Le 30 juin dernier, la Cour suprême du Canada a rejeté, sans explication, la demande de Citadelle qui visait à invalider, pour la coopérative, l’agence de vente administrée par la Fédération des producteurs acéricoles du Québec ainsi que les conventions de mise en marché qui lient les producteurs et acheteurs de sirop d’érable. Cette décision, irrévocable, urge les dirigeants et membres de la coopérative à repenser la pertinence du statut de leur entreprise.



« Malheureusement, c’est le début d’un processus qui nous sera néfaste », indique René Arès, le président de Citadelle. Ironiquement, la coopérative, dont le siège social est situé à Plessisville, célèbre cette année « 80 ans de coopération agricole dans la mise en marché de notre sirop d’érable » – le thème adopté à l’assemblée générale annuelle du 1er juin.

« Avant et depuis la mise en place de l’agence de vente, poursuit le président, Citadelle a défendu le modèle coopératif pour conserver l’objectif même de la fondation et de la présence de la coopérative, c’est-à-dire la mise en marché du produit de ses membres. L’objectif de tout mettre dans un seul système de mise en marché collective peut sembler louable, mais la distinction coopérative y est oubliée. Il faut comprendre et accepter que cela se fait au détriment du fonctionnement coopératif. » Cyril Vaillancourt, président fondateur de la coopérative, et les 12 producteurs acéricoles qui l’ont mise sur pied en 1925, doivent se retourner dans leur tombe.

« Au-delà de la défense de nos statuts coopératifs, indique le président Arès, il y a des revendications quant au fonctionnement de cette agence de vente en ce qui concerne la concurrence qu’elle représente en offrant sur nos marchés des produits en vrac. C’est une aberration que l’on en soit rendu là. L’agence devrait travailler de façon ouverte et dans le respect des entreprises qui s’approvisionnent de façon exclusive par son intermédiaire. »

Le lien d’usage est-il définitivement rompu? Cette décision de la cour marque-t-elle la fin de Citadelle? L’entreprise n’a-t-elle d’autres choix que de se démutualiser? Le président ne peut se prononcer pour le moment. « Il est certain que cela changera radicalement notre façon de faire des affaires, fait savoir celui qui n’aime pas s’avouer vaincu. Mais avant de sauter aux conclusions, il faut amorcer une réflexion en profondeur. Chose certaine, on ne baissera pas les bras. L’image que l’on veut véhiculer est celle d’une entreprise qui, malgré tout, continue de se développer. On ne veut pas donner d’image négative. Les gens nous regardent aller. Il faut rester optimiste. On va trouver des solutions, d’autres façons de se battre, puis revenir à la charge. » Luc Lussier, le directeur général de la coopérative, abonde dans le même sens. « On va s’adapter à la situation, dit-il, et trouver, s’il le faut, des façons différentes de fonctionner. »

Citadelle est un véritable joyau dans le secteur de l’acériculture et de la mise en marché des produits de l’érable. Aucune autre entreprise au monde ne jouit d’une telle expertise et sa réputation est irréprochable. Les produits de la coopérative trouvent preneur dans 35 pays sur 5 continents. Citadelle exploite quatre usines ultramodernes de fabrication de produits de l’érable – Saint-Quentin (Nouveau-Brunswick), Auclair (Témiscouata), La Guadeloupe (Beauce), Plessisville (L’Érable) – et trois bistros-boutiques (Vancouver, Vieux-Montréal, Aéroport de Dorval).

Les ventes du dernier exercice de Citadelle ont atteint 53,3 millions $, en hausse de 8,8 millions $ par rapport à l’exercice précédent. Cette hausse de près de 20 % provient en partie de l’acquisition de Shady Maple Farms Ltd, une entreprise que Citadelle approvisionnait depuis 1999 et dont elle était un détenteur minoritaire d’actions. Elle en est maintenant le propriétaire exclusif. Malgré une croissance de près de 85 % des marchés d’exportation (hors Canada) de l’entreprise, l’excédent de quelque 112 000 $ enregistré en 2004 s’est transformé en un déficit de 1,3 million $ cette année.

« L’acquisition de Shady Maple Farms comporte plusieurs avantages à moyen et à long terme, indique René Arès. Il était devenu incontournable de prendre cette position devant le contexte concurrentiel que cette compagnie connaissait. Mais, en revanche, elle nous a placés devant des conséquences financières avec lesquelles nous avons dû composer. »

« En effet, explique Luc Lussier, Shady subissait de dures pertes en raison d’une pression importante de ses concurrents, particulièrement sur le marché des grandes surfaces où les coûts de référencement sont inexistants. L’usine de La Guadeloupe, dédiée aux marchés de Shady, ne fonctionnait plus à pleine capacité.

Il fallait agir. Le regroupement des activités de commercialisation a permis de rationaliser et de profiter d’économies d’échelle. La concurrence est la même que celle que nous vivons dans nos propres marchés. Elle est directement reliée aux offres de sirops pouvant avoir été décolorés par diverses méthodes et par des sirops achetés en dehors des systèmes de l’agence de vente, donc à rabais. »

Shady Maple Farms et Citadelle approvisionnent des marchés à 90 % différents, mais complémentaires. Citadelle concentre ses activités dans les épiceries conventionnelles, les bistros-boutiques de même que sur les marchés d’exportation européen et japonais. Shady Maple Farms se tourne plutôt vers les grandes surfaces, les magasins bios et le marché d’exportation nord-américain.

« L’achat de Shady était dans nos plans dès que nous avons fait l’acquisition de l’usine et conclu l’entente d’approvisionnement en 1999, fait savoir Luc Lussier. Nous sommes aujourd’hui en plein contrôle de l’offre et de la mise en marché de nos produits. »
« En cours d’exercice, nous avons aussi poursuivi nos objectifs de croissance dans chacun de nos secteurs d’activité, poursuit Luc Lussier. Le développement de nouveaux produits a été particulièrement effervescent. »

Au moment d’aller sous presse, le redressement de la situation financière de l’entreprise était à peu près complété. L’objectif que se fixe la coopérative pour les années à venir : dégager 2 millions $ d’excédents bruts.

« Nous avons été avisés de l’intérêt d’entreprises américaines d’acheter Citadelle, fait savoir Luc Lussier. Pour eux, Citadelle est une affaire en or. Mais une coopérative n’est pas à vendre. Citadelle appartient exclusivement à ses quelque 2000 membres. Eux seuls décideront de son statut, même si le contexte actuel ne laisse guère de choix. Il n’y a qu’à observer ce que subissent les coopératives agricoles placées dans une situation semblable. Faudra-t-il perdre Citadelle pour réaliser ce que nous avions entre les mains? »

« Dans le passé, nous avons toujours réussi à trouver des solutions et à demeurer forts. Peu importe ce qui modèlera notre avenir, nous devrons administrer notre organisation vers la réussite en s’adaptant aux situations qui prévaudront », conclut le président Arès.




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