Les crises successives de peste porcine classique, de fièvre aphteuse, la perte des marchés d’exportations et la trop forte valeur de la monnaie anglaise ont décimé les rangs des producteurs de bacon britanniques, « la » pièce de choix qui trône dans l’assiette du traditionnel « breakfast » des quelque 60 millions de sujets de Sa Majesté, la reine Elysabeth II.

Depuis six ans, 4000 producteurs ont tiré à jamais leur révérence de cette production. Il en resterait « officiellement » 10 000. Et le cheptel national qui comptait 800 000 truies n’en compte aujourd’hui plus que 500 000. Le Royaume-Uni, qui abattait 14 millions de porcs annuellement, n’en abat aujourd’hui qu’environ 10 millions. Les victimes ne se comptent pas juste dans les rangs des producteurs. Bon nombre de fournisseurs, de transporteurs, et les deux tiers des abattoirs ont aussi mis la clé dans la porte.

« On commençait à croire qu’une sorcière nous avait jeté un sort », dit Stewart Houston, président de la National Pig Association (NPA), avec un fort accent du Yorkshire, une région située au nord de l’Angleterre d’où est originaire la race de porc du même nom.

Stewart Houston avec la stratégie de relance de l’industrie porcine anglaise. « Le plus difficile, c’est de redonner le moral aux troupes après cinq ans de misère », dit le président de la National Pig Association (NPA).

Le taux d’autosuffisance en viande de porc a donc chuté de 80 à 54 %. Et le manque est compensé par les importations. Celles-ci en provenance à plus bas prix du Danemark, de la Hollande, de l’Espagne et de la France inondent les comptoirs réfrigérés des principaux supermarchés. Une concurrence jugée déloyale par les éleveurs anglais qui disent produire avec des règlements bien plus contraignants que leurs concurrents en matière de bien-être animal.

« Lorsqu’ils ont banni (le gouvernement anglais) le système de truies en cage pour le remplacer par un système en groupe, j’ai dû investir 150 000 $ dans une nouvelle construction. J’ai perdu 4 à 5 porcelets par truie car j’avais moins de contrôle sur les taux de conception », explique Paul Rhodes qui, avec 600 truies et 28 porcelets sevrés par année, a déjà remporté le titre d’éleveur du Royaume-Uni en 1993. Découragé, ce jeune producteur a accroché ses gants en 2000.

« Nous n’aurons jamais les coûts de production les plus bas », concède Houston qui a concocté un plan de relance en deux volets pour relancer l’industrie porcine anglaise de concert avec le British Pork Executive (BPEX), un bras commercial nouvellement créé et chargé de développer les marchés domestiques comme celui des exportations. Si le marché domestique constitue le principal gagne-pain des producteurs de porcs anglais, les exportations représentaient un revenu annuel substantiel, plus de 600 millions $CAN, avant le déclenchement en rafale des crises de santé animale.

Houston n’entend pas mener ses troupes se battre sur un quelconque terrain commercial pour défendre « une banale tranche de bacon ». Car de nouveaux joueurs se pointent aux portes du lucratif marché anglais, le Brésil d’abord et la Pologne ensuite. Le géant américain Smithfield vient d’y mettre les pieds et personne ne peut ignorer sa puissance de frappe.


L’exemple danois
Premier volet de la stratégie Houston : segmenter le marché pour offrir un produit, unique, British, à leurs concitoyens: porc organique, porc élevé en partie à l’extérieur, ou porc totalement « plein air », en utilisant judicieusement la fameuse génétique porcine anglaise pour améliorer la qualité et le goût de la viande.

Selon Chris Young, gérant général d’une ferme de 3300 truies, les normes de bien-être animal ont fortement affecté la productivité des éleveurs anglais. De plus, croit-il, « au supermarché, la ménagère anglaise choisit le produit le moins cher qui est généralement importé ».

« Nous avons semé notre génétique aux quatre coins du monde, il est temps de récolter les idées d'ailleurs », dit Micke Sloan, directeur exécutif de BPEX, citant l’exemple des Danois qui possèdent une machine dans leurs abattoirs capable de « lire » 3000 coupes sur une carcasse de porc. Une technologie qui leur permet d’allouer chaque coupe au segment de marché le plus payant.

« En Chine le vendredi soir, les gars ne prennent pas une bière avec du pop-corn. Le sac qu’ils mettent au micro-ondes contient des oreilles de porcs coupées en fines tranches. Ça se vend le même prix que la longe! », poursuit Sloan, qui revenait d’un séjour inspirant en Chine et encore ébahi par le succès de ce produit commercialisé par une entreprise chinoise.

La chaîne coopérative totalement intégrée des producteurs danois, de la ferme aux produits usinés, suscite l’envie du bouillonnant Micke Sloan : « Les producteurs danois n’ont pas le coût de production le plus bas mais ils réussissent à planter leur drapeau partout! »

Déjà implantée en Angleterre, la coopérative danoise, Danish Crown, a d’ailleurs jumelé en septembre 2004 sa filiale anglaise Tulip avec Flagship Food, un transformateur de viande local, créant du coup Tulip Limited, le plus gros intégrateur de la ferme à l’assiette du Royaume-Uni : 2,3 milliards $CAN de chiffre d’affaires annuel, 7000 employés, 21 sites d’opérations. La finition des porcs à l’engraissement issus des 28 000 truies du nouveau consortium est contractée à forfait avec des producteurs locaux.

Au cours des quatre dernières années, la structure de la production anglaise s’est rapidement intégrée : plus de 50 % des porcs à l’engraissement appartiennent aujourd’hui à 25 compagnies. « On les appelle les porcs Bed & Breakfast », explique Paul Rhodes qui doute de l’avenir des petits producteurs indépendants « à moins qu’ils se regroupent ».


Santé animale, le grand défi
Le second volet du plan de relance de Houston consiste à réduire les coûts de production. « Nos expériences démontrent que nous pouvons abaisser le coût de production de 12 cents CAN le kilo en nourrissant les animaux avec de l’alimentation en soupe au lieu de moulée sèche », souligne-t-il.

Paul Rhodes a déjà été couronné producteur de l’année au Royaume-Uni. Aujourd’hui, il travaille pour le tout nouvel organisme English Farming & Food Partnesrship (EFFP) dont l’objectif est la création de coopératives de producteurs pour faire face aux supermarchés.

Toutefois, le plus grand défi au chapitre de la réduction des coûts de production demeure l’amélioration du statut sanitaire du cheptel britannique. Celui-ci demeure fragile. La pire crise mondiale de fièvre aphteuse déclenchée en 2000 provenait d’un virus de souche asiatique. Et l’enquête gouvernementale a révélé que des porcs élevés à l’extérieur avaient été alimentés avec des déchets provenant d’un restaurant chinois situé à Carlisle, une ville portuaire sur la côte est de l’Angleterre. La pratique d’alimenter des porcs avec des déchets de restaurants a été bannie depuis. Mais un rapport interne du ministère de l’Environnement, de l’Alimentation et des Affaires rurales (DEFRA) rapporte qu’en moyenne 11 800 tonnes de viande entrent chaque année clandestinement en Grande-Bretagne.

Houston compte développer un système de relais national d’information des abattoirs aux producteurs pour rapporter toute forme de lésions. Et, en travaillant étroitement avec des vétérinaires, le stratège vise à augmenter le nombre de porcelets sevrés par truie de 18 présentement à 21, soit le niveau précédent la débâcle amorcée en 1998. « Cette seule amélioration nous donnerait 1,5 million de porcs de plus mis en marché par année », dit-il.


Du bacon British?
Pour distinguer leur bacon de celui de la concurrence dans les comptoirs des supermarchés, les producteurs anglais se sont dotés d’un logo British Pork Standard arborant les couleurs du drapeau anglais. Celui-ci est apposé sur les paquets de viande en compagnie de l’autre label, le « petit tracteur rouge » développé par la National Farmers Union (NFU).

Au Royaume-Uni, les moulées contenant des farines animales sont bannies chez les ruminants comme chez les monogastriques à la suite de la crise de la vache folle.

« Nous n’avons rien contre les importations mais tout le monde doit jouer sur le même terrain. Soixante-dix pour cent des importations de viande de porc ne sont pas conformes aux règlements de production britanniques », dit Houston. Les producteurs de l’Union européenne doivent se conformer aux mêmes règlements de bien-être animal que leurs confrères anglais en deux étapes d’ici 2008 et 2012.

Cependant, libres d’importer de la viande de porc à volonté, certains supermarchés ont vendu du « bacon » étranger sous un label imitant le logo British Quality Standard, trompant du coup les consommateurs prêts à payer une prime pour un produit British.

En guise de contre-attaque, les producteurs de porcs anglais se sont dotés d’une formidable machine à grogner pour « embarrasser » publiquement les fraudeurs en faisant appel aux médias. L’organisation Porkwatch recrute des bénévoles dans l’industrie qui enquêtent dans les comptoirs de 400 magasins de ventes au détail tous les deux mois, scrutant les paquets de bacon, de jambon, de pattes et d’épaules pour y déceler le logo British Quality Standard et dénoncer les imitations. Les résultats de ces sondages, relayés aux consommateurs, identifient aussi les supermarchés « héros » qui vendent régulièrement les produits nationaux. Cela ne colmate pas une brèche de taille. Une partie de la viande de porc importée et transformée en Angleterre peut légalement bénéficier du précieux label. « Nous avons rédigé un code d’éthique régissant les importations à l’intention des principaux supermarchés », indique Houston, pour palier au problème.

Monsieur et madame Tout-le-monde sont-ils prêts à payer plus cher pour du bacon British? Oui, jure Houston ajoutant que, depuis trois ans, la viande de porc British génère une prime moyenne de 25 cents CAN le kilo par rapport à ses concurrents européens.

En Angleterre, la relance de l’industrie porcine repose plus que jamais dans le portefeuille du consommateur souverain.




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