L’air qui plane au-dessus de Clintheroe, un village situé dans le nord-ouest de l’Angleterre, est parfois saturé d’une odeur de barbecue géant. Les hautes cheminées d’une usine de ciment relâchent la fumée âcre à l’entrée de la bourgade. « Ici on brûle les vaches comme du charbon! », explique John Lund, un solide menuisier qui sirote une bière à l’hôtel du coin après sa journée de travail. Depuis juillet 1996, toutes les vaches âgées de plus de 30 mois, en d’autres mots qui n’ont donné qu’un seul veau dans leur vie, prennent le chemin de gigantesques fours crématoires répartis sur le territoire du Royaume-Uni.

Le règlement OTM (Over Thirty Months of Age) est une des trois mesures prises par les autorités anglaises pour enrayer le foyer de la pire crise d’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), ou maladie de la vache folle, que le monde ait connu. Les animaux âgés de plus de trente mois sont les plus susceptibles d’abriter le prion, l’agent infectieux qui transformerait le cerveau d’une vache ou d’un être humain en éponge. Au moment d’aller sous presse, le Canada compte quatre cas de vache folle indigène, dont les deux plus récents diagnostiqués au début 2005. Le Royaume-Uni, tant qu’à lui, dénombrait plus de 37 000 cas au plus fort de la crise en 1992 et 242 l’année dernière.

Nombre de décès causés par le nvMCJ.
(source : Ministère de la santé du Royaume-Uni / Human BSE Foundation )

Deux autres mesures ont été adoptées par les autorités anglaises pour enrayer l’épidémie. La première : l’interdiction pour les éleveurs de nourrir leurs vaches avec de la moulée contenant des farines animales, une pratique jugée cannibalesque qui serait responsable de l’apparition du prion. Le procédé de fabrication des moulées en usine aurait permis la dissémination de l’agent pathogène où, à l’apogée de la crise, un troupeau anglais sur quatre était infecté. De plus, par souci d’économie d’énergie, les Anglais avaient réduit la température des carcasses chauffées avant d’être broyées en farine. Or, pour détruire le coriace prion, il faut le chauffer à 1000°C! (1)

Le premier cas de vache folle diagnostiqué au Canada en 1993 était un animal importé du Royaume-Uni, probablement nourri avec de la moulée infectée. En Angleterre, l’interdiction de nourrir ses bêtes avec des moulées contenant des farines animales ne s’applique pas seulement aux éleveurs de bovins. Les monogastriques, tels le porc et le poulet, sont aussi alimentés d’une moulée entièrement « végétarienne ».

Le Royaume-Uni compte plus de 184 000 cas confirmés d’ESB depuis le début de la crise.
(source : Organisation Internationale des Épizooties / Erik Millstone and Tim Lang. The Atlas of food, Earthscan Publications Ltd., 2003 )

Enfin, le retrait de la chaîne alimentaire des matières à risque spécifié (MRS) est la troisième mesure adoptée par le gouvernement britannique pour enrayer la crise. Pour contracter la maladie de la vache folle, il a fallu que la personne malchanceuse ait mangé la viande provenant d’un animal ayant incubé le prion à un stade avancé et une portion de MRS susceptible de contenir l’agent mortel : cervelle, moelle épinière, certains ganglions, les yeux, les amygdales ou encore un bout de l’intestin, l’iléon distal. Certaines pratiques de découpes de viande, depuis abolies, comme le désossage mécanique de la colonne vertébrale ont pu contaminer de la viande transformée. (1)

Nombre total de vaches ESB, 1987-2005 (janvier)
Royaume-Uni, Irlande, France, Espagne, Japon, États-Unis, Canada. (source : OIE / Erik Millstone and Tim Lang. The Atlas of food, Earthscan Publications Ltd., 2003)

L’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), que l’on admet transmissible aux humains, est connue sous le nom du nouveau variant de la maladie de Creutzfeldt-Jakob (nvMCJ). À ce jour, 147 personnes sont décédées du nvMCJ au Royaume-Uni après avoir mangé de la viande contaminée, rapporte une porte-parole de la Human BSE Foundation, un organisme qui aide les proches des victimes de la maladie. Ce n’est pas l’apocalypse annoncée d’un million de personnes contaminées. Mais personne ne peut prédire le nombre de victimes du fléau, d’autant plus qu’un autre scandale secoue le réseau de santé anglais à la suite de transfusions de sang contaminé au prion.

En 2004-2005, plus de 705 000 vaches, soit 18 % du troupeau national, s’envoleront en fumée, selon les estimations du responsable du programme des maladies spongiformes transmissibles au ministère de l’Environnement, de l’Alimentation et des Affaires rurales (DEFRA). Les éleveurs anglais toucheront une compensation de 1025 $CAN par animal si celui-ci teste positif à l’ESB et de 1293 $CAN si le test d’analyse post-mortem se révèle négatif. Ces compensations sont plus élevées pour les éleveurs de l’Irlande du Nord. Le coût généré par l’application du règlement OTM pour la même période est estimé à plus de 700 millions $CAN. Cette seule mesure d’éradication des animaux a coûté plus de 7 milliards $CAN au gouvernement britannique depuis son instauration en 1996.

En décembre 2004, la Food Standards Agency (FSA), sorte de police de l’agroalimentaire anglais, a recommandé au gouvernement britannique l’abolition du règlement OTM pour le remplacer par un test d’ESB pour tous les animaux nés après le 1er juillet 1996. Cette nouvelle mesure est justifiée parce qu’elle coûterait moins cher au trésor public en proportion des risques aux consommateurs, le taux d’incidence d’ESB « ayant diminué de 99 % ». Toutes les bêtes âgées de plus de 30 mois dont le test est négatif seraient réintroduites dans la chaîne alimentaire. Tandis que celles dont le test est positif iraient en enfer en compagnie des bêtes nées avant le 1er juillet 1996.

« La mesure OTM ne sera pas remplacée tant que les ministres n’auront pas reçu l’assurance que le nouveau régime de contrôle d’ESB a fait ses preuves », a indiqué le ministre de la Santé, John Reid, qui se dit inquiet à la suite « de récents échecs de ces tests ».

Toutefois, outre cette inquiétude, deux raisons risquent de torpiller le remplacement du règlement OTM par l’adoption de la nouvelle mesure de tests d’ESB qui, normalement, entrerait en vigueur à la fin 2005. D’une part, la mise en marché de tous les animaux âgés de plus de 30 mois risque de faire effondrer le prix actuel du kilo de bœuf, provoquant la grogne des éleveurs. De l’autre, le ministre de la Santé et ses collègues appréhendent la réaction d’un public « vachement » échaudé. Les Anglais vont officieusement aux urnes en mai 2005.


(1) Catherine Dubé. « Vache folle : la faute aux Anglais? », Québec Science, mars 2004




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