L’équipe gagnante du prix Coopérative fédérée de Québec au transfert de ferme 2003 est composée de Paul-Armand Boudreault et Yolande Boily qui ont transmis leur entreprise laitière à leurs fils Donald et Michel ainsi qu’à leurs conjointes, Cindy et Marie-Pier.

Entourés de leurs deux fils, Donald, 33 ans et Michel, 22 ans, Paul-Armand et Yolande parlent avec éloquence de l’expérience enrichissante qu’ils ont vécue ensemble lors du transfert de la ferme. « Nous avons été très émus d’apprendre que le jury nous avait sélectionnés, indique d’entrée de jeu Paul-Armand. Cette reconnaissance, qui a souligné la réussite de notre transfert de ferme, est à la fois venue récompenser tout le travail que nous avons consacré depuis des années à bâtir notre entreprise. »


L’historique
Aîné d’une famille de 16 enfants, Paul-Armand commence à travailler sur la ferme laitière familiale de Saint-Gédéon, au Lac-Saint-Jean, dès l’âge de huit ans, en 1947. Sa mère décède en 1952. Le jeune garçon n’a que 12 ans! Les tâches qui lui incombent alors se multiplient.

Le partage des tâches n’est pas encore bien défini, mais le tout se précise tranquillement selon les intérêts et les goûts des deux propriétaires.

Les années passent et Paul-Armand envisage sérieusement de s’établir à son tour sur une exploitation laitière. À une dizaine de milles de Saint-Gédéon, à Alma, il déniche une ferme laissée à l’abandon et appartenant au crédit agricole. L’entreprise l’intéresse, mais il ne possède pas les fonds nécessaires pour en faire l’acquisition. Son père la lui achète en 1967, année au cours de laquelle Yolande, 22 ans, et Paul-Armand, 28 ans, unissent leur destinée. Le père de Paul-Armand leur vend l’entreprise deux ans plus tard, en 1969, pour une somme de 10 700 $.

Un des oncles de Paul-Armand estime qu’ils ont peu de chance de passer cette épreuve. L’étable n’héberge que 22 taures et aucune vache. Il n’y a pas la moindre machinerie et les 140 acres de terres sont à peu près improductifs. Enfin, la maison, qui date de 1917, nécessite de multiples rénovations.

Mais Paul-Armand ne le voit pas ainsi. Bien que sans le sou, il démontre une volonté à toute épreuve. Avec l’appui de son épouse et de son père, il achète des vaches et un système de traite pour assurer des revenus à l’entreprise. Son père lui cède temporairement une partie de son quota pour l’aider à démarrer sa production et lui prête la machinerie nécessaire aux travaux des champs. Le jeune agriculteur met la main sur son premier tracteur en 1970. Au fil des ans, il rénove les bâtiments, draine les sols et acquiert des terres, du quota, de la machinerie et de l’équipement de traite sophistiqué. L’entreprise compte aujourd’hui 325 acres en culture et un troupeau de 85 Holstein dont 50 vaches laitières.

Paul-Armand a toujours consacré une grande part de ses investissements là où ça rapportait le plus. Bien avant la machinerie, le troupeau et le quota bénéficiaient des apports monétaires les plus importants. « J’ai suivi l’évolution de l’agriculture, mentionne-t-il. Il était important pour moi d’adopter les nouvelles technologies pour assurer la prospérité de l’entreprise. » « Mais il fallait aussi penser à rénover la maison, intervient Yolande. J’exigeais parfois qu’un investissement à la ferme soit jumelé à la rénovation d’une des pièces de la maison. » La formation est aussi une priorité. Paul-Armand n’hésitait pas à parfaire ses connaissances en agriculture en s’inscrivant à des cours qu’il suivait pendant l’hiver alors qu’il disposait d’un peu plus de temps.

Dans le cadre du programme d’agriculture au Cégep d’Alma, Michel élabore un projet de transfert de ferme et d’établissement et prend pour exemple la ferme familiale.

En plus de participer aux travaux de la ferme selon leur capacité et intérêts, les six enfants du couple recevront également une excellente formation académique. Cinq d’entre eux fréquenteront le séminaire de Metabetchouan. Donald et Michel choisiront ensuite de compléter une formation en agriculture au Cégep d’Alma. Les autres enfants du couple ont aussi entrepris des études et carrières enrichissantes. Robert, l’aîné, possède un baccalauréat en physique, une maîtrise en astrophysique ainsi qu’un baccalauréat en informatique. Rémi a étudié en gestion, Stéphane est ingénieur électrique et Mélanie travaille dans le secteur multimédia.

« Donald a toujours manifesté beaucoup d’intérêt pour la ferme, exprime Paul-Armand, c’était clair qu’il souhaitait se diriger en agriculture. Stéphane était aussi très bon et intéressé. Mais il a entrepris un DEC en électricité puis, un baccalauréat en ingénierie. Après avoir goûté au marché du travail pendant deux ans, il a décidé de ne pas prendre la relève. Quant à Michel, je pensais qu’il lorgnait une carrière en informatique. Il nous a surpris lorsqu’il nous a dit qu’il s’était inscrit en agriculture au Cégep d’Alma. Puisque c’est le bébé de la famille, on n’avait pas tendance à lui donner trop de responsabilités à la ferme. J’étais d’ailleurs étonné de le voir parfois conduire le tracteur. C’était son frère Donald qui le laissait faire et lui confiait des tâches. Ces deux-là partageaient la même passion. Ils voulaient prendre la relève et gérer leur propre entreprise. »

Déjà, au début des années 1990, le couple songe à assurer sa relève. Paul-Armand fonde une compagnie en 1993 dont il cède 20 % des parts à Donald en 1994. Celui-ci est déjà responsable du choix des taureaux, de même que de la vente et de l’achat des sujets. « Depuis que Donald a pris ça en charge, la moyenne du troupeau a augmenté, fait remarquer Paul-Armand. Je critiquais parfois, car je trouvais que le troupeau coûtait plus cher, mais les résultats étaient là. » Paul-Armand souhaitait également que ses enfants assument davantage de responsabilités, notamment les fins de semaine. En 1995, il confie à Donald le soin « d’ouvrir » la ferme le matin.

Pour les soutenir dans leurs démarches de transfert de ferme, Yolande et Paul-Armand assistent à des séances d’information organisées par le MAPAQ en collaboration avec la coopérative Nutrinor. Ils y rencontrent des banquiers, des notaires, des psychologues. « J’étais prêt à céder davantage de responsabilités et, tranquillement, à entreprendre des étapes du transfert », indique Paul-Armand.

En 1996, leur conseillère au syndicat de gestion, Agathe Girard, leur propose d’abord de mettre sur papier l’inventaire des biens de la ferme. On cherchait à savoir combien valait l’entreprise et de quelle manière il serait le plus profitable d’en transférer les valeurs. Les enfants ont aussi commencé à assumer de plus en plus de tâches, ce qui a soulagé Paul-Armand. « Pour faciliter le transfert, je crois que les parents ne devraient pas hésiter à donner beaucoup de responsabilités à leurs enfants, dit-il. Cela nous met dans une meilleure disposition d’esprit pour accepter l’ensemble du processus. Lorsque ma mère est décédée, mon père, très occupé à élever la famille et à effectuer les travaux sur sa propre entreprise, n’a eu que peu de temps à me consacrer, et c’est fort compréhensible. C’est pourquoi je recommande fortement à ceux qui en sont capables, d’être à l’écoute de leurs enfants. »

Les enfants du couple n’ont jamais été contraints de prendre la relève de la ferme. Trois ans avant que le projet de transfert ne prenne forme, Paul-Armand et Yolande organisent, à la suggestion de leur conseillère en gestion, des rencontres familiales afin de déterminer lesquels, parmi leurs enfants, souhaitent prendre la relève. « Ces rencontres ont permis d’apprécier les besoins, les aspirations et les intérêts de chacun », souligne Yolande. Cinq des six enfants du couple manifestent dans un premier temps de l’intérêt à prendre la relève. Puis, après mûres réflexions, trois d’entres eux décident de se retirer du projet et laissent à Donald et Michel le soin d’assurer l’avenir de l’entreprise.

C’est Michel qui, en quelque sorte, pousse plus loin le projet de transfert. En effet, dans le cadre d’un cours du programme d’agriculture qu’il suit de 1999 à 2001 au Cégep d’Alma, il élabore un projet de transfert de ferme et d’établissement et prend pour exemple la ferme familiale. « Toutes les facettes d’un transfert avaient été analysées, souligne Paul-Armand. Il m’a, entre autres, demandé quel montant je pourrais exiger pour que lui et son frère puissent acquérir la ferme. Le projet commençait réellement à se concrétiser. »

Avec Sébastien Girard, un conseiller au syndicat de gestion, Donald et Michel structurent le projet de façon plus élaborée. « J’avoue avoir été un peu choqué, mentionne Paul-Armand. Je me voyais en train de perdre toute mon autorité. » Leur conseiller leur suggère alors de consulter les Centres régionaux et multiservices d’établissements en agriculture (CRÉA-CMÉA) afin d’entamer sérieusement les discussions sur le transfert.

Depuis 1994, Donald est responsable du choix des taureaux, de même que de la vente et de l’achat des sujets.

« La rencontre avec Ginette Pearson, notre conseillère au CRÉA, a été déterminante, souligne Paul-Armand. Ginette nous a beaucoup aidés. Elle nous a d’abord recommandé de mettre par écrit nos émotions. Ensuite, grâce à de nombreuses réunions de groupe, chacun a eu le loisir d’exprimer ses attentes, ses craintes, sa vision des choses. Elle a rencontré Donald et Michel individuellement, puis Yolande et moi. Et, enfin, nous tous ensemble. Notre conseiller au syndicat de gestion était aussi présent à certaines de nos rencontres. Le CRÉA nous a fait travailler au plan des relations humaines, car c’est souvent sur ces questions que les choses achoppent. L’harmonie et un climat de confiance se sont établis plus en profondeur. Ginette nous a fait part de sa compréhension des relations au sein du groupe, puis suggéré des recommandations. Mais les solutions venaient d’abord de nous. En bref, il faut savoir faire certains compromis. Borné et retranché dans nos idées, les choses n’avancent pas. Il faut avoir l’esprit ouvert. Écouter l’autre. »

Le processus de transfert commence en 2000. Il faut deux ans pour en faire le tour. La différence d’âge entre Donald et Michel retarde un peu les choses, car il faut régler les questions humaines reliées au pouvoir et au savoir, mais aussi celles des avoirs, des impôts, du testament, de la convention d’actionnaires. Le transfert se concrétise le 19 décembre 2002. Donald et Michel possèdent chacun 50 % des parts de l’entreprise.


Une entente équitable
« Au moment du transfert, la ferme était en bonne situation financière, précise Paul-Armand. Je me suis toujours fait le devoir de bien gérer la ferme afin que nous puissions tous bien en vivre et que ceux qui allaient nous succéder puissent aussi en vivre. Bien entendu, nous avons fait, au fil des années, de nombreux investissements personnels et professionnels. Les investissements dans l’exploitation étaient réfléchis, calculés et procuraient à la ferme des atouts essentiels : achat de quota, renouvellement d’équipements, amélioration des bâtiments. Afin d’assurer une entente équitable, puisque Donald et Michel ont hérité de la ferme, à notre décès, Yolande et moi partagerons nos investissements personnels et les revenus de la vente de la ferme entre nos quatre autres enfants. »

Le transfert total de l’exploitation s’échelonnera sur une période de 15 ans. Ce laps de temps permet de ne pas mettre trop de pression d’ordre financier sur les enfants tout en assurant aux parents de bons revenus de retraite.

Le prestigieux prix de la Coopérative fédérée de Québec au transfert de ferme 2003 a été remis par M. Denis Richard, président de la Coopérative fédérée de Québec, à Michel Boudreault et sa conjointe, Marie-Pier Tremblay, Cindy Juneau, la conjointe de Donald (absent sur la photo) et leur fils Joey, Yolande Boily et Paul-Armand Boudreault.

« Six mois avant qu’on ne signe les papiers attestant le transfert, j’ai eu un flash, exprime Paul-Armand. Mais, ils m’enlèvent tout, me suis-je dis. J’ai senti à ce moment-là qu’on me dépossédait de ce qui avait été au centre de ma vie depuis tant d’années. Pour moi, ç’a été une épreuve difficile. Yolande ne l’a pas vécu aussi durement. Grâce aux conseils des gens du CRÉA, j’ai assimilé, compris et accepté le processus. J’ai fait mon deuil et me suis libéré. Ainsi, lorsque nous avons signé les documents, je n’ai pas ressenti de déchirement. Nous étions heureux que nos fils prennent la relève et assurent à leur tour, et surtout à leur manière, le développement de la ferme. Je n’en ai donc plus vécu les à-coups. »

Mais lâchez prise au travail est parfois encore difficile pour Paul-Armand. « J’argumente certaines décisions que prennent mes fils, dit-il. À l’occasion, ils acceptent mes idées. » « Lorsqu’on a le dernier mot, il vient bouder à la maison », fait savoir Donald. « C’est vrai, admet Paul-Armand en riant, mais ça ne dure jamais longtemps. Quelquefois, ils me font aussi gentiment remarquer que mon nom n’apparaît plus sur la pancarte de ferme… Je leur dis que lorsqu’ils ne voudront plus de moi, je me retirerai. Ils ne m’ont pas encore fait signe… »

Au-delà de ces petits accrocs, la relation entre les parents et leurs deux fils demeure harmonieuse. Paul-Armand et Yolande les aiment profondément et les soutiennent à leur manière et tant qu’ils le peuvent. « Malgré nos craintes, il est important de respecter les enfants et de leur faire confiance, expriment-ils. Nous sommes heureux quand ils réussissent, mais ils ont droit à leurs erreurs. Nous en avons commises aussi. »


Pour la suite des choses
Donald et Michel sont fiers et les rapports qu’ils entretiennent sont harmonieux. Habitués à travailler ensemble, les discussions et les échanges sont fréquents. Ils possèdent en plus une même vision du développement de l’entreprise : efficacité, croissance modérée (pour le moment, du moins) et rentabilité. « Une ferme est un trou sans fond, déclare Paul-Armand. C’est une roue qui tourne sans cesse. Il faut savoir être prudent. » Les cinq prochaines années seront donc consacrées à consolider l’entreprise et à bien évaluer ses besoins. Dans ce contexte, les dépenses seront limitées. N’empêche, les deux jeunes producteurs ont déjà quelques projets en tête. D’ici sept à huit ans, ils souhaiteraient agrandir l’étable, garder plus de vaches et ériger un deuxième silo à moulée. Le partage des tâches n’est pas encore bien défini, mais le tout se précise tranquillement selon les intérêts et les goûts des deux propriétaires. D’ici là, ils font ensemble la plupart des travaux et le CRÉA les appuie toujours dans leur démarche.

Yolande se charge de la comptabilité de l’entreprise et aide ses deux fils à faire les foins et l’ensilage. Paul-Armand fait du battage à forfait. Le couple joue au curling l’hiver et pratique la pêche l’été. Éventuellement, les frères Boudreault engageront un employé à l’occasion pour faire certains travaux afin de s’offrir un peu de temps libre.
Yolande et Paul-Armand ont maintenant trois petits-enfants. Donald et son épouse ont un garçon, Joey, qui aura un an en juin prochain. Les enfants sont comblés. Les parents le sont aussi. De part et d’autre, l’avenir se présente bien.




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