Tous ceux qui ont réussi des choses importantes déclarent, lorsqu’on leur demande d’expliquer leur parcours, avoir été appuyés à un moment ou à un autre par une personne d’expérience qu’ils admiraient. Ils l’appellent leur mentor. Non seulement cette personne a marqué leur carrière, mais elle a souvent marqué leur vie. Son influence s’est manifestée de façon subtile en proposant des chemins, en mettant en valeur des capacités encore inconnues, presque toujours en donnant confiance.

Les jeunes qui se préparent à faire leur vie en agriculture ont besoin, comme tous les autres, de l’aide d’un mentor. Même les gens les plus talentueux en ont besoin! Le mentor n’est pas un professeur qui enseigne à son protégé ce qu’il doit savoir. Il n’est pas non plus un coach qui montre son savoir-faire à un apprenti. Ces rôles, les parents agriculteurs les ont déjà joués pour leurs jeunes enfants. Lorsque ceux-ci sont prêts à prendre la relève, lorsqu’ils n’écoutent plus, le temps est venu de les inspirer!

À l’âge où ils prennent la relève d’une ferme, les jeunes agricultrices et agriculteurs sont motivés par l’action. Ils veulent faire leur place. Ils ont besoin d’explorer et doivent établir une certaine distance avec leur famille. Presque en même temps, ils endossent de nouveaux rôles professionnels et familiaux : de lourdes responsabilités pour leur âge. Ils veulent mener leur barque et font l’expérience des difficultés que rencontre un capitaine. Ils ressentent particulièrement la solitude inhérente à ce rôle.

Au moment où les parents transfèrent la ferme à leurs enfants, les pères, surtout, vivent une étape de leur vie aussi critique que celle de leur fils. D’une grande période de RÉALISATION ils passent à celle de la TRANSMISSION. L’action, la reconnaissance sociale, les projets, le pouvoir n’occuperont plus la même place. Ce qui constituait les grandes entreprises de leur vie est maintenant réalisé. Les succès de l’étape suivante seront moins visibles. Pourtant, ce seront peut-être les plus importants!

Si, à l’étape de la réalisation, les succès étaient dus à l’effort personnel et particulièrement à la quantité de travail, à l’étape de la transmission ils seront plutôt attribuables à la qualité des réflexions et des interventions réalisées auprès des enfants et des petits-enfants. Moins physique, ce travail n’en est pas moins ardu et utile. C’est ce nouveau type de travail qui unifiera et donnera un sens à celui des années de réalisation. Ceux qui le réussissent deviennent les mentors de leur progéniture.

Parfois, les parents pensent que les jeunes prenant la barre d’une entreprise agricole n’ont besoin que d’aide pour les travaux : ils leur offrent souvent cette aide d’une manière très généreuse. L’esprit d’indépendance de leurs enfants leur laisse croire qu’ils n’ont pas besoin d’autres choses. Or, les jeunes ont souvent surtout besoin d’encouragement, de confiance en eux-mêmes, d’écoute, de partage, de visions différentes…

Ce n’est pas uniquement pour le travail qu’il accomplit que les fils apprécient que leur père vienne à l’étable. Il serait valorisant pour le père de savoir que ce sont ses idées et plus encore qui sont les plus appréciées… Mais il est des choses difficiles à dire… à la personne concernée. Plusieurs jeunes hommes m’ont confié qu’ils craignaient le moment où leur père ne serait plus là. « Parfois, disait l’un d’eux, j’y pense en travaillant avec lui et j’apprécie le moment présent… »

Pour jouer un rôle de mentor, il faut souvent apprendre à faire les choses autrement. Critiquer les choix de son fils, le reprendre sur ses façons de faire, le traiter comme s’il avait 12 ans n’est pas un gage de succès. Pour préserver son estime de soi, le fils n’aura alors d’autres choix que de contredire son père… ce qui ne sera pas valorisant pour personne. L’essentiel consiste parfois à s’intéresser aux choix des jeunes, à les questionner, à les observer, à les écouter. Déjà, ils ne se sentent plus seuls.

Une grande partie du rôle de mentor consistera à donner de la confiance en démontrant son appréciation face à des réalisations, en reconnaissant les qualités que les jeunes n’ont pas encore découvertes d’eux-mêmes. Il ne s’agit pas de toujours dire comme eux ; au contraire, il est important d’être authentique. Le véritable courage du mentor est de pouvoir reconnaître des qualités qu’il ne possède pas lui-même et d’accepter d’être dépassé dans celles qu’il possède… et d’y trouver de la satisfaction!

Cette grandeur d’âme peut éviter bien des souffrances, permettre à un père de continuer à apprendre avec ses enfants et, par conséquent, de rester bien vivant. Il est assez difficile de toujours apprendre à ses enfants si l’on refuse d’apprendre d’eux. Il est difficile aussi de toujours manifester de la générosité si l’on ne retire rien d’une relation. Voilà pourquoi le mentorat doit rapporter à la fois au mentor et à son protégé.

Cela va de soi. On ne peut imposer à quelqu’un d’être son mentor. Ce type de relation n’existe que s’il y a estime, respect, voire admiration pour le mentor. On ne pourra profiter d’un mentor que si l’on reconnaît un besoin d’appui et qu’on y est réceptif. La capacité d’accueil n’est pas la même chez tous. Pourtant, c’est un élément primordial à l’atteinte du succès dans tous les domaines et les jeunes ont tout intérêt à la développer.

Il arrive qu’un jeune se réfère davantage à son grand-père, à sa mère, à son oncle, à un professeur qu’à son père. Il arrive aussi qu’un agriculteur agisse davantage comme mentor pour d’autres personnes que ses enfants. Nous pouvons nous instruire au contact de plusieurs mentors au cours de notre vie. À chaque étape de la vie les besoins changent. La capacité de les exprimer aux personnes de valeur que nous rencontrons peut faire la différence entre échec et succès.

Parvenu à l’étape de la transmission, de la création d’un héritage, quel beau moyen que le mentorat pour continuer à se réaliser tout en aidant quelqu’un à aller au bout de lui-même! Au moment où l’on commence à comprendre sa propre vie, n’est-ce pas là pure joie que d’aider quelqu’un à franchir des pas dans la sienne sans avoir à lui dire ce qu’il y a à faire? N’est-il pas agréable, tout simplement, de porter attention à ses forces, à ses capacités et à ses inquiétudes?

En ce qui concerne vos enfants, d’autres leur enseigneront de nouvelles connaissances. De toute façon, il y a longtemps que vous leur avez montré comment faire les choses. Vous changez de niveau! Ce que vous êtes va maintenant les aider à ÊTRE. Faites confiance! Ils ont été vos élèves, ils en savent donc, des choses! Ils ont été vos apprentis, ils ont acquis votre savoir-faire! Faites-vous confiance, il n’y a plus d’efforts à fournir, l’ensemble de votre vie vous a donné ce qu’il faut. Et puisque vous saurez comment jouer ce rôle avec vos propres enfants, pourquoi ne pas en faire profiter d’autres?


* L’auteure est consultante en communication et développement des organisations.




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