Depuis les derniers cinq ans, Danielle Landreville, productrice d’œufs d’incubation et de semences, a mis en place une culture d’entreprise axée sur la polyvalence et le partage des connaissances. Quatre employés y travaillent à temps plein et six à temps partiel. S’ils ont des tâches bien attitrées, ils doivent par ailleurs développer leur esprit d’équipe et une vision globale de l’ensemble du fonctionnement de l’entreprise.



Une façon de faire plutôt inusitée pour une entreprise d’une telle taille. Ne dit-on pas que plus une ferme grossit, plus les tâches se spécialisent? « Lorsque je décris un poste à combler pour une offre d’emploi, explique l’agricultrice, ce ne sont pas les tâches qui sont présentées. Ce sont plutôt mes attentes sur le sens des responsabilités et sur l’attitude générale de la personne. Selon moi, une description de tâches est un piège qui, souvent, limite ou empêche le développement du travail d’équipe. » Pour cette femme d’affaires de 45 ans, le développement d’entreprise, pour qu’il soit durable, doit nécessairement passer par le développement d’un bon travail d’équipe.

Renaud Paradis est responsable
de l’entretien des équipements,
de la production aux champs et d’un élevage de poulettes.
Mathieu Gallant est en charge d’un des deux troupeaux d’élevage de poulettes et collabore aux travaux extérieurs.

Autour de la table où se déroule l’entrevue, quatre employés sont là bien disposés à répondre aux questions. Renaud Paradis, responsable de l’entretien des équipements, de la production aux champs et d’un élevage de poulettes, travaille sur la ferme depuis quatre ans. Thérèse Poirier, responsable de la production d’œufs fait partie de l’équipe depuis trois ans. Mathieu Gallant, le plus jeune de tous, s’est joint à l’entreprise il y a un peu plus de trois ans. Il est en charge d’un des deux troupeaux d’élevage de poulettes et collabore aux travaux extérieurs. Jean Chevalier, engagé depuis bientôt un an, accompagne Thérèse à la production d’œufs. « Moi, je suis un peu comme le chef d’orchestre, précise la propriétaire. Je veille à la gestion globale de la ferme, à la recherche et au développement, à l’administration et je me rends disponible là où c’est nécessaire. Durant les fins de semaine, les travaux sont exécutés par des étudiants, dont les trois enfants de Danielle, Charles, Ève et Évens ainsi que Marc-André, Dave et Gabriel. Mentionnons également la présence de Michelle Nadeau, employée à temps partiel pour aider à l’administration de la ferme.

D’entrée de jeu, Thérèse fait valoir son point de vue : « Mon travail, c’est de ramasser les œufs pour ensuite les disposer dans la chambre froide. Si je ne faisais que cela, mes journées seraient plutôt longues et monotones. Le fait d’avoir un œil averti sur l’organisation générale des poulaillers, sur la santé des troupeaux ou encore sur l’évolution des élevages me permet de varier mes fonctions et de donner un coup de main aux autres. » Renaud renchérit : « Il faut avoir une marge de manœuvre, ce qui n’est pas toujours évident, explique-t-il. Ce que j’aime de mon emploi, c’est que j’ai de la latitude pour fonctionner et prendre des décisions parfois différentes de ce qui a été prévu sans me sentir mal. » La ferme ne leur appartient pas, mais ils ont cette qualité d’y être dédiés. Une qualité qui, selon Danielle Landreville, doit se cultiver avec le temps. « Lorsque Mathieu est arrivé comme employé à temps plein, il lui a fallu un an pour apprendre à bien s’organiser et à changer d’attitude vis-à-vis son travail. En prenant soin de bien le valoriser, je lui ai fait comprendre qu’il devait développer son sens des responsabilités, être curieux, poser des questions pour bien comprendre chacune des tâches à accomplir, se faire aider lorsque c’est nécessaire, écouter ce que les autres ont à lui apprendre et donc de s’intégrer à l’équipe. »


Faire autrement
Sans qu’elle soit clairement dite, une devise anime ces employés : chaque geste est important, influe sur la rentabilité de la ferme et mérite d’être fait le plus efficacement possible. Cela exige parfois de réviser régulièrement des façons de faire. Nouveau au sein de la ferme, Jean Chevalier doit s’ajuster à une culture d’entreprise avec laquelle il n’est pas du tout familier. Son expérience antérieure était pourtant dans la production d’œufs d’incubation. Comme il le dit, ce n’est pas facile de réapprendre un métier que l’on fait depuis plusieurs années.

Gabriel Gallant, étudiant, employé à temps partiel

« Je suis consciente que j’exige d’eux une attitude différente et inhabituelle vis-à-vis le travail, exprime l’avicultrice. Les employés doivent s’exercer à éviter les gestes routiniers dans lesquels on s’emprisonne et on ne cherche plus à s’améliorer. Ils doivent réaliser qu’ils sont beaucoup plus que de simples exécutants. S’ils voient un problème, un oiseau dont le comportement n’est pas normal, c’est leur job d’essayer de savoir pourquoi. » Concrètement, ce n’est pas tant le nombre d’heures de travail qui change, mais bien l’attitude vis-à-vis les tâches à accomplir. « C’est parfois heurtant de se faire dire que l’on ne travaille pas de la bonne façon, poursuit Renaud, ou encore que l’on aurait pu être plus efficace alors que l’on s’est donné au maximum. Par exemple, la fin de semaine dernière, Danielle et sont fils Évens ont sorti les œufs. Dans un même laps de temps, ils ont fait plus d’ouvrage que Thérèse et moi. Sans vous donner de détails, j’ai compris que nous aurions pu diviser les tâches autrement, travailler mieux tout en se fatiguant moins. » Pour y arriver, il faut être créatif et surtout très ouvert d’esprit. Cette volonté d’inculquer aux employés ce souci d’un processus d’amélioration continue a toujours été présente dans l’esprit de Danielle. Par ailleurs, ce n’est que depuis les cinq dernières années qu’elle se fait un devoir de former son équipe afin que cette dernière puisse faire fonctionner la ferme sans qu’elle y soit toujours présente.


La formation
Jean Chevalier travaille à la
production d’œufs.

Membre du Groupement des chefs d’entreprise du Québec depuis huit ans, Danielle Landreville y puise une source de formation et d’inspiration très utile dans ses fonctions de gestionnaire. « Il y a quelques années, lors d’une rencontre de ce groupement, on nous a posé la question suivante : comment se porterait votre entreprise si vous tombiez invalide demain matin? Ça m’a fait réfléchir. J’ai pris conscience que je devais responsabiliser davantage mes employés, les mettre au courant des derniers développements de la production, leur communiquer régulièrement toute l’information que je possède, ne rien leur cacher et, surtout, leur apprendre à travailler ensemble. » Cette nouvelle façon d’exercer son rôle de patron a exigé de cette agricultrice un certain nombre d’ajustements : déléguer encore plus, écrire des protocoles, expliquer chacune des décisions importantes, faire davantage confiance et accepter que ses employés pensent différemment. « Des erreurs peuvent être commises, souligne Danielle. Cela fait partie de l’apprentissage. J’en fais parfois moi-même. L’important, c’est d’être capable d’identifier l’erreur et de trouver des moyens de ne plus la répéter. »

En ce qui concerne la formation des employés, elle se fait, entre autres, lors de la visite de Marc Bélanger, représentant d’Aviagen, la compagnie d’où proviennent les poulettes et les coqs. Précisons que les troupeaux reproducteurs des quelque 50 fermes d’élevage de pondeuses d’œufs d’incubation au Québec proviennent tous des États-Unis. « M. Bélanger est très au fait des nouvelles lignées génétiques, reconnaît Danielle Landreville. Lorsqu’il vient à la ferme, nous organisons une rencontre technique et nous prenons le temps de lui poser nos questions et de vérifier certaines observations sur le comportement des oiseaux. M. Bélanger nous aide beaucoup à prévenir les problèmes et à mieux gérer les troupeaux. » Le même processus se fait lors des visites de Roger Ménard, représentant du couvoir provincial de la Coopérative fédérée de Québec.


Élevage et production
Les enfants de Danielle : Charles, étudiant au HEC et Ève, qui détient une technique équine de l’ITA de La Pocatière, et présentement étudiante à l’ITA de Saint-Hyacinthe, travaillent aussi les fins de semaine sur l’entreprise avicole. On les voit ici avec « Camélia », issue de leur élevage de chevaux de sport.

Située à Sainte-Mélanie dans la région de Lanaudière, l’entreprise de Danielle Landreville possède cinq poulaillers. Deux sont dédiés à l’élevage de 12 000 poulettes et trois à la production d’œufs d’incubation dans lesquels on retrouve un total de 18 000 oiseaux. La proportion de coqs présents dans chacun des poulaillers représente le dixième du troupeau, soit un coq pour dix poules. Par année, un peu plus de trois millions d’œufs sont vendus au couvoir provincial de la Coopérative fédérée de Québec. Deux races d’oiseaux sont actuellement présentes : Ross et Arbor Acres Plus. « Un des problèmes de plus en plus observés dans nos élevages, mentionne l’éleveuse, est la perte de l’instinct maternel des poules. Leur habileté à pondre au nid diminue. La sélection génétique des 50 dernières années s’est faite au profit du gain de poids et non sur la capacité à pondre au nid. Une situation qui nous force à faire preuve d’imagination et de persévérance pour tenter de contrer ce problème. » Parmi les moyens utilisés, mentionnons l’ajout de ripe sur le bord des nids pour y attirer les poules et les tournées le long des murs du bâtiment pour décourager la ponte dans ces endroits. Le temps d’alimentation des poules dure environ trois heures. Elles sont nourries le plus tôt possible pour également favoriser la ponte au nid. Une fois sortis du poulailler, les œufs sont mis en incubation à l’intérieur d’un délai de sept jours.

Outre les poulaillers, la ferme possède 350 acres de terres en culture pour y produire du soya, des céréales de semences et du maïs-grain. Des productions qui, selon la propriétaire, se complètent très bien. La gestion des fumiers se fait sur une base solide. Ils sont compostés au champ, puis épandus en rotation durant la saison de végétation.


Vision d’avenir
Native de la campagne de Sainte-Béatrix, contrée voisine de Sainte-Mélanie, Danielle Landreville s’est lancée dans la production d’œufs d’incubation à l’âge de 22 ans. Une aventure qu’elle ne regrette pas. Fille d’un producteur laitier et aviculteur, elle acceptera la proposition de Christian Bellerose, actuellement coordonnateur des services avicoles de la Rive-Nord à la Coopérative fédérée de Québec, d’acheter un troupeau de 5 000 pondeuses d’œufs d’incubation. Encouragée et soutenue financièrement par ses parents, elle achètera une ferme pour y construire son premier poulailler qui accueillera le premier troupeau le 15 janvier 1981. Conjointe de Jean-François Nadeau, propriétaire d’une compagnie de transport, elle se dit heureuse d’avoir son entreprise bien à elle. Mère de trois enfants, elle voit d’un bon œil la participation de ceux-ci à la gestion générale des terres et des poulaillers. Son prochain défi : en construire un sixième tout en étant bien en règle avec l’environnement. « Devant l’adversité et les difficultés, certaines personnes s’inclinent et abandonnent, conclut l’avicultrice. Moi je préfère me servir de mon imagination avec l’aide de mon équipe et prendre les difficultés comme des moyens concrets d’apprendre et de chercher à faire mieux. » Finalement, tout est une question d’attitude vis-à-vis les événements, les gens et la vie en général…

* L’auteure est journaliste.




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