Après Seattle, Doha et Cancun, c’était au tour de Hong Kong d’accueillir la Conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce. Résultat, un sursis : les principaux outils de commercialisation des producteurs canadiens, la gestion de l’offre et la Commission canadienne du blé, s’en tirent à l’arraché. Car « l’entente de Hong Kong » n’est qu’un son de cloche en vue d’un autre round de négos prévu en avril 2006. Le libre- échange en agriculture est-il une utopie? Le Coopérateur fait le point.


Gavés de subventions, les producteurs américains et européens font figure de poids lourds. Et encore, pas tous : 80 % de ces aides tomberaient entre les mains de 20 % des producteurs. « L’entente de Hong Kong » promet d’établir des règles intérieures strictes avant même de monter dans le ring agricole international.

« Personne n’y croit », souligne Mario Hébert, économiste principal à La Coop fédérée, à peine débarqué de l’avion et membre de la délégation québécoise mandatée en Chine.
Quant à la lointaine promesse de suppression des subventions à l’exportation d’ici 2013, 90 % sont le fait d’armes des deux superpuissances agricoles, personne n’y croit réellement non plus. « La crainte, ce ne sont pas les soutiens à l’exportation. Ce sont les subventions internes. Le cas du coton est éloquent ! », souligne l’économiste. Nous y reviendrons.

Également négociée à Hong Kong : l’ouverture des frontières. Là, on touche au cœur du débat : les produits « sensibles ». Si le Canada a ses propres produits « sensibles » (lait, œufs, volaille), les États-Unis, champions du libre échange, ont aussi les leurs (riz, coton, sucre). Même chose pour l’Union européenne et l’ensemble des 149 pays.


Le GO5 se fait des amis à Hong Kong!
Dès l’ouverture officielle de la Conférence, les organisations communes de 128 pays développés et en développement, dont la Coalition nationale GO5 et l’Union des producteurs agricoles, ont signé la déclaration commune de COPA-COGECA (Comité des organisations professionnelles agricoles de l'Union européenne et Confédération générale des coopératives agricoles de l'Union européenne) au nom du Canada.

La notion « équitable » du système canadien de la gestion de l’offre fait des adeptes. Revenu décent pour les producteurs, approvisionnement stable, de qualité, à un juste prix pour les transformateurs et les consommateurs, et l’absence de surplus de denrées vendues au prix de dumping dans les pays pauvres militent en faveur de cette recette.

Les négociateurs canadiens avaient en poche une motion d’appui au principe de gestion de l’offre votée aux parlements d’Ottawa et provinciaux (Québec, Ontario, Nouveau-Brunswick, Île- du-Prince-Édouard). Un mandat acquis peu avant la Conférence, en pleine campagne électorale!

Le tour de force des négociateurs canadiens à Hong Kong, c’est d’avoir préservé les conditions actuelles d’ouverture des frontières aux produits « sensibles ». L’entente ne prévoit pour le moment ni baisse de tarifs ni augmentation des contingents tarifaires, qui agissent comme un barrage. Les négociateurs avaient-ils vraiment le choix?

Production de diverses denrées par pays (2005)
 
Superficie agricole (millions ha)
169
179
65*
46
2
Blé (milliers t)
122 520
57 110
4 600
26 775
162
Maïs (milliers t)
46 950
280 230
42 500
9 461
3 450
Soya (milliers t)
790
82 820
58 500
3 161
505
Vaches laitières (milliers têtes)
23 205
9 010
15 200
1 057
397
Production lait (milliers t)
130 812
77 477
23 317
7 834
2 806
Bœuf (milliers têtes)
29 682
32 910
36 971
3 958
256
Porc (milliers têtes)
242 188
103 638
38 400
31 212
8 515
Viande de poulets (milliers t)
8 227
15 513
8 668
970
268
Viande de dindons (milliers t)
2 005
2 442
220
145
31
Œufs (milliers t)
6 317
5 288
1 620
377
54

La valeur des quotas des cinq productions sous gestion de l’offre (lait, œufs, volailles) frise les 40 milliards $. Toutefois, plusieurs experts s’entendent pour dire que si ce barrage saute, le marché canadien serait envahi d’une volée de poulets brésiliens ou noyé de produits laitiers néo-zélandais moins chers. Résultat : la valeur des quotas s’effondrerait.

Comme les producteurs sous gestion de l’offre ont en partie développé leurs entreprises en empruntant pour acheter des quotas, les banquiers se trouveraient à leur tour en mauvaise posture. Dès lors, l’appui des argentiers au GO5 s’explique plus facilement : on craint un « crack » financier. D’où, aussi, la volonté express de vouloir classer ces produits dans la catégorie dite « sensible ».

Gestion de l’offre / Valeurs des quotas 2005 (en milliers $ CAN)
 
Poulets à griller
7 207 000
1 984 750
Dindons
1 089 000
249 200
Poules pondeuses
(oeufs de consommation)
4 275 000
810 000
Lait
24 789 072
8 407 205
Total
37 360 072
11 451 155
Sources : La Coop fédérée, OCCD, Les Producteurs de poulet du Canada
Le Canada tente de ménager la chèvre et le chou. Pas facile. D’un côté, il veut protéger les produits sous la gestion de l’offre (sacrifier ce pan de l’agriculture lui coûterait, au bas mot, 40 milliards $, soit le prix des quotas. Et, politiquement, c’est un suicide!). De l’autre, il veut bénéficier de l’ouverture des marchés pour vendre son bœuf, son porc, mais plus spécifiquement son blé, car le pays est un des cinq greniers du monde.


La Commission canadienne du blé, sous les feux de la rampe
Dans l’œil de l’aigle américain depuis plus d’une décennie, la Commission canadienne du blé (CCB), affublée « d’entreprise d’État », est le dernier outil collectif des céréaliers de l’Ouest. Elle subit aussi le feu nourri de l’Union européenne.

« Nous servons de monnaie d’échange entre les deux superpuissances », expliquait Larry Hill, un producteur et directeur de la CCB, juste avant son départ pour Hong Kong. Car, tant les experts à l’OMC qu’à l’Alena, et même à la Commission américaine du commerce international, ont exonéré la CCB de toute pratique commerciale déloyale, incluant le dumping.

La CCB exporte en moyenne quelque 17 millions de tonnes de blé par an dans 70 pays du monde. Reconnu internationalement pour sa qualité, le blé canadien commande une prime. Advenant la disparition de la vache à lait des céréaliers canadiens, ces primes de qualité n’iraient plus dans la poche des producteurs, mais dans celles des actionnaires des multinationales Cargill, ADM, ConAgra et Louis Dreyfus. La CCB évalue le montant de ces primes à 200 millions $ par année sur un volume d’exportation moyen de 20 millions de tonnes, incluant le blé et l’orge.

Impact de la proposition des États-Unis sur le Canada
 
Coûts de production
($ CAN/kg)
1,86
0,88
1,67
3,09
Tarifs avant (238 %)
($ CAN/kg)
6,29
3,32
5,99
3,09
Tarifs après (75 %)
($ CAN/kg)
3,26
1,54
2,92
3,09
Source : Les Producteurs de poulets du Canada, 2005. (Taux de change à 0,85 $)

« Le texte final de Hong Kong signifie que l’existence de la CCB ne figurera pas à la table des négociations de l’OMC. Cela compliquera l’ambition des États-Unis d’éliminer notre système de mise en marché », souligne le président de la CCB, Ken Ritter, dans un récent communiqué. Toutefois, en échange, les agriculteurs de l’Ouest canadien perdront les garanties gouvernementales sur les acomptes à la livraison et sur les emprunts contractés par la CCB lors du prochain accord.

Baisse des tarifs
C’est au Québec que le coût de production du poulet à griller est le plus élevé! Mais grâce à des droits de douanes de 238 %, le volatile québécois s’échappe des serres de la concurrence. À Hong Kong, les États-Unis ont proposé de réduire tous les tarifs à 75 %. Conséquence : les poulets brésilien, thaïlandais et américain élimineraient d’un seul coup leur cousin ailé du Nord. Le volatile coûte en effet moins cher à produire ailleurs et, même en payant son droit d’entrée au Canada, il est encore appétissant.

Contingents tarifaires
Pour jouer le jeu du libre- échange, le Canada a accepté d’ouvrir une infime part de ses marchés contingentés (5 %) à ses concurrents internationaux à des tarifs réduits. Les exportations de poulet brésilien au Canada ont doublé l’année dernière pour occuper ce contingent. Et la volaille du géant vert brésilien peut atterrir au Canada même en payant le plein tarif.

Les cotonniers sont au coton
Dans ce conflit US contre l’Afrique cette fois, trois millions de producteurs africains sont opposés à 25 000 producteurs américains, dont les subventions ont atteint 4,2 milliards $ US en 2004-2005. L’écoulement du coton américain subventionné sur les marchés provoque une chute des prix mettant en péril le gagne-pain des fermiers africains de quatre pays, le Burkina Faso, le Bénin, le Tchad et le Mali. Ces derniers réfutent toute forme d’aide. Ils exigent plutôt l’élimination des subventions américaines, afin de faire augmenter les prix du coton et de pouvoir tirer leurs revenus du marché.

« Les États-Unis offrent d’éliminer toutes les formes de subvention à l’export, mais cela est déjà exigé par les conclusions d’un jugement de l’OMC. Ces subventions ne représentent que 10 % du montant total des aides aux producteurs de coton américains. L’entente de Hong Kong ne traite pas de la question centrale, celle des soutiens internes. Il a été prouvé que ceux-ci ont un effet de distorsion des échanges et facilitent le dumping », indique-t-on dans un communiqué d’Oxfam.


Pas d’aide, mais des marchés!
L’aide américaine en nature aux pays pauvres (constituée de 20 % de blé et de riz, et de 50 % de lait en poudre) constitue l’eldorado des surplus agricoles américains et ne surgit jamais quand les prix mondiaux sont élevés. Selon Oxfam, plus que l’aide alimentaire, c’est l’accès au marché des pays riches qui permettrait aux pays moins avancés (PMA) de s’extirper du cycle de la pauvreté.
« Une hausse de un pour cent des exportations mondiales en provenance de l’Afrique fournirait des revenus additionnels de 90 milliards de dollars par an, soit trois fois plus que les sommes consacrées à l’aide alimentaire et à l’allègement de la dette », précise Christine Laliberté, d’Oxfam.

« L’entente de Hong Kong » appelle les nations riches à ouvrir sans limitation de droits de douanes ou de quotas à 97 % des produits exportés par les pays les moins avancés. « Nous avons appuyé cette proposition en retour d’ascenseur pour l’appui à la gestion de l’offre. On parle ici de sucre, de coton, de cacao et autres produits tropicaux en provenance de 33 pays bien précis. Il faudra établir des règles strictes de pays d’origine, car l’objectif n’est pas d’encourager les multinationales », explique André Beaudoin, directeur général, UPA DI.

Le boy-scout canadien ne fait peut-être pas le poids dans l’arène agricole internationale. Mais, dans l’entente « statu quo » de Hong Kong, il a fait preuve de leadership. Reste qu’il devrait perdre sa naïveté, en se dotant à son tour d’un véritable Farm bill, comme le réclame la Fédération canadienne des agriculteurs. Après tout, des milliards de dollars en diverses promesses tombent comme de la neige sur la présente campagne électorale. Aucune n’habille correctement l’agriculture d’une vision à long terme. « Castor bricoleur » n’a pas encore compris tout le message des tam-tams africains : « Celui qui tient ton ventre te tient esclave pour l’éternité. ».


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