Lorsque j’étais petite fille, il y avait, en venant d’Arthabaska, une allée de peupliers qui donnait de la majesté à l’entrée du très beau village de Warwick. J’avais hâte d’y arriver, tout comme je surveillais la traversée de Saint-Hyacinthe avec son arche et les maisons cossues de la rue Girouard le long de la rivière Yamaska ainsi que l’arrivée au pont de Québec, où les pelouses entretenues et les mosaïques fleuries m’impressionnaient.

Aujourd’hui, lorsque je passe à Warwick, j’arrive le plus souvent par Saint-Albert. Il y a quelques années, un agriculteur a planté un brise-vent le long de ses terres à quelques
kilomètres du village au coin du quatrième rang où je suis passée bien souvent dans ma jeunesse. La maison a été restaurée et agrandie en respectant son architecture d’origine.
Les arbres sont maintenant de bonne taille.

Chaque fois que je longe cette ferme, que ce soit en hiver, quand les arbres dénudés laissent découvrir en arrière-plan les premières collines des Appalaches et les deux rangs suivants ornés de leurs nombreux silos, ou à la fin de l’été, lorsque le maïs est bien haut, je pense à celui, celle ou ceux qui ont créé cet environnement. J’imagine combien ces gens doivent être fiers de leur création lorsqu’ils arrivent chez eux.

Chaque fois, je ralentis et je remercie cette famille aux valeurs esthétiques évidentes d’avoir rem-placé l’ancienne allée de peupliers aujourd’hui décimée par une autre encore plus belle. Chaque fois que je passe là, je prends le temps d’admirer leur œuvre. Image d’équilibre, d’ordre, de beauté, de prospérité… qui sublime ce qu’il doit y avoir de difficile dans la vie de ces gens comme chez tous les autres.

Je sais bien que le brise-vent n’a pas été planté uniquement pour faire une belle photographie et que les efforts que ces gens ont consacrés à développer leur entreprise n’avaient pas que des visées esthétiques. Je devine aussi que cette entreprise prodigue à ses propriétaires des revenus qui leur assurent ce que nous appelons « le nécessaire ». Je ne doute pas que cette entreprise soit rentable.

Ce qui me fait admirer les dirigeants de cette entreprise, c’est qu’ils se sont assurés aussi d’avoir accès à l’inutile! Mettre de la beauté dans son environnement en utilisant pour cela des éléments nécessaires à l’activité de production révèle de belles qualités intellectuelles et certainement de belles qualités d’âme. Cette ferme n’est pas uniquement une unité de production, elle est un lieu de vie et de création du monde.

Cette ferme n’est pas la seule que j’admire au cours de mes pérégrinations à travers le Québec. Il y a la ferme bleue et blanche au sortir de Danville, les deux ou trois lovées au creux d’une vallée entre Squatec et Rimouski, et bien d’autres… Les gens qui les ont imaginées et bâties, ceux qui en ont choisi les couleurs, ceux qui ont planté des arbres et des fleurs tout autour se rendent et nous rendent la vie plus belle.

Je suis convaincue qu’un univers de beauté nous rend meilleurs. Je suis encore davantage convaincue que de s’appliquer à créer de la beauté, dans quelque domaine que ce soit, apporte quelque chose au monde en nous transformant nous-mêmes. Avec une préoccupation comme celle-là, il y a des gestes qui ne se commettraient jamais, il y en a d’autres qui se poseraient naturellement, car créer de la beauté peut donner un sens à toute une vie.

Dans ma jeunesse, à l’époque où l’enseignement de la religion prenait beaucoup de place, il nous arrivait de contester nos profs. L’un de nos arguments préférés consistait à affirmer qu’un Dieu qui avait créé un monde avec autant de catastrophes et de souffrances n’était peut-être pas tout-puissant. Je me souviens de la réponse qui m’avait alors été donnée : « Dieu a créé le monde imparfait pour que nous participions à sa création. »

Entre vous et moi, j’aurais aimé que Dieu nous fasse un peu moins confiance! Mais même si, à l’époque, j’ai probablement continué à contredire mon enseignante, son influence a été déterminante sur moi.

Je n’ai jamais considéré vain d’essayer d’améliorer le monde, même lorsque mes efforts n’ont pas mené à la réussite. Je n’ai jamais douté non plus de la valeur de la vie.

Parfois, lorsque j’ai l’occasion d’admirer une grande œuvre, celle d’un important cinéaste, d’un illustre auteur ou d’un éminent chercheur, je me dis : « Celui-là, il n’est pas venu au monde pour rien. Juste pour ça, ça valait le coup. » J’admire aussi les plus petites œuvres qui ne seront pas recensées parmi les accomplissements de l’humanité, mais qui enrichissent quotidiennement la vie.

Pierre Dansereau, scientifique de renommée internationale, affirme que l’homme peut faire mieux que la nature en utilisant ses connaissances et sa conscience. C’est ce que font des milliers de familles agricoles à travers le monde en faisant produire la terre, en la conservant et en créant des paysages qui expriment la beauté du travail des hommes et des femmes sur notre planète.


* L’auteure est conseillère en communications et développement des entreprises




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