Producteur laitier élite et président de l’Union des cultivateurs franco-ontariens (UCFO), Pierre Bercier est un rassembleur qui prend fait et cause pour la population rurale dont il vise à protéger les intérêts économiques et socioculturels.



Soutien à la ferme familiale, défense des droits linguistiques, protection de l’environnement rural, support aux institutions d’enseignement, Pierre Bercier mène plusieurs dossiers de front. L’éducation des consommateurs le préoccupe également beaucoup. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il a organisé, l’été dernier, sur sa ferme, une journée porte ouverte dans le cadre du circuit Agri-Tour, qui existe depuis déjà neuf ans, afin de montrer en quoi consiste la production laitière d’aujourd’hui.

Les visiteurs ont pu assister à l’alimentation et à la traite des vaches, puis s’arrêter aux nombreux kiosques où l’on présentait les nombreux secteurs du terroir. Autre cheval de bataille pour le producteur, la coopération. « J’y crois plus que jamais. Selon moi, si on veut avancer en agriculture, il faut se regrouper », exprime celui qui a participé à la mise sur pied et à la gestion d’une coopérative de commercialisation de foin de 1988 à 1992.

Fondée en 1929, l’UCFO représente quelque 2300 producteurs francophones. Elle prend position, entre autres, par la voix de sa publication, Agri-Com, diffusée 22 fois l’an, et se targue d’avoir la seule revue agricole d’expression française hors Québec.

L’entreprise de Pierre Bercier, la ferme Pierlou, est située à Saint-Isidore, un hameau de l’est de l’Ontario, à mi-chemin entre Montréal et Ottawa, en plein cœur de la communauté agricole francophone. L’agriculteur cultive 142 hectares (350 acres) et y élève un troupeau de 150 têtes, dont il trait 72 vaches laitières produisant 98 kilos de quota.


Des gènes d’entrepreneur
C’est dans le village, sur la ferme familiale, que Pierre voit le jour. C’est dans ce village aussi qu’est établi AgriEst, centre agricole Coop, le principal fournisseur d’intrants et services aux sociétaires et clients de la région. AgriEst compte plus d’une centaine de membres répartis dans l’Est ontarien, tout particulièrement dans les comtés de Prescott et Russell.

Armande, la mère de Pierre, ne souhaite pas que l’aîné de ses trois fils suive les traces de son époux. Bien que devenu prospère grâce à la production laitière et au commerce de terres agricoles, Jean-Louis travaille quinze heures par jour, sept jours par semaine. Un bourreau de travail qui impose le respect tant par sa connaissance des affaires que par son franc-parler, mais qui éprouve parfois un stress intense en raison des hauts et des bas de l’économie. Enseignante au primaire, Armande encourage donc vivement son fils à poursuivre des études. « J’admirais ce que mes parents accomplissaient, indique Pierre, mais j’avais un faible pour l’agriculture et c’est la voie de mon père que je voulais suivre. » Pour le début des années 70, l’entreprise familiale est déjà très imposante : 142 hectares en culture, 50 vaches laitières, des poules, des porcs et des bovins de boucherie.

En 1975, Pierre termine sa 13e année. Il est déjà prêt à prendre la relève. « Bâtis-moi une étable et je m’occuperai du reste », dit-il alors à son père. Mais les choses ne sont pas si simples. Il doit se résigner à la volonté de sa mère. Puisqu’à l’époque il ne parle pas très bien l'anglais, il abandonne l’idée de s’inscrire au collège de Kempville, où l’on offre une formation en agriculture. Idem pour le collège Macdonald de l’Université McGill. Le collège d’Alfred, la première institution collégiale de langue française en Ontario où l’on forme la relève dans les domaines de l’agriculture et de l’alimentation, n’existe pas encore. Cette institution sera fondée en 1981.

Repêché par l’équipe de football de l’Université d’Ottawa, Pierre s’inscrit au baccalauréat en géographie en septembre 1975. Une blessure l’empêche malheureusement de faire partie de l’équipe. Tout en poursuivant ses études, il prête main-forte à son frère Jean qui s’est établi sur la ferme voisine de l’exploitation familiale.

En 1978, Pierre épouse Louise Péladeau, celle qu’il fréquentait déjà à l’école secondaire. Inscrite elle aussi à l’Université d’Ottawa, elle y complétera un baccalauréat en lettres françaises et un baccalauréat en éducation. Aujourd’hui, en plus d’enseigner, elle s’occupe de la comptabilité de la ferme.

 
Les taures vêlent en moyenne à deux ans et deux mois et produisent, en début de lactation, de 40 à 45 kilos de lait. Certaines d’entre elles peuvent même atteindre, au pic de lactation, 70 à 75 kilos de lait. C’est d’ailleurs le cas de Princesse qui, avec un pic de lactation à 75 kilos par jour, a produit 17 511 kilos de lait.
 

Après l’obtention de son diplôme en géographie, Pierre s’inscrit à un deuxième bac, en éducation cette fois. Mais, en septembre, c’en est trop. Il décroche. « Durant toutes ces années, je n’ai jamais perdu le goût de l’agriculture », fait-il savoir. Avec l’aide de son père, qui comprend bien que son fils est plus que jamais déterminé à devenir producteur, il se met à la recherche d’une exploitation.

Il ne faut pas plus de deux visites pour trouver ce qui lui convient. Pierre, 21 ans, et Jean-Louis font l’acquisition de la ferme le 1er mars 1979.

Aujourd’hui, il assure que sa formation universitaire lui est d’une grande utilité pour assumer ses fonctions de président de l’UCFO. L’organisme, qui célébrait son 75e anniversaire en 2004, regroupe les agricultrices et agriculteurs franco-ontariens, les travailleurs agricoles, les professionnels, les techniciens, les étudiants en agriculture et les intervenants socio-économiques du milieu rural.

Par ses connaissances et son expertise, il sait bien cerner les intérêts et besoins de chacun. Il milite ardemment en faveur d’un accroissement des parts de marchés des coopératives de l’Ontario. L’UCFO a d’ailleurs mis sur pied des programmes d’aide financière pour favoriser le démarrage de petites coopératives agricoles. Le producteur parraine également le conseil communautaire du collège d’Alfred de l’Université de Guelph qui pratique une certaine forme de lobbying auprès des politiciens pour obtenir le financement nécessaire à la bonne marche de ses activités. Enfin, sur le plan de l’environnement, il contribue largement, par l’entremise du groupement de gestion agroenvironnemental de l’Ontario, à la mise en place d’un programme d’identification des puits en milieu rural afin d’en prévenir la contamination accidentelle.


La vie en entreprise
La ferme que Pierre achète en 1979 le confronte à certaines réalités. Le troupeau d’environ 45 vaches n’a jamais fait l’objet d’un contrôle laitier, et l’insémination artificielle y est inexistante. Une façon de faire qui est en rupture radicale avec ce que son père préconisait à l’époque. Dans les années 60, les Bercier élevaient déjà des animaux enregistrés et pratiquaient l’insémination artificielle. La MCR est plutôt faible par rapport à celle du troupeau de ses parents, mais les terres sont bonnes et l’étable, solide. L’entreprise a du potentiel. Jean-Louis appuie son fils en lui procurant du financement et quelques bons sujets. Habitué très jeune par son père à assumer des responsabilités, Pierre est fin prêt.

Le premier objectif que le jeune éleveur se fixe alors est de redorer l’image de la ferme en permettant aux sujets d’exprimer leur plein potentiel. Achat de quota et de sujets de haut statut génétique, croisements prometteurs, construction d’une étable à taures, alimentation adaptée à la production, drainage des terres pour accroître les rendements des cultures, il met tout en œuvre pour atteindre son but.

Pour parfaire ses connaissances en agriculture, il s’inscrit, de 1981 à 1986, à divers cours du soir au collège d’Alfred : santé animale, alimentation, gestion des champs, comptabilité. En 1983, il complète un cours d’inséminateur. « Mon but était de développer, avec la génétique de mon élevage, un troupeau élite », exprime le robuste agriculteur de 47 ans.

Les résultats se font voir rapidement. Le troupeau de la ferme Pierlou atteint, six années de suite, la meilleure production des comtés Prescott-Russell, selon le Dairy Herd Analysis. L’une des vaches du troupeau, Pierlou Rudolph Juju, affiche une MCR de 302-320-301 pour une production de 12 214 kg. À 25,3 mois, JuJu mesurait déjà 159 cm et pesait pas moins de 723 kilos, ce qui lui a valu la cinquième position du concours Futurité CO-OP 2002 où elle figurait aussi comme la plus grande vache parmi toutes celles inscrites. Elle a également obtenu la 1re place de la classe 4 ans et le titre 2e vache à l’Expo Québec en 2004.

À l’exposition de Saint-Hyacinthe, on lui a attribué la 3e place ainsi que le titre Meilleur pis.

Le 2 avril 2003, un incendie ravage l’étable. Épargnées, les vaches sont hébergées chez des amis de Pierre. Tout l’été, il fera la navette pour prendre soin de ses bêtes. Il ne tardera pas à se remettre à la tâche. Dès le lendemain de l’incendie, il trace, à main levée, des croquis d’étable. Il visite de nombreuses exploitations et profite des conseils d’architectes et d’ingénieurs. Il opte pour une étable à stabulation attachée dotée de stalles très larges où chaque vache dispose de son propre abreuvoir. Pierre nous explique son choix : « De récentes études ont démontré que les vaches qui avaient le loisir de manger, boire et s’étendre dans une stalle confortable produisaient plus de lait que les vaches gardées en stabulation libre. Il n’y a pas de compétition aux mangeoires et aux abreuvoirs et la position couchée favorise la circulation sanguine dans le pis, d’où l’augmentation de la production. »

L’étable est également dotée de trayeuses à retrait automatique. Il ne faut donc pas plus d’une heure et demie aux stagiaires ou employés pour traire les 72 vaches. Le système de ventilation tunnel est assorti de multiples brumisateurs qui, par temps chaud, projettent de l’eau en fines gouttelettes sur les animaux. Même en pleine canicule, il ne fait jamais plus de 26 °C dans le bâtiment.

Un distributeur d’aliments informatisé a permis de réduire au minimum les besoins en main-d’œuvre. L’appareil est programmé pour servir, chaque jour, six repas d’une ration totale mélangée. Chaque vache a sa propre ration de grains et de suppléments. Avec un poids moyen de 700 kilos, elles possèdent une bonne capacité d’ingestion d’aliments. « La distribution fréquente de repas les incite à consommer davantage », indique Pierre Bercier.

« J’ai voulu une étable fonctionnelle que je n’aurai pas à repenser dans une dizaine ou une quinzaine d’années », justifie l’éleveur. L’investissement total, qui comprend l’étable de 72 mètres sur 15 (236 pieds sur 48), une salle pour mélanger les aliments, une grange à foin de 40 mètres sur 22, l’équipement, trois silos et une fosse, atteint 1,1 million $. « L’étable est conçue de façon à ce qu’elle puisse même être rallongée pour accueillir plus d’animaux si, par exemple, mes enfants manifestaient de l’intérêt à prendre la relève. » D’ici quelques années, il prévoit déjà produire un quota de 125 à 150 kilos.

 
Une certaine quantité du foin produit est exportée en Floride chez des éleveurs de chevaux.

« Les investissements en machinerie sont moins importants dans l’est de l’Ontario qu’au Québec, indique Pierre Bercier. Les travaux à forfait séduisent beaucoup de producteurs. On fait un peu de labour, les semis et les petites balles de foin. Par contre, l’ensilage, l’épandage du lisier et la récolte du foin en grosses balles carrées sont effectués à forfait.

 

Puisqu’il est souvent retenu à l’extérieur en raison de ses multiples engagements, Pierre Bercier embauche un employé à temps plein, et accueille des stagiaires à longueur d’année pour des séjours de quatre à six mois. Il les recrute par l’entremise du Service des échanges et des stages agricoles dans le monde (SESAME).

Pierre et Louise ont deux filles. Émilie-Jeanne complète un baccalauréat en traduction à l’Université d’Ottawa en plus de travailler une journée par semaine. Marie-Ève est au secondaire. Elle participe également, en tant que comédienne, à une pièce de théâtre à grand déploiement, l'Écho d'un Peuple. Cette pièce, à laquelle prennent part 200 comédiens et qui a été vue par déjà plus de 35 000 personnes, est présentée trois fois par semaine durant toute la saison estivale. On y relate, entre autres, l’histoire du fait français de l’Ontario qui prend sa source au Québec. En quête d’ouvrage, de nombreux jeunes hommes québécois étaient embauchés, à partir des années 1850, dans les chantiers forestiers de l’est de l’Ontario. Les terres bûchées que délaissaient les entrepreneurs ont souvent été rachetées par ces ouvriers qui se sont alors mis à les cultiver.

« Nous sommes fiers de notre culture francophone, exprime Pierre Bercier. Tour à tour, des villages de l’est de l’Ontario organisent, chaque année, leur propre défilé de la Saint-Jean-Baptiste. C’est là une occasion de crier la beauté et la richesse de notre culture qu’alimentent plus d’une centaine d’artistes, d’écrivains. La série FranCoeur, qui a été diffusée sur les ondes de Radio-Canada, et qui racontait la vie d’un jeune tiraillé entre ses aspirations et la réalité de la production laitière, a été tournée ici même. Notre région déborde de dynamisme. D'ailleurs, nous développons présentement un Festival de la vache puisque notre région est l'une de celles qui recensent le plus de producteurs laitiers au Canada. »

L’énergique président ne tarit pas d’éloges pour sa région et les gens qui l’habitent et la façonnent. Sans aucun doute, la route de Bercier les mènera loin…

Pour plus d’information sur l’Union des cultivateurs franco-ontariens, consultez le site Internet à l’adresse suivante : www.lavoieagricole.ca, ainsi que le site du réseau de la ruralité franco-ontarienne, www.ruralite.on.ca




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