Avez-vous le goût de mener un petit sondage? Comptez le nombre de fois où vous entendrez les gens que vous rencontrez – et vous-même, peut-être – déclarer spontanément : « Y a pas le choix; il faut faire ça! » Calculez aussi ses variantes : « Veux, veux pas, il faut… Il faut bien… J’ai été obligé de… Je dois absolument… » C’est étonnant comme il y en a, des obligations! Parfois, il s’agit de situations anodines : « Il s’est mis à pleuvoir… je n’ai pas eu le choix de modifier le programme de ma journée. » D’autres fois, on parle d’événements ayant plus de conséquences : « J’ai agrandi l’étable en reconstruisant, j’ai pas eu le choix d’acheter du quota. J’ai maintenant un troupeau trop important pour mon équipement actuel, j’ai pas le choix, je dois acheter un robot… »

Affirmer qu’il Y A PAS LE CHOIX… c’est avouer en tant qu’individu que l’on a bien peu de pouvoir sur notre vie. Comme dirigeant d’une entreprise, c’est presque un aveu d’incompétence : la tâche centrale d’un entrepreneur est justement de faire des choix… préférablement les bons. C’est étonnant de voir des gens qui, de toute évidence, veulent contrôler beaucoup de choses, abandonner sans regret apparent leur véritable pouvoir personnel. Quelqu’un, quelque part a décrété qu’il faut développer l’entreprise : Y A PAS LE CHOIX, il faut agrandir! Le conseiller dit qu’il faut faire ceci ou cela : Y A PAS LE CHOIX, allons-y! Le gouvernement octroie une subvention pour tel changement : Y A PAS LE CHOIX, il faut le faire! Et parfois même, mon père est malade, il compte sur moi : Y A PAS LE CHOIX, il faut que je m’établisse maintenant!

L’avantage de procéder avec des Y A PAS LE CHOIX, c’est que, quoi qu’il arrive, on n’en sera pas respon-sable, puisque ce que l’on a fait nous a été imposé. Nos difficultés proviennent des mauvais conseils que l’on a reçus, des politiques gouvernementales inappropriées, de l’économie mondiale menée par des gens sans scrupules, des personnes autour de nous qui ne comprennent rien…

Ce n’est jamais nous qui sommes responsables. Les Y A PAS LE CHOIX nous permettent d’éviter de justifier nos décisions et d’en assumer les aspects moins positifs. Mais en même temps disparaît le sentiment de contrôle sur sa propre vie, sur ses propres réalisations. L’énergie disponible pour des réalisations diminue aussi. Ne trouvez-vous pas qu’il y a quelque chose de déprimant là-dedans? Le défaitisme n’a rien de très revigorant!

Nous disons parfois Y A PAS LE CHOIX d’une manière hypocrite. Nous n’avons pas envie d’accepter telle invitation. Au lieu de dire que nous PRÉFÉRONS (ce qui implique un choix) faire autre chose – par exemple, nous reposer parce que nous en avons besoin –, nous répondons que nous DEVONS faire autre chose, et très souvent pour quelqu’un d’autre. Nous sommes convaincus que nos devoirs seront acceptés alors que nos préférences ou nos choix ne le seront pas. C’est avouer détenir bien peu de pouvoir personnel et bien peu de considérations pour nous-mêmes. Il m’arrive de dire ces petits mensonges lorsque j’ai l’impression qu’ils me simplifient la vie en prévenant d’éventuels conflits. Ne mettent-ils pas de l’huile dans les engrenages de nos relations? Employés couramment, ils servent aussi à éviter les contacts authentiques et, comme nous finissons par nous croire, ils nous donnent l’impression de subir notre vie.

Nous disons aussi Y A PAS LE CHOIX en le croyant sincèrement. C’est le cas, par exemple, lorsqu’un gestionnaire affirme qu’il n’a pas le choix de développer son entreprise. Un conseiller lui a démontré qu’en dessous de tel nombre de vaches, de porcs ou moutons, ce n’était pas rentable; que s’il ne faisait pas tel investissement, son entreprise ne serait pas transférable; que les articles traitant du sujet indiquent une tendance claire; qu’il faut profiter des économies d’échelle; que les petites entreprises vont mourir, etc. Toute cette information devrait être utilisée pour FAIRE DES CHOIX en tenant compte de sa situation personnelle et de ses propres objectifs. Mais la transformer en exigences auxquelles il faut se plier équivaut à perdre son statut de dirigeant d’entreprise pour adopter celui d’exécutant. C’est abandonner son pouvoir.

Faire le choix d’agrandir son entreprise est intéressant : si ce projet est vraiment le fruit d’une décision, il sera mieux planifié et aura plus de chances de réussite que s’il se réalise sous la poussée des événements. Faire le choix de ne pas l’agrandir est tout aussi intéressant si le projet corres-pond aux besoins des personnes concernées. D’ailleurs, comme l’a démontré Raymond Levallois dans une étude récente, les deux projets peuvent être rentables. Quelle que soit la taille des entreprises agricoles, la réussite dépend de la dose « d’intelligence » que l’on va y injecter, c’est-à-dire des façons, propres à chaque entreprise, que l’on va trouver pour utiliser les actifs disponibles. Et là, les choix sont innombrables! C’est par la pertinence de ceux-ci que l’on constate le véritable talent d’un entrepreneur. Ce sont eux qui feront la différence. Faire le choix d’agrandir son entreprise si l’on déteste la gestion du personnel ne mènera certainement pas à un succès financier et rendra les journées de travail désagréables.

Le monde ne se modèle pas sur nos volontés et il nous faut toujours tenir compte de notre environnement physique, humain, économique, politique… Mais la force d’un individu, et davantage encore celle d’un entrepreneur, réside surtout dans sa capacité à utiliser les contraintes et les occasions qui se présentent à lui pour atteindre ses propres objectifs en harmonie avec cet environnement. Développer son entreprise en réponse à ses besoins, à ceux de sa famille, en utilisant ses capacités et en les faisant croître, voilà quelque chose d’admirable! Suivre la mode d’agrandir son entreprise en ne sachant pas trop où ça mène et en épuisant tout le monde autour de soi dans un climat d’affrontement, c’est moins glorieux. Dans des conditions extrêmes, telles que l’emprisonnement ou le travail forcé dans des camps de concentration, nombre de personnes ont fait des choix alors que nous, dans notre contexte, nous développerions nos entreprises en suivant des diktats et en se disant qu’il Y A PAS LE CHOIX?

Une personne libre fait des choix. Pour mesurer à quel point vous en avez fait… et peut-être où vous ne vous êtes pas permis d’en faire (ce qui est un choix aussi), dressez la liste de ce qui est le plus important pour vous. Votre famille? Votre liberté? Votre image? L’amour? L’amitié? La santé? L’argent? Le pouvoir? L’harmonie? L’honneur? Que sais-je encore? Lorsque vous aurez trouvé ces trois, quatre ou cinq valeurs primordiales pour vous, cherchez les choix que vous avez faits pour que ces valeurs soient au fronton de votre vie. Telle est la mesure du succès pour chacun de nous.


* L’auteure est consultante en communication et développement des organisations.




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