Denis Richard n’a jamais eu l’ambition de devenir président de La Coop fédérée. Il en avait les compétences, mais son rang dans la hiérarchie le destinait à accéder à ces fonctions à l’âge de la retraite! Le sort en a décidé autrement.

J’ai rencontré Denis Richard chez lui à Leclercville. Assis dans son bureau nouvellement aménagé, son ordinateur portatif ouvert, prêt à être utilisé, il répond à mes questions avec politesse et réserve. Mais quand la discussion porte sur des sujets d’importance pour La Coop fédérée, il livre ses idées, solidement raisonnées, avec une intensité convaincante.

Son engagement dans le mouvement coopératif a commencé, un peu malgré lui, en 1981, en acceptant les fonctions d’administrateur à la Coopérative agricole régionale de Parisville. « J’avais promis de faire un mandat de deux ans seulement », raconte-t-il en souriant. Il devient vice-président deux ans plus tard, puis président l’année suivante. Poste qu’il occupera pendant neuf ans. « Je m’étais mis le bras dans le tordeur », commente-t-il.

Il est élu administrateur à La Coop fédérée en 1992, la seule fonction qu’il a sollicitée dans tout son parcours. « Je voulais savoir comment étaient prises les décisions parce que d’une perspective locale, les problèmes nous semblent toujours plus simples à régler. » Après cinq ans aux instances de la Fédérée, il est rassuré sur la façon qu’est administré le réseau et songe à retourner sur sa ferme. Mais des collègues l’incitent à rester.

En 1999, il est élu membre du Comité exécutif et, du même coup, s’élève dans la hiérarchie au titre de deuxième vice-président. Pour un homme curieux comme lui, qui connaît très bien toutes les subtilités de la formule coopérative et qui s’adapte facilement à de nouveaux défis, l’occasion est intéressante.

Au début de l’année 2002, sachant que Paul Massicotte, alors président, se préparait à la retraite, Denis Richard aménage les activités de sa ferme en fonction de son futur rôle, plus exigeant, de 1er vice-président. Mais un événement inattendu le positionne sur la rampe de lancement. Le 14 janvier, Raymond Gagnon, destiné à succéder à la présidence, décède subitement. Denis Richard, encore troublé par la perte d’un collègue et ami, se voit du coup en position d’être catapulté à des fonctions auxquelles il n’était pas préparé. Un temps de réflexion lui permet de se ressaisir, puis il prend la décision de faire le saut.

« Je n’avais jamais imaginé être président, justifie-t-il, parce que Raymond et moi avions presque le même âge. J’estimais qu’en prenant la présidence, il allait l’assumer jusqu’à sa retraite. D’ailleurs, le travail à mi-temps sur ma ferme et le reste du temps à la Fédérée me convenait parfaitement. »

Selon Paul Massicotte, Denis Richard avait la fibre coopérative ainsi que la connaissance du secteur agricole et de l’administration des affaires. Il possédait aussi des qualités de communicateur. Bref, il détenait ce qu’il faut pour remplir les fonctions. « Il avait une bonne idée de la direction que devait prendre l’entreprise », renchérit Laurent Bousquet, 2e vice-président. Avant d’accepter ses nouvelles fonctions, il a quand même tenu à s’assurer de la justesse de sa vision auprès de ses collègues.

Malgré tout, la tâche n’a pas été facile. « Les six premiers mois, j’ai dû m’entraîner à mener plusieurs dossiers de front et prendre rapidement les bonnes décisions », explique modestement le producteur de grandes cultures. Après un an et demi, il a appris à suivre le rythme parfois démesuré que ces fonctions exigent. « Heureusement, ma santé est bonne et quand je me couche, j’ai la faculté de faire le vide et de dormir sur mes deux oreilles », lance-t-il.

On dit de lui qu’il a su rapidement imposer son autorité. Quand il était 1er vice-président, il était discret et laissait la place au président. « Quand il s’est retrouvé à la tête, j’ai découvert ses qualités de leader et d’humaniste », commente Ghislain Cloutier, actuel 1er vice-président.

Âgé seulement de 50 ans, Denis Richard est un homme de consensus. L’ancien directeur général de la coopérative de Parisville, Jacques Lemieux, se souvient de ses commentaires quand à la fin d’une réunion, le conseil d’administration n’avait pas réussi à prendre une décision : « S’il n’y pas eu de consensus, c’est que la question n’a pas été suffisamment approfondie », répétait-il. C’est sans doute sur cette base qu’il documente bien les sujets de discussion au conseil d’administration de la Fédérée de sorte que les rencontres soient le plus efficace possible.

Dans le même ordre d’idées, il sait faire les compromis nécessaires pour entretenir de bonnes relations avec les partenaires. Pour preuve, quand il délègue un des membres de son conseil d’administration pour débattre un accord, la consigne est la suivante : « Il faut trouver un terrain d’entente. »

Branché sur les besoins des producteurs et des coopératives locales, c’est un homme pratique qui connaît bien l’ensemble des secteurs de l’agriculture et les enjeux qui s’y rattachent. « Il ne se contente jamais du statu quo », lance Claude Lafleur, secrétaire général à La Coop fédérée. « Il questionne et cherche continuellement de nouvelles façons de faire pour offrir des produits de la meilleure qualité possible et au meilleur coût. Parce que, selon lui, les producteurs investissent dans leur coopérative dans l’espoir d’en tirer un profit. »

C’est aussi un coopérateur moderne. « Il regarde ce qui se fait ailleurs en coopération, comme les coopératives de nouvelle génération aux États-Unis, puis il retient les concepts adaptables à nos façons de faire », raconte Pierre Gauvreau, directeur général de La Coop fédérée.

Deuxième d’une famille de cinq enfants, composée de trois garçons et deux filles, Denis Richard était un enfant audacieux et hyperactif. Son comportement créait parfois des maux de tête à ses parents, Hector Richard et Estelle Grimard : « Il était tellement curieux, racontent-ils, qu’à l’âge de six ans, il a complètement démonté l’horloge juste pour connaître le fonctionnement du balancier. »

Il laissait aussi sa trace à l’école. Sa force? Les mathématiques. Selon Michel, son frère cadet, un des professeurs de l’École secondaire Sainte-Croix l’appelait Monsieur sait tout parce qu’il avait pu solutionner un problème complexe, alors que l’enseignant n’avait même pas fini de donner sa théorie. « Il était vif d’esprit », commente son père avec fierté.

À cette même école, il séduit Raymonde Pouliot, sa conjointe et mère de ses trois enfants. À la fin des études secondaires, Raymonde se dirige en secrétariat et travaille notamment pour une firme d’avocats à Québec.

Lui fréquente l’École d’agriculture de Sainte-Croix après quoi, en 1972, il se questionne sur son orientation professionnelle. Fort en mécanique, il décide de travailler en machineries lourdes. Il conduit, entre autres, une bétonnière et livre du béton sur le chantier de la nouvelle porcherie de Marcel Bélanger, aujourd’hui président de la SCA La Seigneurie. « C’est là qu’on s’est connu, raconte M. Bélanger. Denis est un homme facile d’accès, même à titre de président de la Fédérée. »

À l’hiver 1979, Hector Richard informe son fils qu’il veut vendre la ferme laitière alors composée de 30 vaches et de 50 hectares de terre. « Si elle t’intéresse Denis, il faut me le dire tout de suite parce qu’à l’automne, elle sera vendue », lui dit son père on ne peut plus déterminé. Le jeune Richard, alors âgé de 24 ans, réfléchit et réagit rapidement. Au mois de juillet, il reçoit une réponse positive pour un prêt du Crédit agricole. Dès le mois d’août, il devient membre de la coopérative de Parisville et d’Agropur et, en septembre, il livre ses premiers litres de lait.

Parallèlement à tout ce bouleversement, le couple, alors installé à Laurier-Station, déménage dans la maison familiale. Raymonde est enceinte et, en juin 1979, elle met au monde des jumelles : Marianne et Mylène. Dominic, leur garçon, naîtra cinq ans plus tard.
Dès 1981, le jeune producteur laitier fusionne son entreprise avec celle de son cousin, Marcel, qui exploite la ferme voisine alors composée de 35 vaches. Au cours des années, ils acquièrent des fermes dans le voisinage et se lancent dans les grandes cultures. La superficie des terres a presque quintuplé pour atteindre 230 hectares, cultivés principalement de maïs, d’orge et de soya. La production laitière passe d’une moyenne de 5 000 à 10 000 kg de lait par année.

En 1999, deux des fils de Marcel souhaitent prendre part à l’entreprise. De son côté, Denis Richard est de plus en plus absorbé par ses activités à la vice-présidence de La Coop fédérée. « La solution la plus avantageuse a été de scinder l’entreprise en deux, raconte le président. Je conservais les actifs de la production céréalière et Marcel gardait la production laitière, composée de 60 vaches. »

La scission des deux entreprises s’est conclue en mars 2000. Denis Richard a par la suite acquis d’autres terres pour augmenter sa superficie à 265 hectares. Puis, un projet de porcherie était en branle quand, en 2002, le moratoire a été émis.

C’est ainsi que le producteur de Leclercville a cheminé jusqu’à devenir président de La Coop fédérée. Un président qui sait rire de la fragilité des choses. Pour preuve, quand je lui ai demandé pendant combien de temps il souhaitait diriger cette entreprise, il a répondu avec un brin d’orgueil : « Je ne sais pas, mais depuis sa fondation, onze hommes ont occupé la présidence, dont l’un d’eux n’a fait que trois ans. J’espère bien ne pas être celui qui battra son record. »




Retour



Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés