Trois dirigeants de coopératives du Danemark, de France et du Brésil ont livré le secret de leur succès lors de l’assemblée annuelle de La Coop fédérée tenue à l’hôtel Reine Elisabeth les 21 et 22 février dernier. Voici la stratégie de trois entreprises axées surtout sur la production porcine dont le but ultime est de maximiser le revenu du producteur, sous le sceau de l’acceptabilité sociale. .




Les producteurs danois produisent vingt-deux millions de porcs sur un territoire grand comme l’Abitibi. C’est la taille du Danemark qui compte 5,3 millions d’habitants. Le nain européen est sans conteste le champion mondial des exportations de viande de porc. Neuf carcasses sur dix sont exportées. Ces exportations se chiffrent à 5,3 milliards $CAN ou 1000 $ par personne. Elles représentent plus de la moitié des recettes des exportations agricoles et près de 6 % de toutes les exportations.

Des lois « très restrictives » du gouvernement danois instaurées dès le début des années 1980 pour « encadrer » la production ont permis le fulgurant développement de l’industrie porcine danoise, selon le vice-président de Danish Crown, Svend Erik Sorensen. Ces lois, loin d’être « populaires » auprès des producteurs, ont forcé ces derniers à se comporter de façon responsable : avoir le nombre d’unités animales en fonction de la terre disponible, la capacité d’entreposage du lisier à la ferme, et des cultures à l’année pour absorber les nutriments. « On en récolte les bénéfices aujourd’hui car, contrairement aux pays trop libéraux, nous n’avons jamais été frappé d’un moratoire. »

Toutefois, le seuil de tolérance sociale de cet odorant élevage est maintenant atteint, ajoute Sorensen. Et c’est une des raisons qui a motivé les dirigeants de la coopérative à poser leur regard et leurs opérations à l’extérieur de leurs frontières pour assurer sa croissance.

Principal ingrédient de la recette danoise, la production d’une carcasse « porc multi » de qualité uniforme qui permet d’allouer quelque 200 coupes au marché le plus payant partout autour du globe. Pour ce faire, les éleveurs danois comptent, entre autres, sur un nouvel abattoir ultramoderne érigé au coût de 350 millions $CAN qui abat en ce moment 15 000 têtes semaine. Mais à plein régime le plus grand abattoir d’Europe pourra abattre 75 000 bêtes par semaine.

En plus de la conception d’un cahier des charges spécifiques conçu à l’intention des quelque 18 000 membres pour la production du « porc multi », la coopérative offre des contrats spéciaux, par exemple : porcs lourds pour l’Allemagne ou porcs « bien-être animal » pour le Royaume-Uni. La coopérative produit aussi du bœuf et elle est le principal fournisseur du marché domestique.

Le cahier des charges de Danish Crown englobe quatre volets : sécurité alimentaire, qualité de la viande, alimentation, déontologie et bien-être des animaux. « Les éleveurs qui ne se conforment pas au cahier des charges sont punis, car il n’est pas question de compromettre l’ensemble des producteurs », poursuit Sorensen.

Tout le motus operandi de la coopérative danoise repose sur un système de contractualisation avec ses éleveurs doté « de primes fixes qui assurent une distribution équitable des profits et garantissent un approvisionnement suffisant » ainsi qu’« un système en commun », basé sur le rendement des ventes. « En théorie, il pourrait y avoir des conflits, mais en pratique il n’y en a pas », souligne Sorensen.

Selon son vice-président, c’est grâce à ce système de contractualisation que Danish Crown a pu dégager les marges nécessaires pour lui permettre de planter son drapeau au Royaume-Uni, en Pologne et aux États-Unis. Dans chacun de ces pays, la coopérative a fait l’acquisition d’entreprises qui servent de Cheval de Troie à ses propres produits.

Dans sa conquête du marché global, Danish Crown mise sur le développement d’une relation « mutuellement indispensable » avec les Goliath de l’alimentation au détail soit, Wal-Mart, Carrefour, Tesco et Ahold. « On ne leur dit jamais non. On se retrousse les manches et on livre le produit demandé. » La production d’une usine de la coopérative est d’ailleurs dédiée entièrement à l’un de ces supermarchés, dit celui pour qui la règle d’or du commerce est : « Le consommateur est roi. »

À mots à peine couverts, Sorensen explique que la coopérative joue le même jeu que la multinationale Smithfield, la différence voulant que les profits tombent dans la poche des producteurs au lieu de celles des actionnaires. Le vice-président de Danish Crown s’est montré très discret sur la taille des investissements requis pour conquérir les marchés mondiaux ainsi que du ratio d’endettement de la coopérative.






Accusés par « de fortes associations écologiques » d’avoir ruiné la qualité de l’eau, mis à l’index par leurs concitoyens, les éleveurs de porcs bretons n’ont pas eu d’autres choix que de créer leur propre filière environnementale, explique Jean-Claude Commault, directeur général de Cooperl. Pourtant, « la contribution en azote provenant des éleveurs de bovins laitiers et de sources minérales est beaucoup plus importante que celle des éleveurs porcins ».

Née en 1966 du regroupement de 24 producteurs, la coopérative Cooperl tire son nom de la région de Lamballe en Bretagne. Au fil des ans, elle acquiert deux abattoirs et son volume de production de moulée triple en douze ans pour atteindre 1,6 million de tonnes l’année dernière. Coorpel est aujourd’hui le cinquième regroupement porcin européen, avec ses 3,4 millions de porcs abattus annuellement, mais elle fait figure de nain à côté de Danish Crown.
Toutefois, pour continuer d’opérer dans sa terre natale, Cooperl a dû se creuser les méninges pour développer une « filière verte ». Car si la terre, « le meilleur support naturel du lisier », est disponible pour les deux tiers de la production porcine de ses membres, reste que la coopérative a dû trouver le moyen de traiter les déjections d’un million d’animaux, un procédé réalisé en trois étapes.

Première étape : le recours à une technologie de traitement physico-chimique, appelée DÉNITRAL, qui sépare la partie solide du lisier d’où on extrait près de 90 % du phosphore, et de la partie liquide d’où on élimine 97 % de l’azote. Des unités mobiles appliquent ce procédé à la ferme. Cette même technologie traite aussi les eaux usées de l’abattoir et celles de la municipalité de Lamballe.

Les boues récupérées tant à la ferme que dans ces deux stations sont ensuite traitées dans un centre de séchage. C’est la deuxième étape, baptisée CEDEV, dont la pièce maîtresse est un incinérateur. « Nous avons profité du bannissement des farines carnées pour faire sécher quelque 65 000 tonnes de matière organique par an », explique Jean-Claude Commault. En plus de dévorer les farines animales, l’incinérateur s’alimente aussi d’autres déchets industriels et commerciaux.

Enfin, la troisième étape consiste à la formulation, la granulation et la commercialisation de quelque 25 000 tonnes d’engrais organiques, un procédé appelé FERTIVAL : « Nos engrais sont utilisés par les viticulteurs de Champagne! », dit fièrement Jean-Claude Commault.

Malgré ses efforts, Cooperl a-t-elle reconquis le cœur de l’opinion publique? « Nous n’obtenons pas les succès que nous mériterions n’eut égard aux investissements que nous avons faits pour la lutte pour la qualité de l’environnement. » Cooperl a consacré dix ans de recherche et dépensé 5 millions $CAN pour développer sa filière verte. Le coût d’opération de cette technologie est de 4,50 $CAN par animal (1).

Le plus gros regroupement de producteurs de porcs français estime nourrir huit millions de citoyens. « Par bonheur, nous n’avons jamais fait le 20h00! », souligne Jean-Claude Commault, expliquant à une question de l’auditoire que faire la une des téléjournaux français à cause d’un problème de sécurité alimentaire signifierait le coup de grâce pour la coopérative. « Tout comme les Canadiens, nous souscrivons aux normes HACCP pour apporter une sécurité alimentaire totale. »

Coorpel a aussi développé une entente avec Carrefour, le géant mondial français de l’alimentation au détail, pour l’approvisionnement d’un porc nourri avec du soya non OGM. Toutefois, Carrefour vient de subir « une révolution de palais », son directeur général ayant été récemment remercié en raison des piètres résultats financiers de l’entreprise. Et il est possible que ce contrat non OGM soit jeté à la poubelle par la nouvelle direction car il entraîne « des coûts supplémentaires ».

M. Commault minimise l’importance des marchés de « porc bio » et « fermier » et croit que le prix est déterminant dans l’acte d’achat du consommateur : « Il y a ce que le consommateur dit quand on l’interroge et il y a ce qu’il fait! », soulignant que les volumes de produits de marque Coorpel écoulés dans les supermarchés sont multipliés par dix lorsqu’ils sont en promotion hebdomadaire. « Quand on va présenter aux consommateurs un porc du Brésil moins cher que le nôtre, ils achèteront du porc du Brésil. Nous sommes condamnés à être compétitifs dans nos prix de vente sinon, nous n’aurons pas de consommateurs pour acheter nos produits. »

Contrairement à Danish Crown, Cooperl tire 75 % de ses revenus du marché domestique et seulement 25 % du marché d’exportation. Contrairement aussi au géant danois, la coopérative bretonne est exempte de dettes. Mais M. Commault n’exclut pas un jour la possibilité d’investir à l’étranger pour assurer la croissance de la coopérative.

(1) « Le Danemark et la Bretagne : deux pays, deux approches », Guylaine Gagnon et Nathalie Fortin, ing. M.Env. Le Coopérateur agricole, octobre 2002






Située dans l’État du Parana en plein cœur du Brésil, la coopérative LAR semble tirer son énergie du plus gros barrage hydroélectrique du monde construit à la frontière de trois pays sur le site des spectaculaires chutes d’Iguazu. Les membres de la coopérative, fondée en 1964, se sont lancés à fond de train dans les cultures de soya, de maïs, de blé, de coton ainsi que dans l’élevage laitier, de porcs et de poules pondeuses.

Si les débuts ont été consacrés à la production de produits bruts, « la coopérative mise sur la transformation alimentaire depuis 1995 », explique Luiz Hoflinger, vice-président de la coopérative LAR qui regroupe aujourd’hui près de 7700 membres dont la très grande majorité possède moins de 60 hectares cultivables.

Près de 60 % du chiffre d’affaires de la coopérative, 375 millions $US (1), provient de la vente de produits transformés dont 34 % sont vendus sous la marque privée LAR. Ils varient de l’huile de soya, du lait aux jus tropicaux, aux légumes à la viande emballée, et sont écoulés dans 13 supermarchés, propriété de la coopérative. M. Hoflinger stipule qu’une entente pour approvisionner en produits transformés le géant français Carrefour, installé au Brésil, n’a pas été renouvelée parce que jugée « trop compliquée ».

C’est la viande de volaille qui a permis le récent et spectaculaire envol de la coopérative brésilienne autour du globe. En quatre ans, LAR a quadruplé ses exportations qui, l’année dernière, frisaient 74 millions $US. Ces exportations atterrissent surtout en Asie et dans l’Union européenne où LAR est un des fournisseurs de la chaîne McDonald’s. Depuis peu, le poulet brésilien a pris une part importante du volume de contingent d’importation permis au Canada, nez à nez avec les États-Unis. Le faible coût d’alimentation, des terres et de la main-d'œuvre explique la migration massive de la volaille LAR dans 28 pays.

Sous quelles réglementations environnementales les entreprises agricoles brésiliennes opèrent-elles? « Nous devons nous soumettre aux normes des pays importateurs ainsi qu’à celles du Brésil », répond Luiz Hoflinger. « Pour exporter en Europe, par exemple, nos installations doivent être accréditées par le Système européen de sécurité alimentaire. » Le Canada, quant à lui, n’exige pas que le poulet importé réponde à des normes environnementales spécifiques, selon M. Hoflinger.

Les membres de la coopérative LAR sont plongés dans l’actuel débat sur la culture de soya OGM versus non OGM qui fait rage au Brésil, deuxième pays producteur et exportateur « d’or vert » après les États-Unis. « C’est un sujet très délicat. Le gouvernement fédéral est pour, mais le gouverneur du Parana est contre », explique M. Hoflinger. Des semences de soya OGM entreraient en contrebande au Brésil en provenance d’Argentine. « Si nos producteurs décident d’en cultiver, ils devront aviser la coopérative et s’assurer d’un système de ségrégation à la ferme pour ne pas contaminer la production régulière. »

Le débat est loin d’être tranché. De plus, les signaux des acheteurs potentiels sont confus. Exemple : les gouvernements de la Chine et du Brésil dansent ensemble une samba de la séduction depuis l’année dernière. Le premier géant pour sécuriser ses approvisionnements alimentaires, le second pour attirer des investissements afin de développer, entre autres, ses infrastructures routières et portuaires. « Nous avons demandé aux Chinois s’ils préféraient du soya OGM ou non OGM? Ils nous ont répondu simplement, “du soya” », explique M. Hoflinger.

Si la coopérative LAR est résolument axée sur le développement économique, elle est aussi profondément attachée à ses valeurs reflétées par ses membres d’origine européenne. Cinq pour cent du capital généré par la coopérative est alloué à l’éducation et aux projets sociaux.

La formidable puissance agricole brésilienne représente-elle une menace ou un allié potentiel pour les agriculteurs canadiens? M. Hoflinger mentionne que l’emblème de la coopérative LAR est « un cœur ouvert » pour accueillir plus de membres, plus de clients, plus de visiteurs. Et que face aux exigences du marché mondial, « il y a intérêt à unir nos forces pour faire des coopératives multinationales ». Pas impossible, dès lors, que le soya brésilien se retrouve dans la formulation des moulées CO-OP et que l’expertise en production porcine de La Coop fédérée s’implante au Brésil. Une histoire à suivre.




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