Des chercheurs du ministère de l’Agriculture américain (USDA) ont déclenché l’alerte « rouille » chez l’Oncle Sam le 10 novembre dernier après avoir diagnostiqué deux parcelles de soya infectées dans une ferme expérimentale de Louisiane. Des deux espèces de champignons qui provoquent la rouille du soya, c’est le plus virulent qui est en cause, P. pachyrhizi, dont l’ADN a été identifié sous le microscope.

Causant déjà des épidémies de « rouille asiatique » en Australie, en Asie, en Afrique et à Hawaï, P. pachyrhizi peut engendrer des pertes de rendements de l’ordre de 10 à 90 %. En 2001-2002, l’agent dévastateur a fait son apparition en Amérique du Sud détruisant des milliers d’acres au Brésil, deuxième producteur de soya au monde après les États-Unis. Ces deux pays transigent presque à part égale 80 % des exportations mondiales « d’or vert ».

Le phytopathologiste Albert Tenuta, du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation de l’Ontario (OMAF), tente de monter une coalition canadienne de lutte contre la rouille asiatique du soya.

Sur le qui-vive, les chercheurs de l’USDA suivaient déjà ce minuscule missile sur l’écran de leur radar. Les nuages mortels de spores du champignon seraient entrés aux USA en provenance du Brésil puis de la Colombie à une vitesse de croisière de 480 km/jour, en voyageant avec l’ouragan Ivan en septembre dernier. Une équipe de surveillance de l’USDA scrute les feuilles de kudzu au sud du pays. Le létal petit champignon, heureusement, ne résiste pas à l’hiver. Et il cherche l’abri d’une plante verte qui pourrait lui permettre de se reproduire et poursuivre sa migration au nord le printemps prochain. Le kudzu, qui forme un épais rideau végétal semblable à une vigne sauvage, est un hôte parfait. Toutefois, plus de 32 plantes sont susceptibles d’hiverner la petite peste, dont les plants de fèves et de trèfle blanc. Un mois à peine après son arrivée, P. pachyrhizi a été répertorié dans neuf états du sud-est des États-Unis.

Sur un véritable pied de guerre, les autorités américaines ont aussitôt alerté l’Agence canadienne d’inspection des aliments. L’arrivée du létal petit champignon en Amérique du Nord menace l’industrie du soya des deux pays et requiert une lutte commune. Selon une étude du service de recherches économiques de l’USDA, le petit agent défoliant pourrait coloniser 60 % des champs desoya de l’Amérique du Nord, incluant les États voisins avec le Canada, d’ici les trois prochaines années. Parmi les trois scénarios de contamination envisagés par nos voisins du Sud, les pertes économiques provoquées par la rouille asiatique oscilleraient entre 640 millions et 1,3 milliard de dollars américains.

Fongicides homologués d’urgence contre la rouille du soya
Fongicide
Groupe (famille)
Nombre maximal d’application par saison
Délai avant récolte
Headline 250EC (Pyraclostrobin)
11 (Strobiruline)
1
21 jours
Quadris 250F (Azoxystrobin)
11 (Strobiruline)
1
7 jours
Tilt 250E (Propiconazole)
3 (Triazole)
2
40 jours
Folicur 432F (Tebuconazole)
3 (Triazole)
2
21 jours
Les quatre fongicides sont systémiques. Ils ont une action à la fois préventive et curative.
Il faut faire une rotation de groupe de fongicides (3 et 11) pour éviter l’apparition de la résistance.

« Il n’existe pour le moment aucune variété de soya capable de combattre la rouille de soya asiatique en Amérique du Nord. Des variétés résistantes ne seront pas disponibles avant 5 ou 7 ans », explique Albert Tenuta, phytopathologiste au ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation de l’Ontario (OMAF). L’Ontario est la plus grosse province canadienne productrice de soya et la plus susceptible d’être contaminée la première en raison de sa situation géographique. « Plus on s’éloigne au Nord, moins les pertes seront importantes », souligne M. Tenuta. Les pertes potentielles au Canada pourraient osciller entre 10 et 20 % selon le degré d’infection mais, contrairement aux USA, il n’existe pas de scénarios chiffrés.

Selon M. Tenuta, l’application foliaire de fongicides est la principale arme à la disposition des producteurs pour combattre la rouille du soya asiatique. Quatre fongicides commerciaux ont été homologués d’urgence en janvier dernier par l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA), soit avant l’arrivée potentielle du petit champignon et en prévision de la saison 2005. L’homologation d’urgence s’applique dans les six provinces à l’est de l’Ontario incluant le Québec et excluant Terre-Neuve.

Toutefois cette mesure d’urgence dure un an. Et elle est renouvelable sur demande jusqu’à concurrence de trois ans. Afin de bénéficier d’une homologation complète, « les fabricants devront démontrer l’efficacité de leurs produits et que ceux-ci ne sont pas nuisibles à la santé et à l’environnement », précise Edith Lachapelle de l’ARLA. Certains de ces produits sont déjà homologués au Canada depuis plusieurs années et utilisés dans des cultures aussi variées que la betterave, le blé, les lentilles ou la fève noire. L’un d’entre eux est même déjà homologué pour la culture de soya destiné à l’alimentation animale.


Le Québec, prêt?
« Nous n’avons pas un sou pour combattre la rouille du soya », explique Claude Parent, agronome et avertisseur au sein du Réseau d’avertissements phytosanitaires des grandes cultures du MAPAQ. Au moment de cette entrevue, M. Parent cherchait un mode de financement pour monter et coordonner un véritable réseau de dépistage en embauchant 16 étudiants dont 12 seraient localisés en région. Toutefois, ce même réseau ne traquerait pas seulement la rouille du soya asiatique mais un bon nombre de maladies.

Contrairement à la rouille du blé et la rouille commune du maïs, deux maux qui viennent aussi du Sud, les symptômes du P. pachyrhizi sont difficiles à identifier parce qu’ils s’apparentent à d’autres maladies. Le dépistage et un diagnostic précoces sont la clé pour limiter les dégâts. Un embryon de coalition canadienne de lutte contre le fléau potentiel, regroupant acteurs privés et gouvernementaux, voit en ce moment le jour. Outre la dissémination d’information à travers divers séminaires et conférences, le projet d’alerte à la rouille asiatique inclurait un réseau de parcelles témoins établies au pays.

« Nous allons surveiller la rouille asiatique du soya à la loupe », affirme Valérie Chabot, professionnelle de recherche à la ferme Techno Champs de La Coop fédérée, située à Saint-Hyacinthe en Montérégie, une zone à risque à cause de son micro climat. Des vents propices en provenance des champs de soya aux États-Unis et un mois de juillet chaud et humide pourraient favoriser le développement de la rouille asiatique au Québec.

Valérie Chabot, professionnelle de recherche à la ferme Techno Champs de La Coop fédérée, aura la rouille asiatique à l’œil. La majorité des producteurs ne possède pas l’équipement nécessaire pour appliquer des fongicides. Aussi Mme Chabot recommande de faire faire l’application à forfait si besoin est.

« Le diagnostic d’une feuille infectée à la rouille de soya n’est qu’une question d’heures. Les producteurs seront aussitôt avertis et l’information sera aussi relayée au réseau d’avertissement phytosanitaire », affirme Michel Lacroix, du laboratoire de diagnostic en phytopathologie du MAPAQ.

Pour sa part Steve Côté, porte-parole de l’Agence canadienne d’inspection des aliments, précise que : « La rouille asiatique n’est pas une maladie à déclaration obligatoire parce qu’elle ne se transmet pas par les boutures ou les semences. Elle n’affectera donc pas les exportations de soya canadien à l’étranger. De plus, la mise en quarantaine d’un champ est impossible. On ne peut rien faire contre un champignon qui se déplace d’un champ à l’autre par la voie des airs. »

À la Financière agricole, on mentionne que le programme d’assurance-récolte couvrira les dommages potentiels provoqués par la rouille asiatique du soya car « on ne fait pas de différence entre nouvelles et anciennes maladies », explique Daniel Morin. Toutefois les producteurs ont jusqu’au 30 avril 2005 pour s’assurer.

Les pertes potentielles causées par le petit champignon défoliant dépendront des sautes d’humeur de Dame Nature, du degré d’infection originale ainsi que du stade de croissance de la plante de soya. Elles dépendront aussi de la rapidité d’intervention et de la qualité d’application des fongicides. Les coûts d’arrosage, quant à eux, oscilleront entre 37,00 $CAN/hectare et 62,00 $CAN/hectare estiment les économistes de l’UDSA. « Ces coûts seront sensiblement les mêmes au Canada », confirment des experts.

La rouille asiatique du soya a maintenant envahi le continent américain et elle est ici pour rester. Toutefois, grâce à leur situation géographique nordique, les producteurs québécois bénéficient d’un avantage concurrentiel marqué. Et ils seront mieux protégés que les géants brésilien et américain contre le virulent petit champignon, tant que l’Amérique enfilera son épais manteau de neige.




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