Le Coopérateur a rencontré Tim Bennett, président de la National Farmers Union, l’équivalent de l’UPA au Royaume-Uni. Cet ex-producteur laitier, reconverti en producteur de vache-veau, dirige l’organisation de 180 000 membres depuis tout juste un an. Il jette un regard lucide sur l’avenir de sa profession.



Coopérateur agricole : Les récentes crises de santé animale vous ont fait perdre quelque 65 000 emplois incluant des agriculteurs, quelles leçons en tirez-vous?

Tim Bennett : La fièvre aphteuse ne représente aucun risque pour la santé humaine mais elle a affecté les ventes parce que les consommateurs sont très nerveux au sujet des maladies animales, que le risque soit réel ou non. La première leçon que nous avons apprise est de ne pas brûler des animaux ou de les abattre à la télévision, à cause de l’image publique. Cela a un effet à long terme sur les jobs. Nous avons dû travailler très fort. Les consommateurs achètent maintenant plus de bœuf qu’avant la crise d’ESB. On a fait du bon travail.

C.A. Comment avez-vous fait?

T.B. La seule solution est la traçabilité complète. Chaque animal a une double étiquette, une dans chaque oreille, plus un passeport. Chaque fois qu’un bœuf ou une vache est déplacé d’une ferme à une autre, ou d’une ferme à l’abattoir, son trajet est enregistré dans un ordinateur central. Les moutons, eux, sont enregistrés par lot de cinquante bêtes. Les porcs ne sont pas enregistrés parce que la production est beaucoup plus intégrée, il y a moins de déplacements de la ferme à l’abattoir.

Un embouteillage en Angleterre. Le Royaume-Uni est le plus gros producteur européen de viande ovine. Il compte 24 millions de moutons.

C.A. Combien a coûté ce système?

T.B. Une fortune! L’autre étape a été de monter un système d’inspection de fermes indépendant pour s’assurer que les règlements sur la santé animale sont suivis par les producteurs. Chaque année un inspecteur indépendant visite les fermes laitières, de bœuf ou de moutons.

C.A. Vous croyez que le consommateur va faire confiance à ce système?

T.B. Oui parce qu’il est indépendant. Les consommateurs font bien confiance aux supermarchés! Pour certaines raisons, ils font confiance à Tesco et à Wal-Mart. Alors on a notre système d’inspection indépendant de la ferme jusqu’à l’abattoir. Par exemple, chaque livraison de moulées et la liste de leurs ingrédients est enregistrée à la ferme. On inspecte aussi le transport. Les gens doivent être formés pour déplacer des animaux. Et puis il y a les abattoirs qui sont scrutés à la loupe. Il y a une inspection garantie à chaque étape de la chaîne, de la ferme aux supermarchés. Le gouvernement a son job. Mais le producteur a dû faire plus pour gagner la confiance du consommateur.

C.A. Vous avez mentionné que les gens font confiance aux supermarchés, pourquoi?

T.B. Ils moussent leurs produits de marque privée. Lorsqu’un consommateur pige le produit sur une tablette, il assume que si le supermarché le vend, c’est parce que ce même supermarché s’est assuré que ce produit est salubre. En ce moment, Tesco est notre plus grand supermarché et la marque Tesco est celle qui bénéficie de la plus grande confiance des consommateurs.

C.A. C’est comme si les supermarchés avaient remplacé le gouvernement dans son rôle de défense de la santé publique?

T.B. Oh il n’y a aucun doute! Les consommateurs de ce pays ne font pas confiance à leur gouvernement. Chaque fois qu’un ministre dit qu’un aliment est salubre, le public s’inquiète. Le public ne fait confiance qu’à un système d’inspection privé. Tesco a plus de crédibilité sur la sécurité alimentaire que mon propre ministre!

C.A. Croyez-vous que c’est à cause de la crise de la vache folle?

T.B. Oui. Nombreux sont les politiciens qui ont dit que l’ESB ne représentait aucun risque alors que ce risque était réel. Je crois qu’il va s’écouler beaucoup de temps avant que la confiance envers les politiciens revienne.

C.A. Selon la nouvelle politique agricole commune (PAC), les producteurs anglais ne recevront plus 7 milliards $CAN par année pour produire mais en grande partie pour protéger l’environnement. Comment cela va-t-il se passer?

T.B. La première étape est l’inspection de la ferme par un inspecteur gouvernemental. Les producteurs ne recevront des subventions publiques que s’ils remplissent un cahier de charge environnemental : respect des bandes riveraines, arrosage restreint de pesticides, etc. Ce nouveau système d’attribution des fonds publics va commencer graduellement au printemps 2005.

C.A. Les producteurs devront donc produire en fonction des besoins du marché?

T.B. Oui. Depuis 50 ans, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les producteurs de bœuf, de moutons et de céréales touchent des subventions par animal ou selon l’acrage. Dorénavant, ils devront se soucier des besoins du marché pour que leur ferme soit rentable.

C.A. Vous devrez produire et vendre dans un contexte où quatre supermarchés dominent la table de jeu. Comment allez-vous faire?

Les fabricants et les supermarchés se sont lancés dans la vente d’aliments nutraceutiques, combinant santé et médicament, à l’intention de la population anglaise. Une stratégie relevant plus d’une question de profits que de santé publique, souligne un observateur, à l’heure des grands débats sur l’obésité, les gras trans, les sucres et le sel.

T.B. Avec énormément de difficultés. Nous avons deux problèmes majeurs. L’un c’est la puissance des transformateurs, Unilever ou autres, et celle des supermarchés. Notre plus grand défi est d’obtenir un prix juste. Et l’autre où, contrairement au Canada, nous vivons dans un petit pays de 60 millions d’habitants qui scrutent toutes nos actions. Ils exigent une campagne propre pour s’y promener. Et ils mettent de la pression sur l’utilisation des ressources. L’eau, par exemple, va-t-elle à l’irrigation agricole ou à la consommation? Cela ajoute à nos coûts. Toutefois, dans la seule région de Londres, il y a 25 millions d’habitants, parmi les plus riches de la planète. Mon job comme agriculteur est de leur vendre mes produits à un prix qui génère un profit.

C.A. Comment allez-vous négocier avec Tesco, chaque producteur individuellement?

T.B. Nous ne sommes pas très bons. Dans le secteur laitier nous avons quelques grandes coopératives. Mais ce n’est pas le cas dans le bœuf et le mouton.

C.A. Vous croyez que les coopératives sont une solution?

T.B. Elles peuvent l’être. Mais elles ne fonctionnent que si elles sont administrées par des gestionnaires professionnels comme des compagnies listées en bourse.

C.A. Étrange qu’il n’y ait pas plus de coopératives alors que le mouvement est né en Angleterre?

T.B. Les producteurs anglais sont individualistes. Ils n’aiment pas coopérer. C’est pas comme en France ou en Allemagne ou il existe de très grandes coopératives de producteurs.

C.A. La tendance semble vers une agriculture contractuelle…?

T.B. Les producteurs font maintenant partie d’une chaîne alimentaire. La tendance indique que certains de mes producteurs vont produire à contrat pour ASDA-Wal-Mart, Tesco, et d’autres pour le secteur des services, traiteurs et restaurants.

C.A. Les producteurs vont produire sous la bannière des supermarchés comme les athlètes portent les logos Addidas ou Nike?

T.B. Oui. Que ça soit bon ou mauvais. Je crois que ce n’est pas bon parce qu’il y a un danger à produire pour les grandes compagnies. Ça va si c’est rentable. Mais si les producteurs deviennent les esclaves des multinationales, je crois alors que les fermiers anglais arrêteraient de produire. Si, à l’avenir, ils ne font pas d’argent, ils ne cultiveront plus.

C.A. Il y a eu une commission d’enquête en 2000 sur les pratiques commerciales des supermarchés puis la création d’un Bureau de commerce équitable où vous pouvez depuis dénoncer les abus, qu’en est-il?

T.B. Les supermarchés sont si puissants que le gouvernement a imposé un code de pratiques, en théorie. Fermiers et fournisseurs peuvent dénoncer et se plaindre mais personne ne le fait parce que si vous vous plaignez publiquement, vous ne vendrez plus jamais votre produit.

C.A. Vous connaissez beaucoup de gens dans cette situation?

T.B. Oui. Tout le monde. Parce qu’il n’y a que quatre supermarchés et le secteur de la restauration et des traiteurs. Si vous dénoncez un gros joueur, personne n’achètera votre produit. Vous êtes étiqueté comme un mouton noir. Vous perdez votre business. Ça ne marche pas.

C.A. Alors que faites-vous si vous êtes lié par un contrat qui n’est pas respecté, par exemple, si vous avez produit une variété de pommes de terre pour un supermarché mais qui est boudée par les consommateurs, cela a des répercussions jusqu’aux producteurs de semence?

T.B. Nous travaillons à une charte d’éthique que producteurs, transformateurs, supermarchés devraient signer et où l’on s’entend pour se comporter de façon responsable. Si un signataire se comporte mal, on fera appel à la presse qui dira « Vous avez signé cette entente, pourquoi agissez-vous de cette façon? » Nous visons à embarrasser publiquement le fauteur.

C.A. Quand cette charte sera prête?

T.B. Au début de l’année 2005, j’espère. Les gens disent que c’est une bonne idée. Mais tant que tous les partenaires ne l’auront pas signée, on ne sait pas si ça marchera.

C.A. Qu’en est-il de la sécurité alimentaire, par exemple si un supermarché ne peut s’approvisionner autour du monde pour une raison ou une autre?

T.B. Pour être honnête, je crois que les politiciens ne pensent pas plus loin que l’année prochaine. Ils ne pensent pas dans dix ans. Les politiciens se foutent carrément de la sécurité alimentaire dans ce pays.

C.A. Même à cette époque de terrorisme?

T.B. Ils s’en foutent! Tout ce qu’ils veulent c’est de la nourriture pas chère. Ils veulent que l’on produise de la nourriture mais l’idée que nous devons nous nourrir et nourrir la population anglaise, ils n’y croient pas.




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