Ils ont grandi ensemble, fréquenté la même école, joué au hockey ensemble et acquis la ferme laitière de leur père. Loin d’en avoir assez l’un de l’autre, Martin Moreau et Serge Lachance, de Saint-Gédéon de Beauce, fusionnent maintenant leurs entreprises.

L’idée émane de la volonté de Martin de rénover et d’agrandir son étable : « Le problème était que j’étais bloqué de toutes parts. D’un côté, il y a un ruisseau, de l’autre il y a la route, bref c’était impossible de bâtir plus grand. » Au mois d’août 2001, il décide de parler à Serge du projet qu’ils avaient déjà effleuré ensemble, sans jamais y donner suite. « Qu’en dirais-tu de construire une étable commune et jumeler nos troupeaux? »

Les retraits automatiques permettent d’uniformiser les traites étant donné que Serge, Martin et un employé font la traite à tour de rôle.

Cette idée n’avait rien d’étrange pour ces deux jeunes hommes qui ont vu leurs pères, Claude Moreau et René-Paul Lachance, s’entraider et se consulter continuellement pour gérer leur entreprise. Ils avaient été des modèles où l’amitié, la coopération et la collaboration étaient affaire courante. Cette proposition méritait d’être analysée sérieusement, lui avait alors répondu Serge.

Les deux voisins, âgés dans la trentaine, parlent de leur projet à Philippe Couture, leur expert-conseil CO-OP d’alors, qui leur recommande de consulter le CRÉA. Cet organisme offre divers services d’établissement en agriculture. Ils y rencontrent Brigitte Paré qui les accompagne dans un exercice visant à bien se connaître l’un et l’autre avant de se lancer dans l’aventure. « Elle nous fait prendre conscience de nos forces, nos compétences, nos caractères », relate Martin. « Elle nous incite aussi à parler de nos objectifs personnels et professionnels pour vérifier s’ils sont compatibles », poursuit Serge.

Quand Brigitte Paré déclare que l’union est possible, « elle nous fait faire la grande demande », racontent les deux hommes encore amusés par la chose. Ainsi, en 2002, les voisins, amis et coéquipiers de hockey deviennent, en plus, associés de la Ferme L.C.E. inc. Ils consultent alors leur syndicat de gestion, s’engagent un comptable et établissent un budget réparti sur plusieurs années. Ils analysent différents plans d’étable et visitent plusieurs installations.

Malgré qu’ils aient remplacé leur hachoir à foin électrique par un mélangeur à RTM mobile, Martin Moreau et Serge Lachance ont gardé leur distributeur automatique de concentrés pour alimenter vache par vache.

« Nous avons hésité longtemps sur le choix d’un modèle à stabulation libre ou entravée », raconte Martin. Puis, ils ont opté pour le modèle à stabulation entravée pour une raison très pratique : le prix. Le modèle à stabulation libre coûtait 50 % plus cher. « On voulait aussi un bâtiment flexible, lequel pouvait être facilement converti en stabulation libre pour, peut-être, un jour y installer un robot de traite », poursuit son alter ego.

À l’été 2003, l’étable est construite et en novembre, elle est prête à accueillir les deux troupeaux : celui de Martin compte 30 vaches et celui de Serge, 35. Le bâtiment, mesurant
23 mètres (75 pieds) de largeur sur 56 mètres de longueur, est doté d’une ventilation naturelle avec toiles isolées. Les producteurs ont, de plus, installé des rails pour tirer les équipements de traite et ainsi limiter les efforts des travailleurs.

Mentionnons que les conjointes occupent des emplois à l’extérieur et ne sont pas partenaires dans l’entreprise.


Un projet en trois phases
La première phase comporte un investissement de 700 000 $ pour la construction du bâtiment, l’achat d’équipement et de quota. Aucune nouvelle terre n’a été achetée. « Nous sommes demeurés propriétaires de nos terres et bâtiments respectifs, précisent les deux amis, sauf le terrain sur lequel nous avons érigé la nouvelle étable devenue la propriété commune. » Quant aux génisses, elles sont logées dans la vieille étable de Serge, et la Ferme L.C.E. inc. lui paye des frais de location.

La deuxième phase exige une autre sortie d’argent de 300 000 $ pour l’ajout de quota et un nouvel équipement d’alimentation. Au départ, ils avaient installé un hachoir à foin électrique qu’ils ont changé, au printemps 2004, pour un mélangeur à RTM mobile (ration totalement mélangée) dans le but de hacher et mélanger les fourrages. Ils ont gardé leur distributeur automatique de concentrés (DAC) pour pouvoir alimenter vache par vache. Dominique Patry, expert-conseil à Alliance coop : « Chaque mois, nous faisons un suivi vache par vache et adaptons leur ration selon leur condition de chair et leur production de lait. Cette manière de faire permet plus de flexibilité en plus d’être plus économique. » Ils ont, de plus, ajouté un silo horizontal pour le maïs à ensilage.

La troisième phase est à venir. Ces Beaucerons détiennent présentement près de 90 kg/jour de quota et comptent bien remplir leur étable d’une capacité de 100 places. La moyenne de production du troupeau est de 10 800 kg pour une MCR de 237-236-238.


Avantages et inconvénients
Les avantages de leur association sont beaucoup plus importants que les inconvénients, soutiennent-ils : « L’amélioration de notre qualité de vie, nous prenons au moins une semaine de vacances par année; le plaisir de travailler à deux et l’enthousiasme que cela suscite; la possibilité de choisir les responsabilités compatibles avec nos forces et l’allégement que procure le partage d’un problème ou de la prise d’une décision importante. »

En ce qui concerne les inconvénients : « Le processus de prise de décision est plus lent à deux et exige parfois un compromis », lance Martin. Puis, ajoute l’associé : « En contrepartie de pouvoir se consacrer aux tâches qu’on préfère et dans lesquelles on est bon, on doit parfois laisser à l’autre une activité qu’on aime ou s’impliquer dans une tâche qu’on aime moins. » Les deux conviennent qu’« il n’est pas toujours facile d’exprimer à l’autre ce qu’on n’aime pas, comme nous l’a enseigné l’intervenante du CRÉA ».

Dominique Patry, lui, voit deux associés minutieux, qui communiquent très bien parce que l’un et l’autre sont toujours au courant de ce qui se passe dans l’étable et dans les champs.

On a demandé aux pères, qui ont assisté à cette fusion de leurs entreprises, comment ils ont réagi à la décision de leurs fils? René-Paul Lachance : « Au début, bien que je n’étais pas contre, ça m’a étonné parce que, chez nous, nos bâtiments étaient encore fonctionnels. Puis, je voyais de gros investissements. Finalement, je me suis rendu compte que c’était pour le mieux. Ils allaient avoir plus de liberté. »

Quant à Claude Moreau : « J’étais hésitant moi aussi, mais la consultation auprès du CRÉA m’a rassuré. En plus, j’avais rêvé toute ma vie d’une bâtisse neuve, je me suis dit que c’était dans la continuité des choses. »

Notons que M. Lachance n’était plus propriétaire de l’entreprise depuis l’an 2000, tandis que M. Moreau, qui possédait encore des parts, s’est retiré au moment de la fusion. Les deux fils avouent humblement qu’ils consultent régulièrement leurs pères pour les grandes décisions. « Ils sont de bons conseillers pour nous », disent-ils. Ils sont aussi encore actifs sur l’entreprise. Aux membres de ces deux familles, s’ajoutent deux employés à temps partiel et un troisième durant les travaux d’été.

Les deux garçons mettent également leur savoir-faire à la disposition des coopératives de leur région : Martin est président du Magasin CO-OP de Saint-Gédéon et Serge est administrateur à Alliance coop.


Si c’était à refaire
Serge et Martin ont construit eux-mêmes l’étable. Si c’était à refaire, ils engageraient davantage. « Ç’a été une grosse charge de travail pour nous », avouent-ils.

« Recommanderiez-vous à d’autres de s’associer comme vous l’avez fait? » Ils répondent qu’il faut avoir l’esprit ouvert et apprendre à bien se connaître avant de faire le saut. À cela Claude Moreau insiste : « La consultation auprès d’un organisme comme le CRÉA est, à mon avis, la base d’une démarche pour s’associer. »




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