À l’époque où vaches et quotas s’exilent des régions du Québec, un troupeau de Suisses brunes embarque sur le traversier reliant Montmagny à L'Isle-aux-Grues pour y grossir le cheptel. C’était le 30 juin 2004. La trentaine de bêtes proviennent d’une ferme de North Gower, un petit village ontarien situé au nord d’Ottawa.

La veille, Frédéric Poulin a contracté un prêt de 200 000 $ auprès de la caisse populaire pour acheter ce troupeau et du quota. Son beau-père a mis sa propre maison en garantie pour assurer cette transaction. Le bateau délaisse le quai et amorce son trajet en demi-cercle sur l’eau. Le nouveau proprio de 32 ans a des papillons dans le ventre. Son destin de producteur agricole va se jouer sur cette île au cours des prochaines années.

Car de l’autre côté de la rive, la centaine d’habitants, dont les cinq producteurs laitiers, attendent ce « sixième cavalier ». Ces derniers ont déjà, eux aussi, tout risqué pour empêcher leur île de sombrer dans le marasme économique. Et ils ont gagné leur pari en produisant, en plus du cheddar, deux fameux fromages, le Mi-Carême et le Riopelle! Assis à la « table ronde » de la Société coopérative agricole de l'Ile aux Grues, ils ont concocté un autre projet audacieux : la production d’un nouveau fromage fabriqué cette fois avec du lait de vaches nourries avec du foin provenant des hauts marais. Une tradition perdue au fil du temps. Si le nouveau produit fait un tabac dans les épiceries fines, ils assurent, d’une part, la pérennité de leur coopérative tout en contribuant aussi à l’essor de l’île. De l’autre, ils permettent à un jeune producteur passionné de s’établir.

Frédéric et Karina Poulin louent une étable avec... vue sur le fleuve.

« Ma blonde, comme tout le monde, a rapidement son quota de m’entendre parler de vaches! », dit le sympathique agriculteur. Fils de producteur laitier, Frédéric Poulin croyait son avenir tout tracé en prenant, à 20 ans, la relève de la ferme familiale située à Sainte-Claire de Bellechasse. Mais les choses ne sont pas passées ainsi. Il quitte l’entreprise, exerce différents boulots, mettant même sur pied une compagnie de déneigement dotée d’un portefeuille de 350 clients. Mais l’appel de la ferme est trop fort. Les week-ends, il les passe à sillonner les chemins de campagne en compagnie de Karina, sa future femme, et à envier le travail des producteurs. Il vend son entreprise de déneigement et devient vacher chez des éleveurs bien établis dans sa région.

Toutefois, Frédéric Poulin n’est pas un inconnu à L'Isle-aux-Grues. Sa belle-mère y a des racines. Il donne d’abord un coup de main à un producteur de L’Isle et travaille ensuite chez un autre. Ses talents de vacher sont vite remarqués par, entre autres, la diminution du taux de cellules somatiques dans le lait des troupeaux. En 2003, Christian Vinet, directeur général de la SCA de l’Ile aux Grues, lui souffle à l’oreille le projet de production d’un fromage à partir du foin de batture. Pour le jeune vacher, c’est l’occasion en or de réaliser son impossible rêve d’établissement en production laitière.


Né sous une bonne étoile
Une bonne étoile veille sur Frédéric Poulin. D’abord, pas de maladie, aucun pis écrasé, aucune patte cassée dans son troupeau de Suisses brunes après un trajet en camion et en bateau de plus de 600 km qui sépare North Gower de L'Isle-aux-Grues. Les bêtes foulent le pré adjacent à la ferme de Gustave Painchaud comme si elles n’avaient jamais quitté l’étable de leurs anciens propriétaires ontariens, Ulrich et Christine Bollinger. Nullement incluses dans le prix d’acquisition du troupeau, les Bollinger ont fait cadeau de cinq génisses au jeune producteur pour assurer, en quelque sorte, « la continuité de leur entreprise ». Même volonté de la part de M. Painchaud, un producteur laitier de L’Isle sans relève et retiré des affaires en 2001, qui loue son étable encore tout équipée du pipeline et du réservoir à lait au jeune éleveur. « Je n’ai eu qu’à appuyer sur le bouton pour que tout redémarre », dit-il.

Porte d'entrée au Canada, des milliers d’immigrants ont transité par le poste de quarantaine de Grosse-Île situé en plein milieu du fleuve Saint-Laurent.

Mère Nature évite aussi des coûts de production au jeune éleveur. Pas besoin de labourer, ni de semer, ni d’appliquer d’engrais sur le foin de batture. Pour le récolter, il loue aussi la machinerie nécessaire à des producteurs voisins. Au cours de l’été 2003, Frédéric Poulin engrange 170 grosses balles rondes pour nourrir un noyau de 6 vaches de race suisse brune ainsi que les taures Hosltein d’un éleveur voisin, qui meublent l’étable. Au cours de l’hiver 2004, on fait des tests d’alimentation. Les bêtes d’origine helvète ruminent le foin des hauts marais en un lait qui titre à 4,5 % de matières grasses et 3,95 % de protéines. Dans l’antre de la fromagerie, Christian Vinet s’affaire en secret à développer ce nouveau fromage. Et, en mars 2004, on déguste la première meule… un délice! Feu vert : on peut passer d’un noyau à un troupeau de Suisses brunes qui produiront 6000 litres de lait par année. Le fromage, lui, est baptisé « Tomme de Grosse Ile », en l’honneur de « l’île de la quarantaine ». Des milliers d’immigrants, surtout des Irlandais fuyant la famine, y ont fait une halte obligatoire entre 1832 et 1937, avant de gagner la terre ferme et poser des briques sur le pays que nous connaissons aujourd’hui.


Un rêve, une dure réalité
Frédéric Poulin perçoit une prime moyenne de 7,50 $ l’hectolitre, une aide octroyée par la SCA de l’Ile aux Grues pour faciliter son établissement et un montant comparable à « une prime de lait bio ». Plus de la moitié de son actuel quota de production de 23 kilos provient de prêts qu’il lui faudra racheter d’ici cinq ans pour une rondelette somme de 450 000 $. Une première tranche de 5 kilos provient de l’aide à l’établissement prêtée par la Fédération des producteurs de lait du Québec (FPPL). Une autre tranche de 10 kilos, administrée par la FPPL, provient du programme de substitution des importations de la Commission canadienne du lait (CCL). Ce quota d’innovation est prêté aux fromageries pour être distribué à l’ensemble des producteurs de la province. En raison de la situation géographique particulière de L'Isle-aux-Grues, Frédéric Poulin est le seul producteur à en bénéficier. Il joint ainsi une autre exception à la règle, celle d'un éleveur de race canadienne qui approvisionne la Fromagrie Tournevent des Îles-de-la-Madeleine.

Christian Vinet, directeur général de la SCA de l'Ile aux Grues, ne se fait pas prier pour goûter à son dernier cru, « Le Tomme de l'Isle », baptisé en l'honneur du lieu historique. En arrrière-plan se trouve un des bâtiments ayant servi à abriter des immigrants fuyant, entre autres, la famine qui sévissait en Irlande.

Le rêve de Frédéric Poulin est donc aujourd’hui devenu une dure réalité. De plus, quels investissements faire à la ferme? Il a déjà changé l’ancien pipeline pour un nouveau en vue de traire le double d’animaux. Il a aussi doublé l’espace individuel des vaches pour leur donner plus de confort. Mais il manque d’espace pour les génisses : faudrait-il agrandir l’étable? Et la machinerie, l’acheter neuve ou usagée? Le jeune éleveur a retenu les sages conseils prodigués chez ses précédents employeurs. « Un gros parc à machinerie, ça m’impressionne pas. C’est ce qui reste dans ton portefeuille à la fin de l’année qui compte! », lui a déjà dit l’un d’eux. C’est dans cet esprit qu’il vient d’acquérir une presse à balles rondes usagée, mais en parfait état.

D’autres questions flottent dans l’air. Karina, son épouse, qui travaille comme ingénieure au ministère des Transports du Québec, pourra-t-elle d’ici deux ans délaisser son emploi pour le rejoindre à temps plein sur la ferme? Le jeune couple fondera-t-il alors une famille? Lorsque Frédéric Poulin fait son train en sifflant matin et soir, il a toujours une petite pensée bien ancrée en tête : « Beaucoup de gens m’ont fait confiance. Rien ne les obligeait. La plus belle façon de les remercier, c’est de réussir ».


En alimentant ses bêtes avec du foin de batture, Frédéric Poulin ressuscite une vieille tradition perdue sur l'archipel de L'Isle-aux-Grues.

Les 500 hectares de hauts marais de L'Isle-aux-Grues sont parmi les derniers sanctuaires du genre au Québec. « Plus de 40 % des marais ont été détruits entre 1950 et 1980 », explique Emmanuel Dalphé-Charron, biologiste à la société de conservation Canards Illimités Canada, dont la devise est « Des marais pour la vie… ». L’endroit abrite plus de 200 espèces d’oiseaux sauvages, dont l’oie et le canard malard, prisées par les chasseurs, ainsi que des espèces menacées. Parmi celles-ci se trouvent le hibou des marais et le râle jaune, un petit oiseau nocturne unique en Amérique du Nord, très difficile à observer, et au cri particulier, « comme deux roches qu’on cogne ensemble ».

Les hauts marais doivent leur nom à l’influence des hautes marées dites « d’équinox ». Deux fois par année, au printemps et à l’automne, la zone est submergée sous près d’un mètre d’eau. Depuis mai 2005, Canards Illimités tente d’élaborer un plan d’aménagement des marais auprès de la trentaine de propriétaires qui se partagent ce haut marais en une centaine de lots. Un plan qui veut concilier les intérêts des chasseurs, des observateurs d’oiseaux et des… agriculteurs. « Nous voulons faire une mosaïque en fauchant certaines parcelles, d’autres non, pour équilibrer les besoins de chacun », explique Dalphé-Charron.

Le biologiste constate que le marais laissé en friche est envahi par des arbustes et que les coupes de foin de batture peuvent favoriser la nidification de plusieurs oiseaux et peut-être… le retour des oies! Depuis des années, ces dernières ont délaissé ce haut marais pour envahir les champs fraîchement ensemencés de maïs sur le continent jusqu’au Lac-Saint-Jean, au grand dam des producteurs! Les jeunes pousses vertes des battures fauchées attireraient à nouveau les oies au printemps suivant.

Toutefois, Patrick Vézina, producteur laitier à L’Isle et président de la Corporation de la sauvagine, en doute : « Le troupeau d’oies est passé de 250 000 à 1 000 000 d’oiseaux, et son garde-manger s’étend aujourd’hui à tout le Québec ». Selon ce producteur, les oies ont changé leurs habitudes alimentaires en raison aussi de la pression de la chasse. « En permettant la chasse au printemps et en augmentant le quota de 5 à 20 oiseaux tués par chasseur, le fédéral se tire dans le pied. Les oies ne sont pas folles, elles ont déjà changé leur corridor de migration en évitant si possible L’Isle. »

Quoi qu’il en soit, en lançant le Tomme de Grosse Ile, les membres de la Société coopérative agricole de l'Ile aux Grues font renaître une vieille tradition, puisqu’il y a encore 60 ans à peine, les vaches allaient paître les battures avec les oies.

Et que le lait acheté des producteurs par les deux fromageries locales, l’autre étant située sur l’Île-aux-Oies, servait à confectionner un fromage « de batture ».

Environ la moitié des hauts marais de L'Isle-aux-Grues, soit 250 hectares, sont potentiellement récoltables. Frédéric Poulin a conclu des accords avec plusieurs propriétaires de parcelles pour récolter le foin de batture. Cette dernière se fait entre la quatrième semaine d’août et la mi-septembre « pour éviter de déranger les oiseaux durant la période de mue qui dure trois semaines consécutives au mois d’août ».


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