Un mémoire de l’Association des fabricants d’engrais du Québec (AFEQ) révèle que 10 % des superficies en culture des bassins versants agricoles sont responsables de 90 % de la charge en phosphore à la sortie de ceux-ci. En d’autres mots, sur les 2,4 millions d’hectares en culture au Québec, 240 000 hectares présentent des risques plus élevés pour la qualité de nos cours d’eau. L’AFEQ propose que ces superficies soient identifiées et régies afin que ne soient pas pénalisés, en vertu de l’application du Règlement sur les exploitations agricoles (REA), une majorité de producteurs qui, déjà, mettent de l’avant des pratiques respectueuses de l’environnement.



Le document en question, Le phosphore et la qualité de l’eau, une gestion agricole responsable et durable, sera présenté par l’AFEQ au ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs du Québec ainsi qu’aux autres intervenants du milieu dans les mois à venir. L’Association, qui représente une douzaine de bannières, dont CO-OP, a pour mission de « promouvoir l’usage de fertilisants en favorisant les pratiques de gestion optimales qui permettent la production d’aliments sains et nutritifs, le tout dans une perspective de développement durable. »

La notion de risque est d’une importance capitale pour l’AFEQ et c’est en grande partie sur cette base que repose son mémoire. La notion que l’Association souhaite mettre de l’avant se nomme IRP, pour Indice de risque en phosphore. « Alors que le Règlement sur les exploitations agricoles, en vigueur depuis 2002, ne régit le phosphore qu’à la source, l’IRP considère à la fois la source et les facteurs qui en favorisent le transport vers les cours d’eau, par exemple l’érosion et le ruissellement », exprime Germain Pelletier, président-directeur général de l’AFEQ.

Germain Pelletier, président-directeur général de l’AFEQ. Le phosphore est un élément essentiel à la vie. Pas de phosphore, pas de culture. On ne peut donc l’éliminer. Il faut le contrôler adéquatement.

Le transport joue un rôle majeur dans l’apport de phosphore vers les sources d’eau. Un apport indésirable de matières fertilisantes, tout particulièrement le phosphore, peut entraîner un phénomène appelé eutrophisation. Mais il n’y a pas que le phosphore qui peut être en cause. D’autres phénomènes, tout à fait naturels, tels que le niveau bactériologique de l’eau ou encore le manque d’aération et de mouvement d’un cours d’eau, peuvent causer l’eutrophisation (voir l’encadré). L’eutrophisation se caractérise par une multiplication excessive de végétaux aquatiques et de bactéries avides d’oxygène. Résultat : les cours d’eau sont asphyxiés, et ce, au détriment des espèces animales qui y vivent. « Il importe d’améliorer la qualité de nos cours d’eau, particulièrement en diminuant l’incidence de l’eutrophisation, soutient Germain Pelletier. Mais ce n’est pas qu’en réduisant le phosphore à la source que l’on réussira. Il faut aussi s’attaquer aux problèmes du transport qui peuvent se manifester de plusieurs façons. »

L’aménagement d’avaloirs, de bassins de rétention et de bandes de protection riveraines sur les terres en culture sont des techniques éprouvées pour contrer l’érosion et le ruissellement des matières fertilisantes vers les cours d’eau. L’AFEQ croit fortement en ces pratiques. Des études québécoises ont d’ailleurs démontré que l’implantation de ces techniques sur les superficies où sévissaient de tels problèmes avait contribué à réduire de 25 % la quantité de phosphore dans l’eau, et ce, en aussi peu que deux ans.

L’AFEQ suggère qu’un diagnostic précis soit posé avant de limiter l’application de phosphore sur l’ensemble d’un territoire donné. « Par exemple, indique le pdg de l’AFEQ, une ferme dont les champs en bordure d’un cours d’eau sont ceinturés d’une bande de protection riveraine est beaucoup moins menaçante pour l’environnement que celle dont les terres sont cultivées jusqu’au fossé. L’Indice de risque en phosphore d’une entreprise dont les rives sont protégées est beaucoup moins élevé. »

« Une parcelle de maïs dont le rendement est de 12 tonnes à l’hectare nécessitera davantage de fertilisants que celle dont le rendement est de 8 tonnes, poursuit Germain Pelletier. Par contre, le prélèvement de la culture à haut rendement sera d’autant plus élevé que celle au rendement plus faible. En d’autres mots, un sol riche où les rendements sont élevés ne constitue pas nécessairement une menace. Ce facteur doit aussi être pris en considération lors du diagnostic des risques que posent les activités d’une ferme. En outre, ce ne sont pas nécessairement tous les champs d’une même exploitation qui posent problème, précise Germain Pelletier. Des correctifs peuvent être apportés à un endroit précis d’une exploitation sans pour autant restreindre la production sur le reste des terres. »

Eutrophisation - Penser au-delà de la norme
Selon plusieurs études citées par Germain Pelletier, l’eutrophisation d’un cours d’eau ne se déclenche pas qu’en présence d’une concentration de phosphore donnée. Des essais effectués en laboratoire indiquent que l’eutrophisation s’amorce lorsque la concentration en phosphore dépasse 0,03 ppm, mais d’autres facteurs jouent dans la balance. Profondeur, oxygénation, niveau bactériologique, mouvement et température de l’eau sont des éléments qui, aussi, influencent l’eutrophisation. « Plusieurs cours d’eau dont la teneur en phosphore est bien au-delà de 0,03 ppm ne manifestent aucun signe d’eutro-
phisation parce que l’eau y est fraîche, bien oxygénée et en mouvement », explique-t-il.

Déjà utilisé dans 7 provinces au Canada et 47 États aux États-Unis, l’IRP permet, de façon proactive, après avoir posé un diagnostic approprié, d’apporter les correctifs nécessaires sur les fermes aux prises avec des zones à risque élevé. L’IRP permet aussi d’assurer que les exploitations qui ne représentent aucune menace pour l’environnement puissent donner libre cours à leurs activités. Par exemple, les parcelles en culture ne bordant pas de cours d’eau ne posent aucun problème. L’AFEQ suggère donc de conserver les abaques de 2002, prescrites par le REA, pour les superficies qui ne posent aucun risque ou un risque faible, soit 90 % des superficies agricoles du Québec.

Une très forte majorité de chercheurs du milieu est en faveur du développement et de l’instauration d’un IRP adapté au Québec. L’Ordre des agronomes du Québec (OAQ) souhaite que des outils simples de diagnostic soient développés pour le bénéfice de ses membres. L’instauration d’un tel indice irait dans ce sens. Une demande pour documenter plus à fond l’IRP a d’ailleurs été déposée par l’OAQ à la Commission de chimie et fertilité du Centre de référence en agriculture et agroalimentaire du Québec (CRAAQ). Le mémoire de l’AFEQ ne restera sans doute pas lettre morte. Un dossier à suivre.

Le phosphore « agricole » à sa juste valeur
Le ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs du Québec mesure la concentration de phosphore à la sortie des bassins versants. Les apports en phosphore des milieux forestier, industriel et municipal sont déterminés en fonction de certains standards reconnus. Toutefois, la contribution agricole, elle, n’est pas évaluée. Elle est obtenue après avoir soustrait du phosphore total mesuré à la sortie du bassin versant les apports des milieux forestier, municipal et industriel. « Il est injuste de déterminer la contribution du milieu agricole de la sorte, car c’est estimer qu’il n’existe pas d’autres sources de phosphore, alors qu’on sait pertinemment que la pluie en contient. De plus, de fortes pluies ou la fonte des neiges peuvent causer suffisamment de turbulence dans le cours d’eau pour que les sédiments, riches en phosphore, remontent vers la surface et haussent sensiblement le niveau de phosphore de l’eau », indique Germain Pelletier.



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