Que pensent nos futurs agriculteurs de la mondialisation, du système de quotas, de l’environnement? Pour le savoir, Le Coopérateur agricole a interviewé cinq jeunes producteurs et productrices agricoles du Québec. Propos d’une génération montante…

Comment les jeunes voient-ils l’avenir?
À cette question, plusieurs sont demeurés estomaqués, alors que d’autres m’ont dit qu’ils préféraient ne pas se la poser et que l’important, c’était d’aimer ce que l’on fait sans compter les heures. En résumé, le sentiment général ressortant de la discussion est que tous les jeunes sont optimistes, même s’ils avouent que leur niveau de stress a augmenté en raison des nouvelles crises qui font les manchettes (vache folle, grippe aviaire, crise du revenu, bien-être des animaux, etc.). Loin d’être dupes, ces jeunes producteurs savent bien que, même si ces crises sont de l’autre côté du globe, elles ont un impact sur leur production respective.


L’environnement
Selon Jean-Philippe Deschênes-Gilbert, secrétaire de la Fédération de la relève agricole du Québec (FRAQ), les jeunes producteurs d’aujourd’hui font davantage partie de la génération verte. Ils sont conscients des défis environnementaux qu’entraîne la pratique de l’agriculture. Pour Yvan Rousseau, producteur ovin et porcin à Laurierville, le gouvernement a pris une bonne direction en instaurant des règles plus strictes.

« Par contre, les coûts pour les participants n’ont pas été bien évalués, dit-il. Les gouvernements ont fait plusieurs petits changements qui, accumulés, entraînent plusieurs coûts et beau-coup de paperasse. » L’éleveur recommande une centralisation de l’information pour ne pas avoir à répéter les mêmes renseignements à chaque formulaire.
Martine Laporte, productrice d’œufs d’incubation dans la région de Lanaudière, estime quant à elle qu’il faut sans cesse s’ajuster à de nouvelles normes qui sont parfois discutables et, à la limite, impossibles à respecter. Olivier Cimon, producteur de bovins à Rouyn-Noranda, croit que les producteurs font figure de cobayes en ce qui a trait aux règles environnementales.



« Le gouvernement teste des lois sans connaître leurs répercussions à long terme et sans avoir fait de recherches précises sur l’application et l’efficacité de ces normes dans la pratique courante », souligne-t-il. De plus, il mentionne que les normes sont basées sur les lieux de concentration et qu’elles ne sont pas adaptées à toutes les régions.

Nathalie Dumais et Rock Hébert, producteurs laitiers et de génétique Holstein, pensent que l’on s’acharne trop sur les agriculteurs. Nathalie souligne avec beaucoup de ferveur que les agriculteurs, au cours des dernières années, ont fait de nombreux pas vers un meilleur environnement sans avoir eu aucun retour. « Il serait temps que l’on reconnaisse ces efforts », dit-elle.

Tous s’accordent à dire que l’environnement est une priorité et que leur avenir en tant qu’agriculteur en dépend. Cependant, ils n’en voient aucune retombée, et ce, tant sur le plan financier que de la reconnaissance. Selon Louis-Philippe Landreville, producteur de poulets de grain dans Lanaudière, les producteurs sont constamment associés au pollueur en puissance.


Le quota
Les jeunes producteurs croient en leur système de mise en marché. Bien sûr, ils sont conscients que certains pays en souhaitent la disparition, mais ils sont tout de même convaincus que le système de gestion de l’offre a sa raison d’être. Le quota pose problème si on prend en considération qu’il représente la moitié de la valeur des fermes. « Je crois que le seul pouvoir que j’ai, exprime Martine Laporte, c’est de faire partie de la coalition GO5 et de convaincre d’autres personnes à devenir membres, afin de préserver nos parts de marché bien établies. »



Louis-Philippe Landreville croit, pour sa part, que le quota est une lame à double tranchant. « Cet actif fictif est coûteux et rare, dit-il. Même si des programmes de financement sont disponibles, il est très difficile pour un jeune producteur d’y avoir accès.

Du nouveau en matière de financement pour la relève
Le nouveau Programme d’appui financier à la relève agricole de la Financière agricole du Québec est entré en vigueur le 30 avril dernier. Il remplace le programme d’aide à l’établissement, au développement et à la formation. Bien qu’il n’apporte aucun changement majeur, il se veut mieux adapté à la réalité agricole d’aujourd’hui. Selon le niveau de formation, la subvention à l’établissement a augmenté, les taux d’intérêt ont diminué et le plafond admissible au prêt est passé de 250 000 $ à 500 000 $ (voir le tableau). De plus, on constate dans ce programme deux nouveautés des plus intéressantes. La première est une aide au démarrage. Cette aide pouvant atteindre 10 000 $ est réservée aux jeunes qui désirent démarrer, agrandir ou diversifier une entreprise exploitée à temps partiel. La deuxième nouveauté est une aide à l’encadrement pouvant atteindre 1 500 $. Elle vise à rembourser une partie des frais encourus lors de l’utilisation de services-conseils en gestion.

Cependant, certaines règles de base s’appliquent. Pour avoir droit à l’aide à l’établissement, le jeune producteur doit déjà détenir 20 % de la ferme qui, dans la majorité des cas, sera fait sous forme de don par les parents. De plus, il doit être âgé entre 18 et 40 ans et faire de l’agriculture à plein temps (première source de revenus). Selon Jean-Philippe Deschênes-Gilbert, le secrétaire de la Fédération de la relève agricole du Québec (FRAQ), les aspects les plus difficiles à respecter pour les jeunes producteurs sont sans aucun doute le travail à plein temps et le revenu principal. En tant que jeunes producteurs, les premières années sont cruciales et l’introduction d’un autre emploi est souvent nécessaire pour joindre les deux bouts, principalement lors du démarrage d’une nouvelle entreprise. Cet élément qui rebute plus d’un jeune agriculteur dans l’atteinte de leurs objectifs.

À l’opposé, même s’il est dispendieux, le quota vous assure un minimum de retour sur l’investissement et vous offre un filet de sécurité. D’autre part, dans un état de crise comme l’événement de la grippe aviaire en mai 2004, le système de gestion de l’offre et de la demande peut favoriser l’établissement de règles ou d’un suivi dans un délai plus rapide. Selon moi, le quota est un mal pour un bien, mais qui a sa raison d’être. »


La mondialisation
De nombreux jeunes agriculteurs voient la mondialisation comme « la loi du moins cher » et non pas comme un moyen de produire de la qualité. Ils croient, en outre, que la mondialisation crée une dépendance et vient à l’encontre de l’idéologie qu’un pays devrait être autosuffisant sur le plan alimentaire. Ils estiment, également, que la mondialisation ne tient compte que de l’économie de marché au détriment de l’économie sociale.

Pour Yvan Rousseau, l’optique que l’agriculture québécoise doit prendre pour faire face à la mondialisation est celle de la qualité. « Il y aura toujours des personnes qui seront conscientes que la qualité vient avant le prix », exprime le jeune producteur. Le secrétaire de la FRAQ, quant à lui, pense que le développement de créneaux (ou de marchés de niche) est une des solutions à envisager pour faire face à la mondialisation.

Bien que plusieurs jeunes agriculteurs envisagent la mondialisation en fonction de leur production respective, Louis-Philippe Landreville y porte un regard global. « La mondialisation, indique-t-il, peut être vue comme un prédateur à l’agriculture québécoise mais, plus encore, comme un préda-teur à l’atteinte de la redistribution des richesses dans les pays en développement. La mondialisation atteindra son apogée au profit de qui ou de quoi? »


Incertitudes, opportunités et développement de la production
Les jeunes interrogés voient le développement de leur production à long terme d’un œil positif. Par ailleurs, tous s’accordent à dire que les crises en agriculture sont de plus en plus présentes et que le temps pour respirer entre deux vagues est sans cesse plus court. « La concentration est un processus irréversible, pense Yvan Rousseau, et, conséquemment, la perte des fermes familiales n’aidera pas les futurs jeunes agriculteurs. ». De plus, il mentionne qu’un de ses grands soucis est la difficulté de pouvoir acheter des terres qui sont essentielles à sa production porcine.



Si le secteur bovin n’a pas sa place en ce moment sous le soleil, Olivier Cimon y voit tout de même l’occasion de raffiner ses techniques d’élevage afin de produire plus efficacement. Bien sûr, il doit combler ses revenus avec un emploi à temps partiel comme représentant du secteur bovin à la Coopérative de services agricoles d’Abitibi-Ouest. Il considère cet emploi comme une aide précieuse qui lui permet d’acquérir de l’expé-rience, puisqu’il n’est pas issu du milieu agricole.

Les défis de la relève
Depuis quelques années, l’agriculture au Québec fait face à un défi de taille : le transfert de ferme. Dès 2005, 12 % des entreprises agricoles de la province auront besoin de relève. De ce nombre, pourtant, 26 % n’ont identifié aucune relève dans un futur rapproché. Par conséquent, elles seront vendues à des personnes autres que la famille immédiate ou encore vouées au démantèlement. Selon Jean-Philippe Deschênes-Gilbert, secrétaire de la Fédération de la relève agricole du Québec, il ne manque pourtant pas de relève en agriculture, et ce n’est pas que l’argent qui cause le problème. « C’est plutôt le manque d’encadrement, de planification et de sources d’information qui ne favorisent pas l’établissement des jeunes en agriculture. » Comme vous pouvez le constater, la problématique atteint un niveau un peu plus complexe.

Depuis les 25 dernières années au Québec, plusieurs facteurs (rentabilité, productivité, technologies) ont causé un accroissement de la concentration des entreprises agricoles. Cette situation a entraîné une réduction du nombre de fermes, l’accroissement de leur taille et, conséquemment, l’augmentation importante de leur valeur. Cette hausse est cependant fictive. En effet, selon le Portrait de l’établissement et du retrait de l’agriculture au Québec, un document publié récemment par le Centre de référence en agriculture et en agroalimentaire du Québec (CRAAQ), elle résulte de l’inflation des actifs et non d’un accroissement de la valeur des actifs par des investissements nets ou une réduction réelle des dettes. Toujours selon le document, le Québec souffre du plus haut taux d’endettement agricole au Canada. Le taux de croissance des actifs et des dettes de l’entreprise agricole québécoise augmente plus rapidement que les revenus de celle-ci. Puisque la majeure partie des sources de revenus de retraite des agriculteurs est assurée par la vente ou le transfert de leur ferme et que les montants engagés sont importants (en moyenne 1,1 million $, selon le CRAAQ), il est d’autant plus important que le transfert de ferme soit planifié à long terme.

Ne partons pas en peur, cependant. La situation de la relève au Québec, comparée aux autres provinces du Canada, est meilleure. Comme le mentionne le CRAAQ, l’âge moyen des agriculteurs québécois est plus bas et le taux de renouvellement des agriculteurs est le plus haut du Canada, soit 53 %. De plus, on constate que le niveau de scolarité de la relève agricole québécoise a augmenté. De 1993 à 2000, le pourcentage de la relève agricole qui a atteint le niveau collégial ou universitaire est passé de 27 % à 46 %.

Les producteurs qui possèdent du quota, quant à eux, sont confiants, mais remarquent bien qu’ils sont de plus en plus pointés du doigt. Les systèmes de contingentement sont basés sur une demande nationale. Seule une très faible partie de la production agricole est exportée pour un marché de spécialisation. Ainsi, le système de contingentement n’entraîne pas de distorsions sur le marché mondial.

Pour Nathalie Dumais et Rock Hébert, l’opportunité de s’entourer de personnes compétentes dans le milieu agroalimentaire leur permet d’atteindre les résultats qu’ils souhaitent.

Le jeune couple bâtit la réputation de leur entreprise sur la qualité de la génétique Holstein et s’efforce sans cesse de trouver de nouvelles façons d’assurer sa viabilité.

Niveau
Formation
Subvention à l’établissement
Taux
d’intérêt
Niveau 1 Baccalauréat en sciences agricoles et DEC en gestion et exploitation d’entreprise agricole
40 000 $
5 %
Niveau 2 DEC en agriculture
30 000 $
6 %
Niveau 3 DEP en agriculture
Sans formation reconnue
20 000 $
6 %
7 %



Enfin, tous estiment que leur plus grande opportunité a été de pouvoir faire le choix de travailler ou non en agriculture. Ils aiment leur travail, ils innovent, ils y développent leur esprit critique et ils sont prêts à relever les défis qui se présenteront.


Au plan social
Les jeunes agriculteurs sont-ils défavorisés à ce chapitre? Tous ont répondu non. « C’est une question d’attitude et d’adaptation », mentionne Yvan Rousseau. Bien sûr, les horaires ne sont pas fixes, les grandes fins de semaine de congé sont rares, mais en revanche, on peut faire son propre horaire. Pour Nathalie, Rock et Martine, être agriculteur c’est une fierté, car ils prennent les décisions et gèrent leur propre entreprise.

Le milieu urbain entretient encore une vision bucolique de l’agriculture et des individus qui la pratiquent. L’agriculture évolue et les gens qui en font partie aussi. Les agriculteurs sont des entrepreneurs multidisciplinaires qui souhaitent vivre de la terre. Aujourd’hui, nul ne saurait faire la différence entre une personne de la ville et un agriculteur, si on les sort tous deux de leur milieu de travail.


Le passé pour préparer l’avenir
Pour nos jeunes producteurs, qui ont eu la chance de prendre la relève, le patrimoine que leurs parents leur ont laissé a été plus que bien géré. Les parents nourrissaient la vision que leurs enfants prennent peut-être la relève et ont agi en fonction de leur laisser une entreprise viable à long terme. Dans la majorité des cas, les parents sont toujours en arrière-plan. Plusieurs jeunes reconnaissent que l’expérience de leurs parents leur est des plus enrichissantes. Plusieurs aussi se sentent privilégiés d’avoir un patrimoine si bien conservé et tentent de poursuivre le travail accompli.



Dans le cadre de la rédaction de cet article, j’ai parlé à des jeunes qui sont fiers et qui avaient bien jugé l’étendue de leur décision avant de prendre la relève. Le secrétaire de la FRAQ estime que ce ne sont pas les jeunes agriculteurs qui manquent de vision, mais bien les gouvernements qui en manquent à leur endroit. Selon lui, on se doit de rétablir le lien qui est absent depuis quelques années et refaire un pacte social entre les milieux urbain, rural et agricole. En prenant le pouls sur un sujet précis et en informant les gens, on se donne la chance de s’aider les uns les autres à mieux comprendre.

Comme bien des jeunes l’ont exprimé, les agriculteurs sont seuls au banc des accusés. Pourquoi mordons-nous la main de ceux qui nous nourrissent si bien? Le système agricole mis en place aujourd’hui découle des choix politiques et sociaux pris au fil des cinquante dernières années. Les jeunes agriculteurs ne demandent pas une absolution, mais bien de la reconnaissance pour les efforts de ceux qui ont travaillé avant eux et pour le milieu agricole en général. Les jeunes agriculteurs sont prêts à relever le défi, mais ils souhaitent que la société qui a fait le choix du beau, bon, pas cher fasse un examen de conscience approprié avec le monde agricole et non contre celui-ci. Parfois, se poser la question, c’est y répondre.

Quelques adresses utiles
Info-Transfert, bulletin sur le transfert de ferme au Québec :
www.traget.ulaval.ca
Portrait de l’établissement et du retrait de l’agriculture au Québec :
www.craaq.qc.ca
Les défis de la relève et Du nouveau en matière de financement pour la relève :
www.coopfed.qc.ca/cooperateur
Conseil canadien de la gestion de l’entreprise agricole : www.farmcentre.com/francais/index_f.htm
MAPAQ :
www.agr.gouv.qc.ca/dgpar/sites/r12/etabtmat.htm



* L’auteure est étudiante en agroéconomie à l’Université McGill. Elle a effectué un stage, l’été dernier, au secrétariat général de La Coop fédérée.




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