Ils sont quatre, quatre supermarchés à nourrir la majorité des quelque soixante millions de sujets de la reine d’Angleterre. Leurs noms : Tesco, Sainsbury, Morrisons et ASDA (Wal-Mart). Ces quatre géants se partagent plus de la moitié du marché de l’alimentation du Royaume-Uni, 260 milliards $CAN en 2003, un des plus lucratifs d’Europe.

Part du marché d’alimentation des principaux supermarchés en Angleterre, 2003 (Source : Institute for Grocery Distribution)

La chaîne alimentaire de l’Angleterre est dominée par ces quatre supermarchés, 16 transformateurs et 180 000 producteurs agricoles. Malgré leur nombre, ces derniers ne font pas le poids. Rien n’illustre mieux cette réalité que cette productrice de moutons qui se plaint au micro de la surcharge de travail que représente la pose des étiquettes, une dans chaque oreille, chez ses bêtes.

Votre correspondant a assisté à la Conférence régionale sur l’avenir des viandes rouges organisée par la Société agricole du Yorkshire, dans le nord de l’Angleterre, en octobre dernier. La salle est bondée d’une centaine de représentants de compagnies de moulées, de produits pharmaceutiques et d’officiels du ministère de l’Environnement, de l’Alimentation et de la Ruralité, né à la suite de la crise de la vache folle.

À peine une vingtaine d’agriculteurs sur la centaine de participants sont venus écouter les prédictions d’une dizaine d’experts. Parmi les conférenciers, le Dr Chris Brown, responsable du développement des produits agricoles chez ASDA, la deuxième chaîne de supermarché en importance au Royaume-Uni et propriété de l’empire Wal-Mart. « Notre boulot repose sur la confiance du consommateur, nous ne lésinerons jamais sur la traçabilité », réplique Brown à l’agricultrice.

Depuis la crise de la vache folle, les Anglais font plus confiance à leurs supermarchés sur les questions de traçabilité animale, de nutrition et de santé humaine qu’à leur propre gouvernement. Un constat qui repose sur le raisonnement de monsieur et madame Tout-le-Monde : « Ni le supermarché, ni le resto du coin n’ont intérêt à m’empoisonner s’ils veulent que je revienne acheter la semaine prochaine ».

Brown ajoute à l’intention de l’éleveuse avoir conclu une entente avec 4500 éleveurs d’agneaux qui, en 2003, ont fourni 1,5 million de bêtes à ASDA. Mais il a fallu sept employés pour débiter 425 tonnes de gras sur les carcasses. Une opération qui a représenté un coût additionnel d’environ 300 000 $, transmis aux consommateurs. « Il faudra revoir votre génétique » et il suggère poliment d’effectuer des croisements entre races Charollaise, Suffolk et Texel pour obtenir une viande plus maigre.


Une chaîne de valeur inversée
Selon l’économiste agricole Sean Rickard, les dernières subventions annuelles, d’environ 7 milliards $CAN, octroyées par l’Union européenne depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale aux producteurs anglais de moutons, de boeuf et de céréales, ont eu l’effet pervers de « déconnecter » les fermiers de la réalité comme « une dose d’héroïne ». Dès le printemps 2005, ces subventions d’environ 35 $CAN par brebis et de 400 $CAN par bœuf vont être graduellement abolies au profit de pratiques culturales plus « vertes ». Le sevrage risque d’être difficile. Les éleveurs devront tirer dorénavant leurs revenus du marché.

Iram Naz ne perdra pas son emploi dans la fusion. Après trois mois de formation, son salaire horaire sera légèrement augmenté à 13,00 $ l’heure. Son gérant, lui, a été remercié.

Autre effet pervers des subventions, le manque de solidarité entre producteurs : chacun « voulait son château ». Selon Rickard les producteurs devront se regrouper à l’avenir, sous forme de coopératives ou autres, pour négocier avec les supermarchés car, individuellement, « ils sont cuits ».

Le regroupement des producteurs est une des trois principales recommandations issues du fameux rapport sur l’avenir de l’agriculture et du développement durable déposé au Parlement anglais en 2001, et mieux connu sous le nom de Commission Curry. Ironiquement, c’est en Angleterre que le mouvement coopératif est né au début du siècle dernier. À l’exception d’une poignée de coopératives laitières, la campagne anglaise est jonchée de cadavres coopératifs parce que « mal administrées ».

Rickard envisage l’avenir où de petits groupes de producteurs vont s’insérer dans des chaînes en recrutant des gestionnaires et des professionnels du marketing. C’est le cas d’un groupe de producteurs de bœuf d’Écosse qui ont brillamment tiré leur épingle du jeu. Le roast-beef de leurs bêtes se retrouve au comptoir des viandes du magasin Harrods, situé dans un cartier huppé en plein coeur de Londres et propriété du multimilliardaire égyptien, Mohamed Al Fayed. Un T-Bone de ces illustres bêtes se détaille au prix de 133,00 $CAN… le kilo!


La bataille des logos
Toutefois, la majorité des producteurs n’ont et n’auront pas d’autres choix que de négocier avec les quatre grands supermarchés pour écouler leurs produits. Chaque semaine, une majorité d’Anglais font 85 % de leur épicerie dans leurs 1000 magasins. Selon Tim Bennett, président de la National Farmers Union (NFU), l’équivalent de l’UPA, l’avenir des producteurs anglais est de produire à contrat sous les bannières Tesco, ASDA-Wal-Mart, Morrisons ou Sainsburry, un peu comme les athlètes arborent les logos Nike ou Addidas. « C’est correct si le contrat est viable. Mais si nous devenons juste des esclaves pour des multinationales, je ne sais pas si les fermiers anglais continueront de produire. »

Le président de la National Farmers Union, Tim Bennett, tient le logo du « petit tracteur rouge » apposé sur les paquets d’aliments British. Une stratégie qui vise à sensibiliser les consommateurs anglais à l’achat de denrées produites au Royaume-Uni.

Quelle que soit la denrée, les supermarchés ne sont aucunement obligés d’acheter des produits British. Ils peuvent s’approvisionner partout dans le village global, à moins cher, pour offrir à leurs clients les produits d’un éternel été. Le slogan placardé dans les vitrines des grands magasins d’alimentation Every Day Low Price (Le panier alimentaire le moins cher) pour attirer les consommateurs dans le nouveau jardin d’Adam et d’Ève se traduit, selon les agriculteurs anglais, par Every Day Less Producers (Chaque jour moins de producteurs). Ceux-ci tentent désespérément de démarquer leurs produits des 20 000 offerts dans les étals, comptoirs et tablettes des supermarchés.

Lancé en grande pompe par l’actuel premier ministre Tony Blair en 2000, le logo du « petit tracteur rouge » apposé sur des milliers de produits anglais vise à garantir les standards nationaux de production à la ferme, The British Farm Standard. Pour apposer ce sceau sur les paquets de denrées, la NFU a développé un cahier de charge incluant des normes environnementales et de santé animale strictes à l’intention de ses producteurs participants. De plus, toute la chaîne de production de la ferme aux abattoirs est scrutée à la loupe par un système d’inspection indépendant. Et une entente a été conclue avec le fabricant de machinerie agricole Massey Ferguson pour l’utilisation du petit tracteur rouge, l’emblème de la compagnie américaine.

Le logo du « petit tracteur rouge » est apposé sur environ 12 milliards $CAN en valeur de produits alimentaires. Toutefois, si environ 35 % des consommateurs reconnaissent le label, à peine 5 ou 6 % comprennent sa véritable signification. « Nous n’avons pas les budgets promotionnels de Coca Cola! », souligne Bennett, désabusé.

Car les supermarchés anglais ne se limitent pas à la conquête des estomacs, ils s’accaparent aussi votre psyché. Comment? En recrutant une armée de psys qui, sondages à l’appui, traquent vos moindres désirs et vos émotions. Céréales OGM ou non OGM? Bananes « Fair Trade » ou non? Viande « bio », casher ou halal? Petits plats cuisinés au curry indien ou aux piments jalapeños mexicains? Toute la saveur du monde est à la portée de votre main, selon l’épaisseur de votre portefeuille, de votre style de vie et de vos convictions.

« Deviner vos goûts et créer un lien émotionnel avec les marques maison font partie d’une stratégie qui s’apparente à l’industrie du loisir », écrit Tim Lang, professeur de politique agroalimentaire à l’University City, basée à Londres (1). Les supermarchés injectent des milliards de dollars dans des campagnes promotionnelles à la télévision, inondent les ondes radio et remplissent de pleines pages de journaux pour mousser leurs produits. Quarante-cinq pour cent des produits écoulés dans les marchés européens le sont sous une marque privée, contre cinq pour cent en Amérique du Nord. Ce qui donne lieu à une bataille entre titans pour « fidéliser » la clientèle. « Même des Goliath comme Unilever ou Coca-Cola dansent au rythme du violon des supermarchés », souligne Lang.


En quête d’éthique
L’incroyable déséquilibre des forces en présence a mené en 2000 à la création d’une Commission d’enquête gouvernementale sur les pratiques commerciales entre les supermarchés et leurs fournisseurs. La commission a accouché d’un code de déontologie et de la création en 2001 d’un Bureau de commerce équitable (BCE) où les fournisseurs sont invités à dénoncer des pratiques abusives. En quatre ans, pas une seule plainte n’y a été déposée. Pourquoi?

Le réseau Coop s’est lancé dans plusieurs acquisitions de magasins d’alimentation depuis 2002. Il a perdu des plumes en tentant de concurrencer les quatre grands supermarchés. (Source : Institute for Grocery Distribution)

« Parce qu’en logeant une plainte, les fournisseurs sont terrifiés à l’idée de perdre leur business! », explique Helen Browning, productrice de porc biologique et ex-présidente de la Soil Association, l’organisme qui certifie 70 % des produits biologiques vendus au Royaume-Uni. Browning commercialise son bacon « bio » sous son propre nom par l’entremise du supermarché Sainsbury. « Sans ma marque privée, je ne survivrais pas! », dit-elle, ajoutant que la production de produits biologiques commande une prime intéressante.

Alimenté par les peurs alimentaires, le marché des produits biologiques a connu un taux de croissance fulgurant de 40 à 50 % à la fin des années 90. Toutefois, ce taux est aujourd’hui de 12 %. En 2003 et en 2004, le marché « bio » a plafonné à environ 2,6 milliards $CAN. Browning attribue le phénomène au manque d’argent pour faire la promotion des bienfaits de ces aliments auprès des consommateurs.

Seule voie d’évitement aux supermarchés pour maximiser son revenu, la vente directe aux consommateurs par le truchement de quelque 200 marchés de producteurs répartis sur le territoire du Royaume-Uni. Mais, si ces marchés sont fort populaires auprès d’une certaine clientèle, il reste que ce moyen d’écouler ses kidney pie maison reste marginal. Mode de vie oblige : les Anglais ne consacrent qu’une heure et demie par semaine pour acheter leur épicerie, 90 % d’entre eux vivent au rythme effréné des grandes villes et ils consacrent 50 % de leur budget alimentaire au resto.


Qui nourrira les Anglais?
Producteur laitier pendant 27 ans, le président de la NFU, Tim Bennett, a abandonné cette production pour se convertir à l’élevage de vache-veau, faute de trouver de la main-d’oeuvre qualifiée. La difficulté de recruter du personnel sur les fermes du Royaume-Uni en engendre une autre, socialement explosive. Attirés par la flamboyante économie anglaise, ils seraient 100 000 travailleurs illégaux, provenant des pays de l’Est et d’aussi loin que du Brésil et de la Chine, à travailler au noir sous la férule de gangmasters (agences de recrutement), notamment pour récolter, couper, empaqueter, carottes, brocolis, choux-fleurs et salades. Ces réfugiés économiques vivent dans des conditions du Moyen Âge pour permettre d’offrir des aliments récoltés frais du jour moins cher dans les comptoirs de certains supermarchés (2).

Helen Browning commercialise son porc « bio » par l’entremise de la chaîne Sainsbury. Selon cette productrice, les consommateurs anglais ne payent pas le véritable prix pour leurs aliments dans les supermarchés car ils ne reflètent pas les coûts environnementaux liés, entre autres, au transport et à l’érosion des sols.

Quant aux deux enfants de Bennett, qui mènent des carrières professionnelles autres qu’en agriculture : « Ils n’étaient pas intéressés à traire des vaches sept jours par semaine. Par contre, ils sont intéressés à hériter de la ferme. Mais je doute qu’ils la cultivent un jour », dit-il.

À cinquante ans, Bennett tombe presque dans la moyenne d’âge des producteurs anglais soit, 57 ans. Ce qui pose une question légitime : qui cultivera les terres de Sa Majesté demain? « Je ne bénéficie d’aucun prêt spécial du gouvernement pour m’établir », raconte Stephen Keys, un jeune producteur dans la mi-vingtaine qui désire prendre la relève de la ferme familiale spécialisée en horticulture et en élevage en l’Irlande du Nord.

Selon la NFU, l’ensemble de la relève agricole fait face au même dilemme dans les îles Britanniques, ce qui explique que la formule contractuelle avec les supermarchés soit si populaire auprès des jeunes agriculteurs. « Si on négocie une marge bénéficiaire pendant les deux ou trois prochaines années, cela permet d’aller voir le banquier », explique Bennett.

Toutefois, certains jeunes tel Robert Alderson, fils de producteur agricole dit-il, appelle ses concitoyens au boycott total des supermarchés. Rencontré en plein coeur de Londres, Alderson distribuait des tracs dénonçant le prix du lait payé aux producteurs et organisait une manif pour secouer l’opinion publique. Alderson milite dans l’organisation Farm, au discours beaucoup plus radical que la NFU, et productrice de la petite vidéo choc « Meatrix » (3) destinée à sensibiliser les citadins à « l’agriculture industrielle ». Ce dernier reproche entre autres au gouvernement anglais de ne pas avoir établi une véritable stratégie d’établissement à la relève agricole avec les fonds provenant de la réforme de la Politique agricole commune (PAC) de l’Union européenne.


Sécurité alimentaire… sorry?
Une semaine passée dans la capitale anglaise permet de voir l’impitoyable guerre de tranchées que se livre entre eux les quatre géants de l’alimentation. Sur la rue Bayswater près d’une bouche de métro et de l’hôtel, le petit marché de cartier Europa a liquidé ses conserves et ses derniers paquets de bacon et de fromages cheddar à prix réduits. « Les gros mangent les petits », explique le gérant qui se retrouve dès le lendemain sur le pavé.

Fils de producteur agricole, Robert Alderson milite dans l’organisation Farm en plein coeur de Londres. Il dénonce le prix du lait payé aux producteurs et appelle au boycott des supermarchés. Il reproche entre autres au gouvernement Blair de n’avoir aucune stratégie pour établir la relève. Sera-t-il écouté?

La petite chaîne Europa a en effet été gobée par le géant anglais Tesco. Ce dernier a aussitôt rouvert le magasin sous sa bannière et inauguré à quelques pas un dépanneur ouvert 24 heures par jour. Dans une rue fourmillante perpendiculaire, le concurrent Sainsbury possède lui aussi un marché ouvert jour et nuit. Le même phénomène de concentration se reproduit comme une traînée de poudre dans toute l’Angleterre, dans les villes comme en campagne.

Pour Helen Browning, qui a siégé à titre de commissaire sur la fameuse Commission Curry, la question de sécurité alimentaire, bien que débattue, a été éludée par l’actuel gouvernement de Tony Blair. « En cette époque de terrorisme, la présente chaîne d’approvisionnement des supermarchés peut être interrompue d’une façon ou d’une autre », mentionne-t-elle, préoccupée, car son gouvernement a appuyé la guerre en Irak.

Toutefois, pas besoin d’un « 11 septembre alimentaire », d’une crise sans précédent de verglas, ou d’un achat massif de denrées de la Chine pour court-circuiter l’approvisionnement des nouveaux empires agroalimentaires autour de la planète. Dans le village de Swindon où Browning réside, il ne reste qu’un seul hypermarché, les petits épiciers locaux ayant baissé pavillon sous le poids de la concurrence. « Pendant une semaine, les villageois n’ont pas pu faire leur épicerie… à cause d’une simple grève d’employés », dit-elle.

La population anglaise a pourtant connu les affres de la faim et la disette durant les deux dernières guerres mondiales. Et elle a surtout pu compter sur ses propres agriculteurs pour suppléer le maigre carnet de rationnement en vigueur.

En voyant avec quelle désinvolture la nouvelle génération de politiciens traite toute la question agroalimentaire, Sir Winston Churchill doit se retourner dans sa tombe.



(1) Tim Lang and Michael Heasman. Food Wars: The Battle for Mouths, Minds and Markets. Earthscan Publications Ltd, 2004.

(2) Felicity Lawrence. Not on the Label, Penguin Books, 2004, p. 29.




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