Aussi loin qu’il se rappelle, Sylvain Laroche a toujours voulu être agriculteur. Bien que n’ayant pas grandi sur une ferme, ses racines s’ancrent tout de même quelque part dans le monde agricole. De fait, ses deux grands-pères exploitaient une ferme laitière et son père a longtemps travaillé comme conseiller pour Financement agricole Canada.

Dès ses études secondaires, Sylvain commence à travailler sur des fermes. Il entreprend sa formation à l’ITA de Saint-Hyacinthe pendant laquelle il réalise plusieurs stages dont quelques-uns sur la ferme laitière de Louise Brodeur et Bertrand Comeau de Granby. « J’utilisais les données de l’entreprise pour mes travaux scolaires, déclare Sylvain. C’était ma ferme de référence. »

« Même si je faisais de l’agriculture, je sentais qu’il me manquait un endroit où me rattacher, confie le jeune producteur. Pour moi, un agriculteur doit être lié au sol à quelque part. »

À sa sortie de l’ITA, il s’associe avec son père et un autre producteur dans une ferme laitière sans sol. Sylvain assume, avec son père, la responsabilité du troupeau tout en exploitant parallèlement une entreprise de travaux à forfait.

Pendant ce temps, il poursuit ses recherches afin de trouver une terre où s’établir. « Même si je faisais de l’agriculture, je sentais qu’il me manquait un endroit où me rattacher, confie le jeune producteur. Pour moi, un agriculteur doit être lié au sol à quelque part. »

Après sept ans, les partenaires décident conjointement de mettre fin à leur association. Ils partagent alors le troupeau et le quota et chacun part à la poursuite de ses objectifs respectifs.

De leur côté, Louise Brodeur et Bertrand Comeau exploitent leur ferme laitière depuis plus de 30 ans. L’entreprise compte, avant l’arrivée de Sylvain, 40 vaches et 80 hectares en culture.

Bertrand s’engage au sein du mouvement coopératif en tant qu’administrateur à La Coop fédérée et comme président de Coopexcel de Granby. « Mes engagements demandent beaucoup de temps et je dois m’absenter souvent, dit-il. Louise se retrouvait alors seule pour faire la traite. Nous réfléchissions donc à la possibilité d’engager un employé à l’année. »

C’est dans ces circonstances que Sylvain Laroche vient frapper à leur porte, à l’automne 2001, pour leur proposer une association.


Deux situations qui se marient bien
Depuis le 1er mars 2003, Sylvain est donc associé à part entière sur la ferme laitière des Comeau. Leurs routes se sont croisées au bon moment et ils ont décidé de poursuivre dans une direction commune. « Il faut dire que nos deux situations se mariaient bien », de résumer Bertrand.

« Ce n’est pas parce que Sylvain a moins d’expérience que moi que je vais tout faire à sa place. Nous sommes associés et je veux qu’il soit engagé autant que moi. »

Malgré tout, la concrétisation de cette association ne s’est pas faite en un jour. Une telle décision demandait réflexion, mais surtout, consultation auprès des trois enfants du couple. « Pour l’instant, mes deux filles et mon fils sont aux études ou sur le marché du travail et ne désirent pas prendre la relève. Mais comme ils connaissent bien Sylvain, ils ont vu d’un bon œil cette association. » Par ailleurs, les enfants savent que la porte de l’entreprise demeure ouverte s’ils désirent y revenir.

Pour intégrer Sylvain à l’entreprise, il a fallu discuter et évaluer toutes les possibilités afin de déterminer laquelle serait la plus profitable pour tous. Plusieurs facteurs devaient être pris en compte dont le fait que l’entreprise était déjà constituée en compagnie et que Sylvain apportait des actifs sous forme d’animaux et de quota.

Tous les actifs et les dettes ont finalement été retirés de la compagnie et convertis en actions privilégiées. Par la suite, de nouvelles actions ont été émises pour la ferme et ont été réparties entre les actionnaires à raison de 25 % pour Bertrand, 25 % pour Louise et 50 % pour Sylvain.

La nouvelle association entraînait un réaménagement des bâtiments pour accueillir les animaux supplémentaires : agrandissement de l’étable, construction d’un silo et d’une fosse. « La dette de l’entreprise a grandement augmenté depuis un an et demi, mais nous nous installons pour l’avenir », affirme Bertrand.

L’exploitation compte maintenant une cinquantaine de vaches (53 kg/jour de quota) et 80 hectares en culture répartis entre les prairies, le maïs grain et le maïs fourrager.


Une philosophie commune
« Ma mère m’a toujours dit que j’atterrirais ici, se souvient Sylvain avec amusement. Mes valeurs ressemblent beaucoup à celles de Louise et de Bertrand. » Parmi ces valeurs se trouvent les relations familiales et la qualité de vie.

« Nous étions ouverts, car nous avons toujours travaillé avec des jeunes. Nous avons des stagiaires tous les étés depuis 1981. »
Louise Brodeur

Sylvain a deux petites filles qui ont un an et quatre ans. Quant aux Comeau, ils se sont toujours fait un point d’honneur de participer aux activités de leurs trois enfants. « Nous engagions une personne pour faire la traite s’il y avait quoi que ce soit de prévu », dit Louise. Bertrand assiste encore à tous les matchs de son fils qui joue dans une équipe de football universitaire.

Tous s’entendent pour dire qu’ils doivent « prendre le temps de vivre. » Ainsi, la fin de semaine de congé a été instaurée aux deux semaines pour chacun.

Les partenaires partagent la même vision quant au fonctionnement et à l’évolution de l’entreprise. Un point qui contribue certainement à leur bonne entente. « La priorité c’est le troupeau, car c’est lui qui nous fait vivre, soutient Bertrand. Nous y consacrons donc plus de temps. »

C’est pourquoi les producteurs font faire les battages, épandages, semis et pulvérisations à forfait. « Si j’étais un fanatique de machinerie, l’association serait certainement plus difficile », commente Sylvain.


La clé, se parler
Des trois associés, aucun n’a la langue dans sa poche. Ce trait de caractère pourrait les mener à de bouillantes confrontations, pourtant on assiste plutôt à la situation inverse. Ils préfèrent discuter calmement devant un bon café. Ils n’hésitent pas à se consulter et à exposer leurs idées, mais surtout, ils savent se faire confiance.

« Ce n’est pas parce que Sylvain a moins d’expérience que moi que je vais tout faire à sa place. Nous sommes associés et je veux qu’il soit engagé autant que moi », confie Bertrand.

Tout va tellement bien que les Comeau vont bientôt laisser la maison à Sylvain pour déménager à quelques kilomètres de la ferme. « Nous ne savions pas quand, mais c’était déjà prévu, raconte Louise. Peut-être est-ce plus facile parce que ce n’est pas la ferme familiale. Nous l’avions achetée en 1979. Pour moi, une terre reste une terre. C’est un moyen de vivre. Nous nous adaptons à l’endroit où nous sommes. »

Le couple ne songe tout de même pas à une retraite anticipée. Il leur reste encore plusieurs belles années devant eux. Lorsque ce moment arrivera, ils savent que Sylvain ne pourra racheter leurs parts en entier. Ils envisagent donc plutôt de recevoir une rente correspondant à leurs besoins. Comme quoi, tout a déjà été pensé.

Une solution miracle?
Rechercher une relève extérieure à la ferme est une tendance qui se manifeste depuis quelques années. Il suffit de parcourir les petites annonces de nos médias agricoles pour s’en apercevoir.

Plusieurs producteurs vont considérer cette option avant de tout simplement vendre et démanteler ce qu’ils ont mis des années à bâtir. D’un autre côté, une association avec un producteur établi constitue une porte d’entrée intéressante pour un jeune qui souhaite se lancer en agriculture.

Le Coopérateur agricole a donc demandé aux trois nouveaux associés s’ils croyaient que cette façon de faire pouvait freiner la chute du nombre de fermes au Québec.

« Dans notre cas, tout s’est bien passé, raconte Sylvain Laroche, le nouvel arrivant. Quant à savoir si cette situation est difficile à reproduire, je crois que oui. Il faut une grande ouverture d’esprit et être prêt à accepter d’intégrer quelqu’un qui ne travaille pas nécessairement de la même façon que toi. »

« Nous étions ouverts, car nous avons toujours travaillé avec des jeunes, ajoute Louise Brodeur. Nous avons des stagiaires tous les étés depuis 1981. »

« C’est une façon de faire parmi tant d’autres, pense Bertrand Comeau. Il ne faut pas craindre les compromis. Nous avons accepté une baisse de revenu parce qu’il nous convenait d’avoir un associé. Nous savions que notre qualité de vie allait s’améliorer. »


*L’auteure est journaliste.




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