L’équipe gagnante du prix La Coop fédérée au transfert de ferme 2004 est composée de André Dionne et Céline Pelletier qui ont transmis leur entreprise laitière à leur fils Patrick et à sa conjointe Marie-Chantal.

« Mon père n’était pas que producteur, il était aussi entrepreneur et visionnaire », exprime son fils Patrick, assis dans la cuisine de sa maison d’où l’on a une vue magnifique du fleuve et de la côte Nord. À cette hauteur, à Mont-Carmel, le Saint-Laurent a près de 25 kilomètres de large, bien qu’on jurerait que l’on puisse aisément le franchir. « Et ça brassait, poursuit son fils. Ce qu’il a fait en 18 ans, d’autres le font généralement en 40 ans. »

Pourtant, quand il s’est marié avec Céline Pelletier, à 23 ans, en 1969, André Dionne n’avait pas la moindre idée qu’il ferait carrière en agriculture, et encore moins qu’il deviendrait un entrepreneur reconnu dans son milieu pour son dynamisme et sa vaillance à l’ouvrage.

Aujourd’hui, à 58 ans, il sourit encore à cette idée, lui qui a été enseignant au secondaire à Saint-Pascal, dans le Bas – Saint-Laurent, de 1969 à 1986. Il y enseignait ce que l’on appelait alors les matières commerciales : tenue de livre, comptabilité, etc. Il y formait les jeunes qui se destinaient à occuper des postes de commis de bureau, de secrétaire et de commis-comptable.

Patrick et Marie-Chantal souhaitent tranquillement se faire à leur nouveau statut de propriétaires. Les investissements seront modérés pour quelque temps bien que les projets ne manquent pas : drainage, construction d’une étable à taures, élargissement des stalles des vaches, construction d’un atelier et d’un garage, achat de quota pour suivre l’augmentation de la production.

André n’était pourtant pas étranger au milieu agricole. Élevé sur une ferme, il en connaissait bien les rituels, les exigences et la gratification que l’on pouvait en retirer. Et c’est d’ailleurs pour ces raisons qu’il n’a pas hésité à accepter l’offre de son père qui, en 1981, pour des raisons fiscales, avait formé une compagnie au sein de laquelle il souhaitait y retrouver ses deux fils, André et Denis. Gérard Dionne avait acheté la ferme laitière des parents de son épouse, Noëlla Cassista, en 1944. Entrepreneur né, Gérard avait développé, au fil des ans, un lucratif commerce d’animaux et de découpe de viandes bovine, porcine et de gibier.

En 1986, André se voit offrir une promotion qui le rendait responsable de l’enseignement d’un nouveau programme : l’économie familiale. Peu intéressé, il refuse et décide, à 40 ans, à la grande surprise de ses collègues, de quitter l’enseignement. Grâce à un programme du ministère de l’Industrie et du Commerce qui favorise alors l’achat d’une entreprise, André utilise en partie son indemnité de départ pour acheter les actions de la ferme familiale que détient son frère. Celui-ci demeurera toutefois à l’emploi de la ferme jusqu’à l’arrivée de Patrick. André et Céline, infirmière à l’hôpital de La Pocatière depuis 1967, deviennent propriétaires de la ferme Gena à Mont-Carmel en 1986. Patrick, leur fils, a 13 ans et leur fille, Julie, 10 ans.

André met alors les bouchées doubles. Il érige deux nouveaux silos, agrandit l’étable, acquiert du quota, modernise le parc de machinerie et d’équipement et améliore le fonds de terre. La production laitière et le commerce d’animaux ainsi que la vente de découpes de viande auprès des particuliers leur assurent la plupart de leurs revenus. En 1998, un abattoir de porcs s’étant développé dans la région, ils abandonnent les coupes de viande au profit de la production laitière.

Gabriel, 7 ans

Patrick entre en scène en 1993, fraîchement diplômé de l’ITA de La Pocatière en gestion et exploitation de l’entreprise agricole. Il a 20 ans. L’année suivante, André, 48 ans, lui cède 20 % des parts de la ferme afin qu’il puisse bénéficier d’une prime à l’établissement de 15 000 $ et d’un prêt avec rabais d’intérêt de 250 000 $ de la Société de financement agricole du Québec.

En 1994, André, Céline et Patrick achètent une ferme laitière de Mont-Carmel. Du coup, ils accroissent le cheptel et doublent la production totale de lait de même que les superficies en culture. En 1996, Denis décide de réorienter sa carrière. Dès lors, ne pouvant garantir du travail à longueur d’année, le roulement des personnes qu’ils embauchent est élevé. « Avec un troupeau de 175 têtes et 600 acres de terre en culture, on manquait de main-d’œuvre, exprime Patrick, alors on tournait parfois les coins ronds, ce qui entraînait des pertes d’efficacité. Puis grossir encore pour pouvoir garder un employé à l’année était, selon nous, changer quatre trente sous pour une piastre. »

Les Dionne décident alors de rationaliser. En 1998, ils vendent du quota et des vaches, mettent fin à certaines locations de terres puis rapatrient tout le cheptel sur un même site. À ce jour, le troupeau compte 120 têtes, dont 58 vaches. Des 400 acres que la famille cultive, 250 lui appartiennent. On y retrouve 190 acres de fourrages, 150 acres de céréales et 60 acres d’avoine et de pois. André tire également un revenu d’un boisé de 300 acres. Tout cela se traduit en fin de compte par une meilleure efficacité des opérations et, ironiquement, par un besoin d’acheter à nouveau du quota. Pour leur prêter main-forte en cas de besoin, les Dionne peuvent aujourd’hui compter sur l’aide d’un jeune étudiant, Pascal Thériault.

Lily-Anne, 5 ans

Patrick s’est marié à Marie-Chantal Savoie en 1996. Diplômée de l’ITA de La Pocatière en zootechnologie, elle a occupé un emploi de contrôleur laitier de 1993 à 1996. Après leur mariage, elle quitte son emploi pour s’engager dans l’entreprise avec Patrick. Au cours de la même année, l’entreprise adhère à un syndicat de gestion. Les chiffres de l’entreprise sont mis sur la table. Les discussions entre les partenaires sont alors ouvertes. En 1997, afin que Marie-Chantal puisse à son tour bénéficier d’une prime à l’établissement de 20 000 $, André et Céline lui cèdent 20 % des actions de la ferme.

Même si le transfert de la ferme est en quelque sorte déjà amorcé, c’est en 1999 qu’André et Céline commencent réellement à le planifier. Avec Patrick et Marie-Chantal, ils consultent les Centres régionaux et multiservices d’établissements en agriculture (CRÉA-CMÉA). Leur conseillère, Antonine Rodrigue, les prévient qu’un transfert de ferme se planifie d’avance. Elle précise également que l’aspect humain est d’une importance capitale, car 95 % des échecs d’un transfert ont pour cause les relations conflictuelles entre les individus. « Un transfert, on ne fait pas ça sur le bout de la table », ajoute André.

Vincent, 3 ans

Les rencontres sont constructives. Elles permettent à chacun d’exprimer sa vision des choses, ses objectifs, ses craintes, ses sentiments. « C’est vrai que l’aspect humain est important, exprime Marie-Chantal, car on est une famille où les membres deviennent soudainement des partenaires. On change de chapeau, c’est déstabilisant. » « L’objectif est le même, mais les moyens sont différents », indique pour sa part Patrick. André croit quant à lui qu’il ne faut pas tenter de tout faire trop rapidement. « Il faut prendre le temps de dire les vraies affaires, assure-t-il. Antonine nous a dit qu’il fallait se poser les bonnes questions. » Les enfants aiment-ils vraiment l’agriculture au point de vouloir en vivre? Prennent-ils la relève pour plaire aux parents? Sont-ils prêts à faire face aux contraintes de plus en plus nombreuses du milieu agricole? De leur côté, les parents sont-ils prêts à faire des concessions? Comment vivent-ils la perte de contrôle et le fait qu’ils n’auront plus de décisions à prendre? Sauront-ils lâcher prise?

« Nous avons fait notre bout de chemin, les enfants aussi, indique André. Sans Antonine, cela aurait été plus difficile. »

Marie-Chantal a été mise au fait de la comptabilité de l’entreprise il y a déjà quelques années. C’est André qui l’a graduellement initiée à ces tâches. C’est lui aussi qui a toujours eu le dernier mot sur les questions financières. Il a d’ailleurs eu de la difficulté à franchir la dernière étape qui consistait à remettre le chéquier entre les mains de sa belle-fille. Une étape d’une grande signification : les décisions concernant la Ferme Gena ne lui revenaient plus.

Certaines situations du processus de transfert se sont avérées plus difficiles que d’autres. « Les discussions étaient déjà bien entamées quand, en raison des événements du 11 septembre 2001, nos investissements boursiers ont radicalement chuté, explique André. Céline et moi avons alors vécu beaucoup d’insécurité. Comment allions-nous permettre à Patrick et Marie-Chantal de prendre la relève tout en maintenant notre niveau de vie? »

« Notre objectif est avant tout d’accroître l’efficacité de notre entreprise en obtenant une marge par vache le plus élevé possible », fait savoir Patrick.

Aujourd’hui, même avec une bonne efficacité et les revenus plus que décents que procure la ferme, Patrick et Marie-Chantal n’auraient pu en faire l’acquisition sans le don des parents qui souhaitaient en assurer la pérennité. Malgré la valeur élevée de la ferme, André et Céline l’ont cédé au même prix qu’ils l’avaient achetée 18 ans plus tôt, en 1986. Ils ont fait ce geste en n’oubliant pas d’être équitable envers leur fille Julie qui réside à Notre-Dame-du-Bon-Conseil. Céline voit bien le transfert comme un don financier, mais aussi, et surtout, comme un don de soi. À 56 ans, elle a pris sa retraite le 2 décembre dernier, après une carrière de 37 ans dans le milieu de la santé.

De son côté, Marie-Chantal a trouvé l’étape de rédaction de la convention des actionnaires particulièrement pénible. « C’était peu de temps après la naissance de notre troisième enfant, dit-elle. Patrick et moi dormions peu et il fallait malgré tout continuer à faire les travaux de la ferme. Nous étions stressés, fatigués et on devait adopter la convention devant le notaire et le fiscaliste, le CRÉA et le syndicat de gestion, en pensant à la fois au prévisible et à l’imprévisible. »

Une fois le transfert complété, Patrick et Marie-Chantal pourraient-ils, du jour au lendemain, dilapider l’entreprise sans qu’André et Céline n’y puissent faire quoi que ce soit? Qu’adviendra-t-il si Marie-Chantal quitte Patrick, exigera-t-elle malgré tout sa part de l’entreprise? Y aurait-elle droit? « C’est le genre de questions désagréables auxquelles nous devions répondre, exprime Marie-Chantal. Par moment, je me suis sentie comme la bête noire, comme l’étrangère qui risquait de tout faire basculer. »

« Cette grande réflexion à laquelle tous ont participé était essentielle, fait remarquer André sur un ton rassurant. Nous étions tous des êtres un peu solitaires. Mais nous avons appris à nous parler, car les problèmes qu’on ne règle pas grossissent. Les abcès ont été crevés. Les choses sont maintenant claires et les relations sont devenues harmonieuses. Il n’y a plus de non-dit. »

« Notre objectif était de compléter le transfert le 1er janvier 2005, poursuit André. Mais dès mai 2004 nous étions prêts. Les enfants étaient mûrs. »

Patrick et Marie-Chantal admettent que ce n’est pas drôle tous les jours en agriculture. Ils savent fort bien dans quoi ils se sont embarqués : hausse des coûts de production, stagnation des revenus, contraintes environnementales, regards accusateurs des citoyens. « Le regard des autres, on se blinde à ça, indique Marie-Chantal, on fonce en toute connaissance de cause. » « On ne valorise pas assez le métier d’agriculteur et d’agricultrice, et ce, même en milieu rural, croit pour sa part Patrick. Par exemple, en 1990, des 70 finissants à la polyvalente de Saint-Pascal, seulement cinq, dont moi, se sont inscrits à l’ITA de La Pocatière. »

« Si c’était à recommencer aujourd’hui, je ne me lancerais pas en agriculture », dit de son côté André qui, avec son caractère bouillant, fait preuve de moins de tolérance par rapport aux contraintes, tout en admettant qu’il est aujourd’hui nécessaire d’en avoir une bonne dose pour faire son chemin en agriculture.

Patrick, plus affable, fait régulièrement abstraction du contexte et se réjouit, à 31 ans, d’avoir eu la chance de travailler aux côtés de son grand-père Gérard et, aujourd’hui, de son père. « C’est une motivation pour Marie-Chantal et moi, dit-il. Il n’y a rien de plus gratifiant, aussi, de voir le pis de nos vaches rempli de lait, de sentir l’odeur d’une bonne récolte de foin, et de savoir, en marchant dans les champs, que les épis d’orge donneront beaucoup de grains. »





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