La culture illégale du cannabis rapporterait entre 5,5 et 11 milliards $ par année1. C’est plus que les exportations canadiennes de blé, de viandes de porc et de bœuf combinées! Selon la GRC, les Hells Angels contrôlent la distribution de cette industrie au noir à l’échelle du pays et leur puissance a grandi avec le
« Québec Gold », une variété de marijuana cultivée dans les champs de maïs de la province. Faut-il légaliser le « pot » pour couper l’herbe sous le pied des trafiquants?


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Lors du lancement de l’Opération Cisaille orchestrée par la Sûreté du Québec, le 25 juin dernier, au lendemain de la Saint-Jean-Baptiste, le député bloquiste de Saint-Hyacinthe-Bagot,Yvan Loubier, exhorte ses concitoyens à dénoncer « les poteux » qui squattent les champs et boisés de la MRC des Maskoutains en téléphonant anonymement au numéro Info-crime 1-800-711-1800. Le but de l’Opération Cisaille : retirer le plus de plants de cannabis du marché.

Yvan Loubier a fait de la guerre à la marijuana son cheval de bataille. En 1998, il démontre, photos aériennes à l’appui, la mutation du Corn Belt québécois en Pot Belt. Une sortie publique qui vaudra à l’ex-économiste en chef de l’Union des Producteurs Agricoles (UPA) et sa famille de vivre deux mois et demi sous la protection de la Gendarmerie Royale du Canada (GRC), après voir reçu deux appels de menaces de mort attribués au tristement célèbre groupe de motards criminalisés, les Hells Angels.

Pour « Monsieur Cannabis », qui admet avoir fumé un joint dans sa jeunesse, le « pot » ne symbolise plus l’épo-que Peace & Love des années soixante-dix. La marijuana serait devenue « une drogue dure » qui symbolise aujourd’hui une guerre d’argent où « l’avenir de nos enfants est en jeu! ». Et il prône l’intervention musclée de l’armée, « comme aux États-Unis », pour exterminer le fléau une fois pour toutes.

Le Québec détient près de la moitié du nombre de plants saisis au pays talonné par la Colombie-Britannique. Un record! 648 000 plants en 2001, plus de 524 000 en 2002, idem en 20032. Valeur dans la rue : 1 milliard $!



La culture florissante de la marijuana a délaissé en partie les unités thermiques et le camouflage de sa cousine, le maïs, pour envahir les champs et les forêts de l’Abitibi-Témiscamingue et du Lac-Saint-Jean. Et elle pousse à l’année longue sous les tropiques artificielles, à l’abri des regards inquisiteurs, dans un nombre innombrable de maisons résidentielles transformées en serres hydroponiques ou aéroponiques. L’envahissante
culture de marijuana pose un sacré problème de société. Et le débat ne peut plus être étouffé.

« Les progrès génétiques réalisés sur le cannabis sont comparables au développement de maïs OGM! Mais cela ne fait du pot une drogue dure comme la cocaïne ou l’héroïne. C’est la même plante qu’il y a 30 ans », explique Alain Berthiaume, éditeur de la revue Cannabis Québec. Le taux de THC, la substance euphorisante du cannabis disponible sur le marché, varierait entre 6 % et 31 %, alors qu’à l’état naturel la plante en contient moins de 3 %3.

1. La GRC estime la production annuelle de cannabis à 800 tonnes depuis 1997. Personne ne peut chiffrer la production ni la valeur exacte de cette industrie au noir. Toutefois, la valeur des plants saisis au Canada représenterait plus de 2 milliards $. La très sérieuse revue Forbes, elle, estime la valeur de ce commerce illicite entre 5,5 et 11 milliards $.

2. La GRC indique que les statistiques de 2003 sont semblables à celles de 2002
(voir graphique à la page 71).

3. Le Cannabis : Positions pour un régime de politique publique pour le Canada, Rapport du Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites, septembre 2002.




Fumeur invétéré, Berthiaume prêche pour la légalisation du « joint récréatif ». Quantité d’adeptes, adultes et vaccinés, dit-il, fument du pot home grown, assis pépères dans leur salon, sans être pour autant « des criminels » ou des « fournisseurs attitrés des Hells ».

« Le prince du pot » québécois opère une banque de semences de cannabis qui a pignon sur la rue Monk à Montréal. Il offre à ses clients pas moins de 250 espèces de variétés de cannabis importées des quatre coins du monde dont la Hollande et les États-Unis. Le « Québec Gold », de son vrai nom Freezeland, qui a colonisé les champs de maïs de la province, est un mélange de deux souches de cannabis Sativa et Indica. Le « Québec Gold » et le « BC Bud » sont aujourd’hui une sorte d’appellation non contrôlée de toutes les variétés produites en serres ou à l’extérieur qui se retrouvent sur le marché.

La guerre à la consommation et à la culture illégale de cannabis, de la semence au joint, a ceci de paradoxal. N’importe quel quidam peut devenir petit ou gros mariculteur en s’approvisionnant librement en graines et en équipements spécialisés. Terreaux, lampes de 400 à 1 000 watts, ventilateurs, engrais chimiques, organiques, etc. Les vendeurs d’équipement de culture hydroponique ou aéroponique pullulent tant à Montréal qu’en province qu’à Toronto et à Vancouver.

De plus, rien de plus facile que de devenir un jardinier expert. L’Interpol dénombre pas moins de 1 000 sites Internet où il est possible de prendre un cours 101 sur la culture de cannabis, sans compter une galaxie de littérature disponible sur les rayons des magasins spécialisés.

dit le sénateur conservateur, Pierre Claude Nolin auteur d’un rapport fouillé sur le cannabis déposé au parlement canadien en septembre 2002. M. Nolin propose carrément de légaliser le cannabis
en créant une Société des alcools et… des drogues. Rien de neuf dans ce projet.
En 1972, il y a plus de 30 ans, la Commission parlementaire Le Dain faisait la même recommandation.
Le sénateur compare l’actuelle situation du cannabis à l’époque de la prohibition de l’alcool dans les années 1920-33. Et il demande aux législateurs canadiens d’inhaler une bouffée de bon sens.

Par contre, dès que vous portez un joint à vos lèvres, vous vivez dans l’illégalité. Si les policiers n’arrêtent pas tous les consommateurs, c’est qu’ils sont débordés. Le Canada compte de un à deux millions de fumeurs de mari. Chaque année de 20 000 à 50 000 Canadiens sont arrêtés pour possession simple de cannabis. Tous ces gens engorgent le système judiciaire. Et près d’un million de Canadiens possèdent un casier judiciaire. Avec un tel tatouage, il est impossible de voyager aux États-Unis ou d’obtenir l’emploi de ses rêves dans le cadre du libre-échange nord-américain.

La demande nord-américaine pour du pot de qualité est hallucinante. Il existe même une bourse du « pot » sur le réseau Internet. Les prix atteignent le septième ciel. « Le prix d’une livre de “ BC Bud ” passe de 3 000 $ à 5 000 $ la livre, dès qu’elle franchit la frontière américaine. Le prix moyen d’une livre de « Québec Gold » produite à l’extérieure est de 2 150 $; en serre, de 3 250 $. Plus on s’éloigne au Sud, plus le pot vaut son pesant d’or, jusqu’à 7 000 $ la livre », explique Jean-Pierre Lévesque, coordonnateur des projets spéciaux au Service canadien de renseignements criminels.

Selon la GRC4, les Hells Angels contrôlent la distribution de marijuana d’un bout à l’autre du pays. Petits et gros mariculteurs travaillent sous forme de sous-traitance pour le groupe de motards criminalisés. Des pactes sont conclus notamment avec les groupes criminels vietnamiens pour la culture intérieure de « BC Bud » en Colombie-Britannique, mais aussi à Toronto, Ottawa et Montréal. Des cellules d’immigrants illégaux, un bassin de main-d’œuvre soumise, font pousser l’or vert des Hells.

Toutefois, « personne ne connaît le véritable pourcen-tage de production de marijuana sous la tutelle du crime organisé et celui détenu par des petits producteurs qui fournissent leur cercle d’amis », précise Daniel Sansfaçon, directeur général adjoint du Centre international pour la prévention de la criminalité basé à Montréal.

La plus grosse saisie effectuée par la SQ en territoire agricole se chiffre à 552 plants en 2002. Mais les policiers investissent des plantations sur les terres de la Défense nationale et même de 5 000 à 10 000 plants sur les terres de la Couronne. De véritables « rizières » poussent le long des rivières dans les parcs nationaux. Certaines sont plantées avec des variétés de cannabis couleur d’épinette, pour éviter toute détection aérienne. D’autres variétés « boostées » dans des serres intérieures permettent une première récolte en six semaines. Une maison transformée en serre peut rapporter 1 million $ pour un investissement de 50 000 $.

Quinze mille policiers de la Sûreté du Québec participent à cette zafra du Nord. Sans compter l’appui des policiers municipaux, de la police autochtone, de la GRC et des hélicoptères Griffon de l’armée canadienne. Malgré tous ces efforts, le prix de l’once de cannabis dans la rue ne sourcille pas. Et un joint de marijuana est aussi disponible dans les écoles secondaires que de l’aspirine chez Jean Coutu.


4. Le Canada en guerre contre les bandes de motards hors la loi, La Gazette, GRC , Vol. 64, No 3, 2002.La culture de la marihuana au Canada : évolution et tendances actuelles, novembre 2002, Direction des renseignements criminels, GRC.


Des milliards de dollars ont été engloutis pour réduire l’offre. Pourtant le cannabis est plus disponible que jamais, cultivé à grande échelle et même exporté », soutient le sénateur conservateur Pierre Claude Nolin, auteur d’un rapport fouillé sur les drogues illicites déposé au Parlement canadien en septembre 20025.

Conclusions du très controversé rapport Nolin qui veut remettre les pendules à l’heure : la guerre du cannabis défonce les budgets policiers. « Jusqu’où peut-on aller? », les fumeurs de pot ne sont pas des bandits ni des toxicomanes, la consommation de cannabis ne mène pas automatiquement à sniffer de la coke ou à se piquer à l’héroïne.

Par rapport à la cigarette ou à un autre psychotrope, la marijuana crée moins d’accoutumance, peu importe sa force. Entre 5 et 10 % des consommateurs sont dépendants. La dépendance physique et psychologique à la marijuana est de faible à modérée. Alors que pour la cigarette, elle est de élevée à très élevée. Et pour l’alcool, elle est très élevée.

Étant donné la teneur en substances chimiques cancé-rigènes, le cannabis peut aussi entraîner des troubles pulmonaires, mais si le produit est inhalé en très grande quantité sur une très grande période6.

Le sénateur Nolin propose carrément de légaliser le cannabis, comme l’alcool et le tabac. Créer une Société des alcools… et des drogues (SAD), tout en mettant l’accent sur l’éducation et la prévention auprès des jeunes.



Banalise-t-on la marijuana auprès des ados? Non, répond le sénateur, « ce serait jouer à l’autruche ». Drogue de prédilection chez les ados, « 70 % des jeunes Canadiens ont fumé du pot au moins une fois entre 12 et 17 ans. Les parents ont un rôle important d’éducation à jouer à ce stade de la vie ».

Tant en matière de drogues licites qu’illicites, le Canada « n’a pas de véritable stratégie nationale sauf un patchwork d’approches désarticulées » sous le leadership d’un seul ministère, Santé Canada. « On fait grand cas du cannabis alors qu’on sait très bien que l’alcool tue plus de Canadiens que les drogues illicites. »

À cause de l’importance des enjeux, Nolin propose d’ouvrir le débat avec des antennes plantées dans tous les milieux selon leurs champs de compétence : provinces, territoires, municipalités, organismes communautaires, secteur privé afin d’orienter la société. Et de forger une boussole nationale dotée de véritables moyens financiers et d’outils adéquats. Parmi ceux-ci, la création d’un Observatoire canadien sur les substances psychoactives et les dépendances afin de sonder la population adulte et étudiante tous les deux ans. Selon le sénateur, l’actuelle prohibition du cannabis pousse au contraire les ados dans les mains des petits revendeurs de rue dont la qualité de la came est douteuse et « qui ont d’autres substances à offrir ».

Une des conséquences « inévitables » de la création d’une SAD serait de couper l’herbe sous le pied des trafiquants. « Les criminels se frottent les mains avec la prohibition », ajoute-t-il, traçant un parallèle avec le trafic illégal d’alcool dans les années 1920-33. Nolin louange le travail des policiers qui sont sur la première ligne de feu dans la guerre du cannabis. Mais en cessant de considérer le cannabis comme « une drogue dure », ceux-ci pourraient cibler leurs efforts sur les gros trafiquants.

Nolin concède que la création d’une SAD n’étoufferait pas complètement le marché noir et le trafic. Et qu’un tel projet est « hérétique » sans la bénédiction des Américains et du reste du monde. Le cannabis est devenu illégal au Canada en 1923 puis, hors la loi internationale lors de l’adoption d’une convention des Nations Unies en 1961, sous le leadership américain.

Le rapport Nolin tombait sur le bureau de l’ex-premier ministre, Jean Chrétien, un an et demi après qu’une étude de Léger Marketing (juin 2001) ait indiqué que 46,8 % des Canadiens et 52,7 % des Québécois pensent que le fédéral devrait légaliser la vente et la consommation de cannabis.

5. Le Cannabis : Positions pour un régime de politique publique pour le Canada, Rapport du Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites, septembre 2002.

6. Société Radio-Canada, Le Point, 2, 3 et 4 septembre 2003.

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