Les fermes grossissent. Les familles rapetissent. Recruter de bons employés et surtout les garder est une affaire de confiance, de respect et de reconnaissance. Si l’entreprise familiale du clan Morin prospère au fil des années, c’est grâce en partie à ses trois employés.



« J’ai besoin de toi et tu as besoin de moi », voilà la philosophie d’André Morin à l’égard de ses trois employés comme envers ses deux frères cadets. Une philosophie héritée de leur père Léonard, fondateur de la ferme Léonard Morin et Fils inc. située à Sainte-Claire. Si, à
ses débuts, le patriarche élevait une poignée de vaches, de porcs, de poules et récoltait un carré de foin et d’orge, l’entreprise compte aujourd’hui des terres à perte de vue : 1000 acres en culture. On sème aussi les champs des voisins, on y bat le grain et on épand du fumier à forfait. L’hiver, les tracteurs tournent encore, assignés cette fois au déneigement des routes.

Le travail à forfait permet de rentabiliser la dispendieuse machinerie, mais aussi de garder ses employés à l’année. À la Ferme Morin, on ne veut pas courir le risque de perdre une main-d'œuvre qui vaut son pesant d’or. Car les troupeaux aussi ont grossi : 80 vaches en lactation, 175 truies, 3 800 porcs mis en marché. Léonard Morin n’a jamais mis tous ses œufs dans le même panier. Ses fils non plus. Mais « on ne pourrait pas avoir la même qualité de vie sans nos employés », confie André. Cela veut dire « décrocher » de la ferme certains week-ends et s’offrir trois semaines de vacances par année. « On a tous encore nos femmes », poursuit le boss, avec une petite lueur malicieuse dans le regard.

Luc Morin veille au grain. C’est lui qui, entre autres, prépare les moulées.

Quels trucs a donc André Morin dans sa poche pour que ses trois employés combinent 46 ans de loyaux services envers la ferme familiale?

Alors que certains employeurs délèguent des tâches qu’ils n’aiment pas faire eux-mêmes, André Morin n’hésite pas à se salir les mains.

« Je détecte l’ouvrage qu’un employé n’aime pas faire et on le fait à deux », dit-il. Et puis, événement rarissime, « jamais un reproche n’est fait devant un autre employé ». Le patron a aussi une règle d’or : respecter les horaires de chacun. « Si on doit prolonger les horaires pour faire les foins, ce temps est redonné en journée de congé. »

Les salaires? Ils oscillent entre 16 000 $ et 50 000 $ et, bien entendu, ils sont indexés au coût de la vie. Mais, avec sa permission, délaissons le boss pour aller discuter directement
avec les principaux intéressés.

Le Coopérateur a alors appris que, pour ces employés, le salaire n’est pas la seule chose qui compte dans la vie.


Philippe Fontaine, l’homme à tout faire
Fatigué des vapeurs toxiques et du travail étouffant dans une usine de fabrication de plastique, Philippe Fontaine se pointe à la Ferme Morin avec en main une petite annonce parue dans La Voix du Sud. Fils d’agriculteur, il n’a qu’une envie : retourner aux sources et régénérer ses poumons en respirant de grands bols d’air frais. C’était… il y a 16 ans.

« La première journée, ils m’ont mis un tracteur de 100 000 $ entre les mains », dit-il, encore touché par la marque de confiance. Il doit reculer une remorque dans un hangar. On le rassure. Un tracteur possède un volant et quatre roues comme n’importe quel autre véhicule. On a le tact de le laisser manœuvrer seul, pour dissiper sa nervosité. Et lorsqu’André vient le retrouver un peu plus tard, la remorque est parfaitement remisée.

Les tâches de Philippe, comme celles des autres employés, sont précises. L’alimentation des vaches en gestation, des génisses et des veaux, une centaine de bêtes en tout tombe sous sa responsabilité toute l’année.

Philippe Fontaine.

Il est dans le coup durant les semences comme à la récolte des 30 000 balles de foin qui se fait en trois coupes. Et il est fidèle au poste lors de l’épandage du fumier ou encore à la corvée de ramasser des roches aux champs.

Philippe apprécie énormément le dialogue avec son employeur : « On nous demande toujours notre opinion. » Les exemples fourmillent. Que ce soit pour l’achat d’une nouvelle scie à chaîne ou du type de véhicule tout terrain pour travailler dans l’érablière. Car Philippe y pratique les 6000 entailles et bûche 125 cordes de bois par année. Il se fait vite une idée de la trempe des stagiaires qui viennent parfois travailler à la ferme : « Celui qui tourne en rond autour de l’érablière avec le VTT au lieu de m’aider à empiler le bois, je ne peux pas le recommander au patron », dit-il.

A-t-il déjà commis une sérieuse gaffe? Oui. Une bonbonne de gaz, pour souffler les pneus, oubliée sur le dessus d’une boîte d’ensilage. Lorsque la bouteille est passée dans les vis de l’engrenage, les dégâts se sont élevés à 6000 $. Ce jour-là, il aurait voulu ramper sous terre. « Ça peut arriver à n’importe qui », lui a-t-on signifié. L’incident, survenu 10 ans après son arrivée, n’a pas écorché la confiance que l’on a en lui. « Mais il ne faudrait pas que ça arrive régulièrement », mentionne Philippe.

Autre point très apprécié : la flexibilité de son employeur. « S’il y a un imprévu comme un décès, il n’y a pas de problème », dit Philippe. Comme ses collègues, l’homme à tout faire bénéficie d’un congé une fin de semaine sur deux et de trois semaines de vacances par année. Il trouve de nombreux avantages à travailler pour la Ferme Morin. La maison, par exemple, lui est fournie. Et il n’a que 10 minutes à pied pour se rendre sur les lieux de son travail. Il a avec son épouse, fille de cultivateurs également, deux garçons de 17 et 10 ans. Ils ont grandi en pleine campagne au pas rythmé des saisons, très loin des cheminées industrielles.


Daniel, le vacher
Lorsque Daniel Dubé se présente à la Ferme Morin en 1993, il a une idée très précise du salaire qu’il veut. Diplômé de l’ITA de La Pocatière, il trimbale dans son bagage plus de 10 ans d’expérience, ayant travaillé comme vacher pour deux autres producteurs laitiers. On négocie.

Il subsiste toujours un écart entre le montant désiré et celui proposé. On en vient alors à une entente. Si tout se passe bien, son salaire sera augmenté au bout de six mois. Et des primes seront attribuées en fonction de la performance du troupeau. Cette évaluation est facile grâce aux données fournies par le Programme d’amélioration du troupeau laitier (PATLQ).

Daniel Dubé

Daniel prend illico la régie du troupeau en main. Il préconise d’emblée l’utilisation d’un bain de trayons désinfectant avant la pose de la trayeuse alors qu’avant son arrivée, on préférait essuyer les trayons avec de l’eau et une serviette en papier.

La moyenne des cellules somatiques contenues dans le lait a aujourd’hui diminué de moitié. Les intervalles de vêlage sont de 400 jours. Le taux de saillie est de 2,0. Une prime est accordée en fonction de l’amélioration de ces dernières performances ainsi que pour l’atteinte du quota de lait qui est de 71 kilos/jour. Grâce à l’établissement de ce système de primes, l’écart de salaire a rapidement été comblé. Et les deux partis y ont trouvé leur compte.

« Je travaille comme si c’était pour moi », dit Daniel. Ce dernier ne cache pas qu’il posséderait sa propre étable s’il gagnait un très gros lot.

Il aurait pu à une occasion, dit-il, devenir propriétaire d’une ferme. Mais il manquait près d’un million de dollars pour compléter la transaction : « Le prix du quota », souligne-t-il, a biffé son rêve.

Pourrait-il acheter des parts dans la compagnie de la Ferme Morin? La question a été soulevée. Mais l’entreprise familiale incorporera bientôt sa relève, une troisième génération, en accueillant Maxime et Sébastien, âgés tous deux de 20 ans. Toutefois, de nombreuses idées planent dans l’étable, comme celle d’acheter quelques embryons et de développer sa propre génétique au sein du troupeau.

Qu’apprécie-t-il le plus de son employeur? Le respect total de son horaire : « On ne m’a jamais dérangé une fin de semaine de congé. » Le fait de décrocher des vaches, d’aller au cinéma par exemple, lui permet d’entretenir le feu de sa passion.

Car Daniel est réglé comme une horloge. Levé à 3 h 30, il quitte l’étable à 18 h. Ses journées comptent l’intervalle d’une sieste, un moment sacré. Pas question non plus de charge de travail supplémentaire, comme à l’époque des foins. De plus, on ne lui a jamais refusé de vacances. Seule condition : avertir un peu d’avance.

De nombreux facteurs contribuent à la qualité de vie de ce père qui avait la charge de deux jeunes enfants à son arrivée chez les Morin. Outre le respect de ses congés, la maison n’est pas loin. Il vient en vélo au travail. On négocie d’ailleurs la vente de la maison, pour le moment encore louée à la famille Morin. Le lait et la viande sont fournis par son employeur, une clause inscrite au contrat. Mais il y a en plus une quantité de menus échanges de services non écrits et qui n’ont pas de prix, tel l’emprunt d’un camion pour transporter du matériel ou de la fendeuse pour couper du bois de chauffage.

Daniel assiste sans problème chaque année à des journées de formation en santé ou en nutrition animale dispensée soit par le PATLQ, soit par des compagnies privées sur les bienfaits de différents équipements ou produits. Une formation, encore une fois, bénéfique aux deux partis.


Marie Labonté, « la gérante »
Pourquoi ce surnom affectueux, « la gérante »? Parce qu’en 1989, son époux criblé de dettes vend leur ferme laitière à leurs voisins, les Morin, explique Marie Labonté, un petit bout de femme énergique au sourire désarmant. Du coup, les nouveaux propriétaires la désignent comme « gérante » de la ferme, reléguant au second plan un compagnon de vie qui levait trop le coude. « Je me suis sentie plus valorisée qu’avec mon mari. On ne nous traite pas comme des esclaves », dit-elle, parfaitement consciente de la dureté de ses paroles envers son défunt époux.

Marie Labonté

À 58 ans, ses forces déclinent. Et ses employeurs font aujourd’hui encore plus attention à celle qui s’est occupée longtemps seule de son troupeau de 45 vaches Ayrshire en lactation. Celui-ci a été transféré dans l’autre étable, sous la supervision de Daniel. Si Marie Labonté continue de donner un coup de main à la traite, elle laisse cependant les gros travaux physiques aux deux autres employés. Ses tâches consistent entre autres à tenir les registres, dont le calendrier de gestion des saillies et des mises bas, et du ménage de la laiterie.

Mais le dada de Marie consiste à cajoler les petits veaux. De la cuisine de sa maison, elle entraîne le journaliste à l’étable où logent les vaches en gestation et les génisses. À l’entrée, il y a une pouponnière d’une propreté impeccable. Huit petits veaux crèchent dans des logettes au plancher recouvert de bran de scie. « Vous ne remarquez rien? », demande-t-elle. Non. Mis à part n’avoir jamais vu des veaux si béats de confort. « Les planchers sont chauffants. Ils ne veulent même pas se lever pour boire! », ajoute-t-elle le regard reconnaissant.

Car l’idée d’une pouponnière au plancher chauffant, Marie Labonté l’a pigée lors d’une visite de ferme en compagnie de Maxime qui prendra bientôt les rênes du troupeau laitier. Au bout d’un an, l’idée était devenue réalité. Mais Marie continue de garder un oeil vigilant sur les bêtes en gestation alignées plus loin dans l’étable. Et si elle a besoin d’aide pour une mise bas, même en pleine nuit, elle n’a qu’à décrocher le téléphone. Aussitôt quelqu’un rapplique. « Je ne me sens jamais seule, dit-elle. Si je me sentais seule, je ne resterais pas ».


Le dernier mot
Pour célébrer les 10 ans de service de Philippe, l’homme à tout faire, les Morin lui ont acheté une chaîne de télévision et un appareil vidéo. Pour Marie, on l’a invitée à manger dans une auberge fine. À la fin du repas, on lui a remis un billet d’avion pour la Tunisie; un autre rêve devenait réalité. « On se gratte la tête maintenant sur ce qui pourrait leur faire plaisir car, dans ces deux cas, les 20 ans de service approchent », dit André Morin, avec un sourire serein.




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