À la tête de Farmcare, un programme intégré de gestion de fermes axé sur le développement durable, Christine Tacon administre la plus grande ferme d’Angleterre, 30 350 hectares, ex-propriété de la Cooperative Wholesale Society (CWS). Cette société coopérative de magasins au détail a acheté sa première ferme en 1896. Et, entre les deux guerres mondiales, elle a continué de mettre la main sur d’autres propriétés dans le but d’approvisionner ses magasins membres en denrées agricoles.

L’agronome John Fraser produit des patates royales sur les terres de la famille Howard.

L’arrivée de Tacon en 2000 survient peu après que la CWS passe à un cheveu d’être « privatisée », victime d’un complot fomenté de l’intérieur et digne des scandales de Parmalat et d’Enron (1). Les actifs de la plus grande coopérative de consommateurs de la planète, rebaptisée depuis The Cooperative Group, ont de quoi susciter l’envie. Farmcare en est le bras agricole. Mais les mains de ce gigantesque groupe coopératif brassent des affaires dans tous les secteurs de la vie quotidienne : services bancaires, assurance, Internet, funéraires, agence de voyage… Chiffre d’affaires en 2003 : 19 milliards $CAN. Et 2004 s’annonce encore plus profitable.

En 2003, Tacon se débarrasse du troupeau de 4500 vaches bien qu’en moyenne « les bêtes donnent 10 000 litres de lait par année », dit celle qui avoue humblement n’avoir aucune formation en agriculture. Elle vend aussi le quota de lait de 30 millions de litres au prix de 11,5 millions $CAN. Cette décision oriente celle de la maison mère, The Cooperative Group, de vendre en août 2004 son usine laitière Associated Co-operative Creamaries (ACC) aux producteurs laitiers de Grande-Bretagne (DFB). La transaction de 175 millions $CAN fait du groupe CFB la plus grande coopérative laitière du Royaume-Uni, propriété de 3250 producteurs, et propulse l’entreprise au troisième rang des fabricants de produits laitiers.

« Nous n’étions pas concurrentiels comparé aux autres producteurs laitiers, poursuit Tacon pour expliquer la vente du troupeau et du quota, car nous devions inclure le prix de la location des terres dans notre coût de production ». Sur une superficie gérée de 30 350 hectares au total, 11 000 appartiennent à The Cooperative Group et le reste, 19 350 hectares, est loué à de petits agriculteurs et de grands tenanciers dont la taille varie entre 40 hectares à plus de 400 hectares.

Fraser en compagnie des classeurs de pommes de terre, une famille de gitans. Le salaire horaire de la main-d’œuvre agricole en Angleterre est de 12 $CAN.

En cours de route, Tacon réorganise aussi l’ensemble de la production agricole et des services à forfait du programme Farmcare en recrutant huit gestionnaires, des agronomes la plupart, en fonction d’une seule réalité : le marché. Et ce n’est pas de gaieté de cœur, dit-elle, qu’elle congédie une centaine d’employés et d’agriculteurs. Sous sa gouverne, les opérations de Farmcare passent en trois ans d’un déficit de 10,5 millions $CAN à un surplus de 3,7 millions $CAN.

La gamme de services à forfait offerts par Farmcare à la clientèle rurale varie de l’entretien des accès aux cours d’eau à l’aménagement paysager, dont la réparation et la construction des fameux murs de pierres qui séparent les champs et qui font le charme de la campagne anglaise, en passant par le contrôle des rongeurs à la fabrication de compost à partir des déchets organiques. À cela s’ajoute une flotte de moissonneuses-batteuses, de tracteurs pour l’épandage d’engrais ou la préparation de la terre, tels les labours et semis.

Tacon offre aussi une panoplie d’ententes commerciales où les risques et profits sont partagés entre agriculteurs ou tenanciers. Depuis juin 2003, un projet pilote de production de petits fruits est en cours. Et les casseaux de fraises et de framboises, gravés du sceau « Produit sur des fermes Co-op », sont écoulés à travers 140 magasins. Ces ventes ont permis d’accroître les marges bénéficiaires de 11 %. « On a sélectionné des variétés pour allonger la saison de récoltes et mené une bonne campagne promotionnelle », dit celle qui détient un diplôme en gestion des affaires.

Treize des 28 pionniers de Rochdale qui ont fondé la première coopérative de consommation en 1844. Le mouvement coopératif s’est ensuite répandu à la surface du globe.

Pas question toutefois de produire des denrées OGM pour le réseau : « C’est un choix de nos membres », dit-elle. Quatre millions d’entre eux font leur épicerie dans environ 1000 magasins Co-op répartis surtout en milieu rural. Et sur les tablettes, comptoirs et étals, on privilégie aussi les produits importés « équitables » marqués, eux, du sceau « Fair Trade ».

Comment recrute-t-on la main-d’œuvre agricole dans les opérations quotidiennes de Farmcare? « Par l’entremise d’agences de recrutement certifiées par le gouvernement », réplique Tacon du tac au tac, un peu sur la défensive. Vivant dans des conditions de vie moyenâgeuses, loin de toucher le salaire minimum de 12,00 $CAN l’heure, des milliers de réfugiés économiques approvisionnent les étals de certains grands supermarchés en légumes frais (2). En novembre dernier, une toute nouvelle loi a été adoptée par le Parlement anglais pour réglementer les activités des agences de recrutement de main-d’œuvre agricole.

À la demande de votre correspondant, Tacon décroche le téléphone pour organiser une visite sur le terrain à deux cents kilomètres du quartier général avec l’agronome John Fraser, un des huit gestionnaires de Farmcare. Sur place, Fraser explique comment il gère les 1200 hectares loués à la famille Howard dont le château est aussi connu en Angleterre que le Palais de Buckingham grâce à une populaire série télévisée diffusée sur les ondes de la BBC, la télévision nationale.

Dorothy Graves raconte toujours avec ferveur l’épopée des premiers pionniers du mouvement coopératif. Ces deux sous ont servi à fonder la première coopérative d’alimentation à Rochdale. La petite maison est aujourd’hui un musée. (Pour en savoir plus, voir le site www.co-op.ac.uk)

Les pommes de terre produites sur 53 hectares sont toutes vendues à la compagnie McCain qui possède deux usines en Angleterre. Mais les châtelains entendent bien tirer profit de leur image aristocratique pour pénétrer aussi le marché « bio » et dégager une marge de profit plus importante. La récolte de quelque 80 hectares de blé et de fèves « bio » est vendue pour le moment à des marchands de grains nationaux. Et une centaine de bœufs de race Aberdeen Angus broute depuis tout récemment sur 121 hectares de pâturage organique. Les paquets de farine de blé et les futurs rôtis « bio » seront bientôt vendus à la boutique du château Howard sous la marque privée illustrant la noble demeure. L’achat de ces produits par les milliers de visiteurs annuels ainsi que les commandes par le réseau Internet contribueront à l’entretien de la propriété dont les parterres nécessitent à eux seuls l’emploi de 51 jardiniers.

En se lançant dans la production biologique sous la gestion de Farmcare, la famille Howard suit les traces d’un personnage encore plus célèbre, le prince Charles, propriétaire d’une compagnie d’aliments « bio ». Toutefois, Christine Tacon ne cultive pas seulement ses relations avec l’aristocratie qui possède quelque 30 % des terres au Royaume-Uni.

Après les crises successives de vache folle et de fièvre aphteuse, bon nombre de producteurs anglais, dont la moyenne d’âge est de 57 ans, délaissent la profession sans relève. En cognant à leur porte pour offrir ses services, Christine Tacon est en terrain fertile. Farmcare illustre une tendance : en l’absence de nouveaux producteurs, une grande partie de la production agricole anglaise se fera désormais par des compagnies privées. Farmcare entend se démarquer de ses concurrents en s’appuyant sur les reins financiers de la maison mère et en faisant appel à ses valeurs d’éthique.


(1) « Les voleurs de grand chemin », Colette Lebel, Le Coopérateur agricole, mars 2004
(2) Felicity Lawrence. Not on the Label, Penguin Books, 2004.




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