Officiellement, il n’y a pas de vache folle aux États-Unis et un seul cas d’ESB
a été décelé au Canada. Mais le « cerf fou », lui, existe. Et il aurait déjà tué.


En principe, l’Amérique du Nord était exempte de vache folle jusqu’à la découverte, en mai 2003, d’une bête atteinte de la maladie dans une ferme d’Alberta. Aucun autre cas n’a été identifié au Canada ou aux États-Unis. Ces derniers sont toujours supposés « BSE-free ». Mais combien de temps tiendra cette officielle et peu vraisemblable vérité?

Primo, il est peu crédible que le cas d’Alberta soit isolé, alors que la bête, originaire de la province voisine, la Saskatchewan, est née et a grandi au Canada, nourrie avec exactement les mêmes aliments que de nombreuses autres vaches canadiennes. Secundo, comment imaginer que le Canada soit touché par l’ESB, mais pas les États-Unis? Les industries bovines des deux pays sont totalement intégrées le long de la frontière, et les États-Unis importent chaque année du Canada un million de têtes de bétail et des millions de tonnes de viande. Tertio, comment croire que les États-Unis connaissent la situation réelle de leur cheptel, alors qu’ils ont réalisé en dix ans moins de test ESB que la France n’en effectue en une semaine? Chaque année, entre 200 000 et un million de bovins sont trouvés morts ou abattus d’urgence sur le territoire des États-Unis. Moins de 2 % de ces animaux à haut risque sont testés. Quarto, arguant de leur prétendue exemption d’ESB, les Américains n’ont pris aucune mesure pour écarter les animaux potentiellement infectés de la chaîne alimentaire, au moins animale, et maintiennent donc une chaîne de contamination dont ils nient la réalité.

Même en admettant que, par un miracle difficilement explicable, l’ESB n’ait pas pénétré aux États-Unis, l’on sait qu’une autre encéphalopathie transmissible, la maladie du cerf fou « Chronic Wasting Disease » (CWD), a franchi la frontière entre les deux pays. Le CWD a été identifié chez des cervidés sauvages ou d’élevage, dans plusieurs États – Colorado, Dakota du Sud, Montana, Nebraska, Nouveau-Mexique, Oklahoma, Wisconsin, Wyoming – ainsi qu’en Alberta et en Saskatchewan. Le CWD touche une vaste aire géographique chevauchant le Canada et les États-Unis. Identifiée dans les années 1960, la maladie a connu une diffusion accélérée à partir de 1990, liée à l’essor des ranches de cervidés. Le succès de l’élevage industriel des cerfs est dû à leur bois, très prisés dans la médecine traditionnelle asiatique, et vendus jusqu’à 200 $ le kilo.

Bien sûr, le CWD n’est pas l’ESB. Mais il s’agit du même type de maladie. Les cervidés malades peuvent être recyclés en toute légalité dans la chaîne alimentaire. Les cerfs d’élevage sont nourris avec des aliments artificiels du type farines de viande, que l’on donne aussi aux cervidés sauvages pendant l’hiver. Enfin, on soupçonne que, comme l’ESB, le CWD peut induire une maladie humaine, depuis que trois chasseurs sont morts de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, après avoir consommé de la venaison.

Bref, si les mêmes causes produisent les mêmes effets, il y a tout lieu d’envisager que l’ESB, comme le CWD, aurait pu d’ores et déjà se propager aux États-Unis et au Canada. Dans les conditions actuelles, beaucoup des cas passeraient inaperçus aussi bien parmi les animaux que dans l’éventualité d’une contamination humaine. Mais les Nord-Américains ont-ils envie de regarder la réalité en face? »

* Le Nouvel Observateur




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