Un jeune couple de producteurs, Luc Malenfant et Nancy Vézina, ne peuvent pas boire le lait de leurs vaches. Ni même déguster un rôti provenant des flancs de leurs propres bêtes. Interdiction aussi pour leurs trois bambins de goûter à ces produits. En cas contraire, les enfants se transforment en poupées criardes couvertes d’eczéma ou pleines de coliques. Renoncer à l’agriculture pour un boulot en ville? Jamais. Ils ont plutôt cherché des réponses à leur situation absurde. Car, par-dessus le marché, ils produisent du lait « bio », un aliment primé par certains consommateurs parce que jugé encore plus « santé ».



Hôpital de Rivière-du-Loup, 8 novembre 1999. Daphnée voit le jour. Comble de bonheur pour ses jeunes parents, Luc Malenfant et Nancy Vézina, mais aussi pour ses grands-parents, Fernand Malenfant et Yvette Dumont, tous quatre sociétaires de la ferme laitière Flamande, située à Saint-Hubert, un petit village en marge de la route 185 qui mène au Nouveau-Brunswick.

Un mois après sa naissance, le bébé fait une curieuse réaction cutanée. De petites plaques de boutons rouges apparaissent sur son corps et la démangent. Les nuits déjà courtes sont sans cesse interrompues pour tenter de soulager le nouveau-né qui souffre aussi de coliques.

Le travail à la ferme, lui, reste toujours aussi exigeant. Première d’une série de visites chez le médecin de famille. Le diagnostic tombe : la petite souffre d’eczéma. Nancy commence à frictionner le poupon d’une crème à base de cortisone.

25 juillet 2002. Naissance du petit Charlie, un bébé jugé « chialeux ». Pendant les quatre premiers mois de son existence, le poupon se tord de douleur provoquée par de fortes coliques. Consulté à nouveau, le médecin de famille prédit que le « mal passera ». Et, selon Nancy, il ne juge pas opportun de faire passer des tests d’allergies à la petite famille pour brosser un tableau général de santé. L’eczéma peut être déclenché par une allergie. Et dans « la marche allergique », cette maladie mène à des troubles respiratoires comme l’asthme.
La jeune mère est devenue méfiante envers son médecin traitant. L’aînée, Daphnée, continue de gratter ses « bobos » au sang malgré l’arsenal de médicaments prescrits. L’eczéma a envahi les joues, les bras, les mains, l’arrière des genoux. L’enfant rentre aussi d’urgence à l’hôpital suite à une bronchiolite. Sa mauvaise santé semble aller en crescendo.

« Quand le système immunitaire n’est plus capable de réagir, il sort des bobos, de l’eczéma ou de l’urticaire.

Le corps envoie un message. Si l’on n’en tient pas compte, la maladie se développe à l’intérieur, s’attaque aux poumons... » Cette phrase, entendue lors d’un cours de santé animale suivi à l’hiver 2001 à l’intention du troupeau de vaches, déclenche une sirène dans l’esprit de la jeune mère. Ne sachant plus à quel saint se vouer, Nancy Vézina consulte l’homéopathe qui suit leur troupeau pour tenter de trouver une explication aux maladies de ses enfants.


« Ce qui est bon pour mes vaches est bon pour ma fille! »
En prenant le virage « bio » en 1995, les propriétaires de la ferme Flamande se sont vu interdire hormones et antibiotiques pour leurs 30 vaches laitières, sauf en cas de maladies très graves. Et le vétérinaire est appelé seulement en cas d’urgence comme le déplacement d’une caillette. Pesticides et insecticides sont aussi bannis dans la gestion des 370 acres de cultures de foin, de blé, d’orge et de pois. La ferme est certifiée biologique depuis 2000 par l’organisme Ecocert, un des six organismes d’accréditation bio au Québec. L’interdiction au recours de produits médicaux conventionnels a donc obligé les sociétaires à se tourner vers des médecines dites douces telles l’homéopathie.

« L’allergie aux arachides est responsable de 70 % des décès », explique Claire Dufresne, directrice de l’Association québécoise des allergies alimentaires (AQAA). L’association met en place un projet-pilote inédit visant à mettre en place un système de certification auprès des entreprises agroalimentaires. Ce projet propose de contrôler les allergènes qui touchent le plus grand nombre de personnes. Parmi eux, les œufs, les arachides et les substances laitières. Plusieurs organismes participent à ce projet-pilote dont Santé Canada, l’Agence canadienne d’inspection des aliments, le Bureau de normalisation du Québec et le MAPAQ.

L’homéopathie consiste à soigner les malades au moyen de remèdes à doses infinitésimales obtenues par dilution qui, à fortes doses, pourraient provoquer la maladie, un peu comme le principe des vaccins. Cette méthode thérapeutique n’est pas reconnue comme étant « scientifique » par la médecine traditionnelle qui considère que les remèdes homéopathiques tiennent de l’effet placebo. Le Syndicat professionnel des homéopathes du Québec, qui regroupe environ 300 membres, tente de faire reconnaître le bien-fondé de cette profession auprès des autorités.

Loin de ce débat de société, Nancy entraîne sa petite famille chez l’homéopathe. Contrairement au médecin traitant, celle-ci leur fait passer des tests. Cette dernière soupçonne que l’eczéma de Daphnée est lié à l’alimentation. Elle recommande de couper le lait de vache dans la diète de l’enfant. « Son eczéma a diminué de 50 % en une semaine. En trois semaines, elle en n’avait presque plus! », explique Nancy. Lorsque celle-ci annonce à son médecin que l’eczéma de la petite a presque disparu après avoir supprimé le lait de vache de son régime, « il m’a regardé comme si j’étais une lunatique! », dit-elle.

Quant au petit Charlie, qui refuse souvent le sein maternel, « un geste jugé anormal » par l’homéopathe, ses coliques cessent dès que sa mère arrête de consommer du lait de vache, du beurre et des fromages. Nancy se remémore aussi que, peu avant la première tétée du bébé « chialeux », on lui avait servi un macaroni à la viande à l’hôpital. La viande de bœuf sera dorénavant rayée du menu quotidien.

22 juillet 2003. La famille s’agrandit avec la venue d’un troisième bambin, Tristan. À l’hôpital, la jeune maman commande des repas « sans protéines bovines ». Et, de retour à la ferme, il aura suffi d’un petit écart gourmand de sa mère, qui a mangé une simple tranche de pain maison fabriqué avec du lait de vache, pour donner des coliques au petit dernier. « C’est comme être au régime, mais pas avoir le droit de tricher! »

Dorénavant, il faudra deux heures au lieu d’une seule pour faire l’épicerie afin de décortiquer les étiquettes des produits et détecter la présence de toutes « substances laitières ». Les plats servis en famille aux réveillons de Noël, tout comme les mets pris aux restaurants, seront scrutés à la loupe.

Le seul lait toléré dans la maisonnée sera celui d’Agathe, la chèvre qui, lors de la traite, jette un œil goguenard sur ses grandes cousines à l’étable. Elle est la principale source de calcium de la famille. Le lait d’Agathe procure, entre autres, le fromage et les sauces béchamel. Quant à la viande, celles de porc, de cheval, de bison, d’orignal, elles défilent dans les assiettes sans provoquer aucun malaise.


Intolérance ou allergie?
« L’intolérance au lait provoque des problèmes digestifs presque purs, coliques, diarrhée, sang dans les selles. Aux États-Unis, 90 % de la population noire ont une déficience enzymatique qui empêche de digérer le sucre du lait, le lactose. Dix pour cent de la population blanche souffre d’into-lérance passagère au lait pour la même raison », explique le Dr Jacques Hébert, immuno-allergologue au Centre hospitalier de l’Université Laval.

Le Dr Hébert a participé à titre de conseiller scientifique à la rédaction d’un carnet d’information sur les allergies alimentaires publié par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec. (Le carnet, tout juste sorti des presses, est disponible en appelant au 1-800-463-5023.) Le professionnel établit une différence importante entre allergie alimentaire et into-lérance. « Les allergies provoquent des problèmes plus graves et immédiats, tels l’urticaire ou encore des troubles respiratoires pouvant mettre la vie en danger. »

La petite Daphnée a passé les trois premières années de sa vie en faisant de l’eczéma et des coliques. Intolérance au lait de vache? Allergie? Ses parents n’ont toujours pas de réponses précises.

Les aliments les plus courants responsables d’allergies graves sont les arachides, les noix, les poissons et crustacés. « L’allergie aux arachides est responsable de 70 % des décès », souligne de son côté Claire Dufresne, présidente de l’Association québécoise des allergies alimentaires. Les gens souffrant d’allergies alimentaires graves sont inguérissables. Ils sont constamment sur le qui-vive et doivent trimbaler avec eux un auto-injecteur contenant de l’adrénaline, le médicament capable de les sauver.

Invité à commenter la situation du jeune couple de producteurs agricoles, le Dr Hébert indique à prime abord que si les enfants peuvent consommer du lait de chèvre, mais pas celui de vache, le problème relèverait plutôt d’une intolérance : « S’ils avaient été allergiques, ils auraient été malades en consommant et le lait de vache et celui de la chèvre. » La protéine du lait de vache et celle du lait de chèvre sont très semblables, ajoute le médecin qui précise qu’il peut y avoir « divers degrés d’intolérance découlant d’une multitude de facteurs ».

Le médecin ne peut expliquer le fait que la petite famille concernée tolère la viande de porc, de cheval, de bison ou d’orignal, mais pas celle de bœuf. « Il n’y a pas d’études sérieuses sur les différences entre les protéines de ces viandes. » Le Dr Hébert tient à préciser aussi que le terme « protéine bovine » porte à confusion, qu’il englobe exclusivement l’intolérance au lait. Toutefois, ajoute-t-il, « le pourcentage des gens qui sont allergiques au lait et qui vont être allergiques à la viande est de 5 % ».


Quand l’hérédité s’en mêle
Bambin, Luc réagissait très mal au lait de vache se souvient sa mère, Yvette. Le môme développait aussi du psoriasis, une maladie de la peau cousine de l’eczéma. Bébé, Nancy régurgitait le lait de son biberon et faisait, elle, de l’eczéma. Luc et Nancy croient que leur union n’a fait qu’exacerber le phénomène « d’intolérance au lait et à la viande de bœuf » dû à une « surexposition » à ces produits. Tous deux font encore des réactions aujourd’hui.

La différence entre l’intolérance ou certaines formes d’allergies au lait de vache n’est pas toujours « tranchée au couteau, le problème peut être mixte », souligne le Dr Hébert. Chose certaine, c’est qu’il y a une part héréditaire importante dans la transmission d’allergies et que l’eczéma, une maladie d’origine multifactorielle, fait partie du tableau allergique global. « L’eczéma chez les jeunes enfants peut être une manifestation d’allergie alimentaire et le lait peut être en cause… En enlevant le lait de la diète, l’eczéma s’améliore de façon substantielle », dit le médecin pour expliquer le problème de l’aînée, Daphnée.

Le Dr Hébert insiste sur le fait qu’il aurait fallu faire passer des tests appropriés, cutanés ou sanguins, à toute la famille pour peindre « un tableau allergique global » afin d’expliquer sa situation.


Sur le chemin de la guérison
L’idée d’abandonner l’agriculture pour un autre métier est-elle venue à l’esprit du jeune couple, puisque leur gagne-pain les rendait malades? « Non. On n’aurait pas pu avoir Agathe en ville! », dit-il en riant. Et il remercie le jeune patriarche de 54 ans, Fernand, d’avoir lancé l’entreprise sur le chemin de l’agriculture biologique. « C’est grâce au bio qu’on a rencontré l’homéopathe et que l’on a guéri les enfants. »

Nancy considère, en effet, que sa petite famille est sur la voie de la guérison. Pour la première fois en trois ans, un rôti de veau a été dégusté sans que personne ne soit incommodé. Mais avec la venue d’un quatrième bambin, prévu en avril 2005, la jeune mère prévoit de ne pas déroger de son régime sans lait de vache ou de viande de boeuf. D’ici là, la petite famille a enfin réussi à obtenir un rendez-vous avec un allergologue à l’hôpital de Rivière-du-Loup, en novembre prochain. Et plusieurs questions devraient être élucidées.

Selon le Dr Hébert, 75 % à 80 % des enfants auront perdu leur allergie à l’âge de trois ans, et 95 % à l’âge de cinq ans. « Ces pourcentages sont semblables pour l’intolérance au lait », dit-il.

Les rappels d’aliments
Au Canada, il existe trois classes de Rappels d’aliments.
On procédera à un retrait d’un produit s’il existe une probabilité raisonnable que l’utilisation d’un produit non conforme ou l’exposition à celui-ci risque d’entraîner :
Classe 1 : des conséquences nuisibles graves pour la santé ou même la mort. Un communiqué de presse est également émis.
Classe 2 : des conséquences nuisibles temporaires pour la santé. Un communiqué de presse peut être émis.
Classe 3 : aucune conséquence nuisible pour la santé.

Rappels de produits alimentaires au Canada
  Total des rappels
Rappels associés aux allergènes % de rappels associés aux allergènes Nombre de rappels classés 1
2002-2003
381
158
41,5 %
106
2001-2002
474
258
54 %
218
2000-2001
370
199
54 %
137
1999-2000
243
104
43 %
62
1998-1999
257
125
49 %
70

Un phénomène en émergence
D’après le Dr Hébert, le phéno-mène d’allergies alimentaires a doublé depuis 15 ans chez les enfants vivant en Amérique du Nord. Le phénomène est attribuable au perfectionnement des outils pour dépister les allergies aux noix, au lait et autres allergènes d’une part. De l’autre, les enfants des pays occidentaux sont moins exposés aux bactéries parce qu’elles ont été rayées de la carte par l’utilisation d’antibiotiques et par l’amélioration des conditions d’hygiène depuis 50 ans. Résultat : moins exposé aux bactéries, le système immunitaire des enfants vivant dans ces régions se développe plus lentement, « ce qui laisse une porte ouverte au développement des allergies », conclut le médecin.




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