À l’automne 2004, la Commission de la culture, l’une des onze commissions parlementaires permanentes de l’Assemblée nationale du Québec, a tenu une consultation publique sur l’avenir du patrimoine religieux. L’objectif : mettre en œuvre des solutions durables pour préserver un patrimoine riche d’histoire et de symbolique. Il inclut tous les églises, presbytères, couvents, monastères, cimetières et bien d’autres éléments, dont les croix de chemin. Dans cet esprit de questionnement, nous avons voulu en savoir plus sur ces croix de chemin qui parcourent encore nos campagnes et nos villages.


Le Québec des siècles passés a vu s’édifier des croix de chemin dans pratiquement tous les rangs de campagnes. Ces croix de bois ou de fer, certaines ornées d’instruments de la Passion, d’autres arborant un christ sculpté, faisaient partie des lieux sacrés où l’on se rassemblait pour prier. Le mois de mai durant, on y récitait le chapelet en demandant la protection nécessaire, le courage du lendemain et d’abondantes récoltes.

Le dernier inventaire provincial de croix de chemin, terminé en 1977 et dirigé par l’historien Jean Simard, en recensait autour de 3000. Que reste-t-il de ces croix? Ont-elles encore un sens pour ceux et celles qui veillent à leur entretien, pour les habitants, les passants, les croyants? Jouent-elles toujours ce rôle de repère de la foi?

Le milieu rural est-il toujours bon gardien des valeurs religieuses et chrétiennes qui ont marqué et façonné l’histoire de la société québécoise?

Croix de Christian Jodoin. Anciennement à l'église du village de Rougemont, cette croix a été récupérée par M. Tétreault, dont la terre a été vendue à Jean Jodoin, père de Christian.


Un mélange de fierté et de profond respect
Tous les lundis de mai, les habitants de Rougemont et des environs se recueillent autour d’une des cinq croix de chemin de cette paroisse pour y réciter le chapelet. Une tradition qui a repris vie il y a un peu plus de 10 ans. La croix de chemin que l’on retrouve au verger de Christian Jodoin et de Lorraine Alix appartenait autrefois à l’église du village. Chaque année, l’endroit accueille entre 50 et 100 personnes pour prier la Vierge Marie. « Cette pratique fait partie de nos traditions », témoigne Christian Jodoin. Même s’il ne fréquente pas souvent l’église, l’agriculteur tient à la croix de chemin qui, selon lui, appartient également aux gens du village. Avec leurs trois enfants, Christian et Lorraine ont fait partie du rassemblement du lundi 30 mai 2005. Le curé de la paroisse, Jacques Chaput : « Les gens sont fiers de cette tradition et nombreux à se déplacer. Ce sont eux qui organisent la récitation du chapelet aux croix de chemin, pas moi. L’une d’elle, située sur la montagne de Rougemont, s’est conservée grâce à un comité désigné les Amis de la croix. » Cette fierté n’est-elle pas surtout celle de la génération qui a vécu la mise en place des croix de chemin?

« Je crois qu’elle se transmet à la jeune génération, indique Jacques Chaput. Tout dépend de nous, de l’importance que nous accordons à la transmission de la foi et de l’esprit dans lequel nous le faisons. Si nous perpétuons nos traditions religieuses dans le regret ou le mépris, nous ne récolterons pas grand-chose. »

Croix de Chantal Gagnon, de Saint-Liboire. Au début du siècle passé, cette croix était située de l’autre côté du chemin. C’est M. Duchesneau, l’ancien propriétaire de la maison qui, aidé financièrement par les gens du rang, l’a fait déménager sur son terrain, qui appartient aujourd’hui à Chantal et Alain Gagnon.

« Je ne suis pas vraiment pratiquante, confie Chantal Gagnon de Saint-Liboire. Lorsqu’en 2002, les gens du village m’ont demandé de rendre la croix disponible pour la récitation du chapelet, j’étais heureuse de le faire. Cette croix est un bel hommage à nos ancêtres et à tout ce qu’ils nous ont légué. » Propriétaire de la croix depuis quatre ans et demi, Chantal bénéficie d’une aide financière de la municipalité pour son entretien.

« J’en prends soin et je la fleuris, car je sais que les gens apprécient. » Certaines des personnes interrogées aspirent d’ailleurs à redonner à leur croix leur authenticité d’autrefois. C’est le cas de la croix de Rosaire Pion, située à Saint-Thomas-D’Aquin.

Croix de Rosaire Pion, de Saint-Thomas-d'Aquin. Cette croix d'acier a été dressée par les parents de Rosaire Pion en 1960. Cette paroisse compte deux autres croix de chemin.
« Nous voulons perpétuer l’idée de nos grands-parents, explique Caroline Pion. C’est pour cette raison que nous renouvellerons la brique, pour qu’elle garde son style ancien. » Souvent, lorsque vient le temps de rénover la croix de chemin, l’esprit de corvée refait surface et la plupart de ceux qui y travaillent ne veulent pas se faire payer. Germain Beauregard, agriculteur retraité de Saint-Damase témoignera élogieusement de sa croix de chemin, relevée des cendres en 1979 grâce à un consensus financier des habitants du Haut-de-la-Rivière. L’ancêtre de cette croix avait été construite en 1929 et était tombée d’usure par le vent. « Cette croix est éclairée la nuit grâce à la bonté de la coopérative d’électricité de Saint-Jean-de-Rouville. Je suis le seul de la région à avoir un droit acquis pour l’éclairage d’une croix de chemin », souligne fièrement M. Beauregard.


Au-delà des souvenirs et du symbole
Les croix de chemin réfèrent à quelque chose de très profond pour les agriculteurs. Rejoint par téléphone à la ferme aujourd’hui dirigée par ses fils, Réal Laflamme m’explique que lorsqu’il cédera sa terre à ses garçons, une clause sera inscrite dans l’acte notarié : celle de perpétuer l’entretien de la croix de chemin. Construite en 1868, cette croix est ce que l’on appelle un calvaire, une croix à laquelle est suspendu un christ sculpté. Situés sur la terre voisine de celle de son père, Réal et sa famille héritent de cette croix lorsque Réal achète lui-même cette terre. Lorsqu’on lui demande pourquoi il n’a pas enlevé ce calvaire lorsqu’il a fait l’acquisition de cette terre, il sursaute : « Il n’a jamais été question d’enlever cette croix. Trop de souvenirs s’y rattachent. Lorsque nous étions jeunes, il s’organisait les chapelets durant tout le mois de mai et c’était l’occasion de se rencontrer. »

Avec une certaine réserve, les hommes et les femmes interrogés parleront aussi d’une protection divine. Les nuances apportées, il est question ici d’une protection proactive : « Aide-toi et le Ciel t’aidera ». La croix de chemin est aussi un symbole de foi auquel encore beaucoup de gens s’identifient, qu’ils se disent pratiquants ou non.


Croix de Germain Beauregard, de Saint-Damase. Érigée en 1979 grâce à la contribution des Amis de la croix du Haut de la Rivière, elle est la réplique fidèle de celle élevée en 1929 en face de la maison. La paroisse compte huit croix de chemin.
Le sens communautaire
« Autrefois, la croix de chemin unissait les gens du rang, indique Germain Beauregard, il y avait une solidarité autour de ces croix qui dépassait toutes les différences que nous pouvions avoir. Les croix de chemin rappellent ces communautés vivantes qui traversaient ensemble de dures épreuves. C’était une époque où nous avions plus de temps et moins d’exigences. Aujourd’hui, nos jeunes sont sur le tracteur souvent jusqu’au soir, car les terres sont plus grandes. Je ne suis pas nostalgique. Les temps changent et je ne suis pas prêt à dire que c’était mieux avant. Notre pratique religieuse est différente, moins visible, plus intérieure. Mes enfants n’ont peut-être pas le même attachement que moi à la croix de chemin, mais je suis certain qu’ils continueront de l’entretenir par respect pour ceux qui ont vécu avant eux. »


Le milieu rural : bon gardien des valeurs chrétiennes?
Si les églises de campagne sont appelées progressivement à disparaître, les croix de chemin semblent vouloir vivre longtemps. La société est-elle encore très attachée à une ruralité empreinte du sacré et des valeurs judéo-chrétiennes de jadis? Pour nous aider à y réfléchir, nous nous sommes entretenus avec Jacques Grand’Maison, prêtre, sociologue et théologien toujours très actif. Auteur de plus d’une douzaine de livres, l’un d’eux, Quand le jugement fout le camp, fait référence à l’univers symbolique et à l’importance des repères historiques et sacrés dans la construction et le développement du jugement individuel et collectif. Son entrée en matière est le récit d’une histoire bien réelle, spécialement écrite pour nous, révélant qu’il reste de nos croix de chemin une richesse spirituelle encore très signifiante pour l’ensemble de notre société.

« Les agriculteurs et les agricultrices ont devant eux le défi de se réapproprier des valeurs de base intimement liées à leur milieu de vie. C’est tout à fait vrai d’affirmer que le milieu rural porte en lui ce rôle d’être le gardien des valeurs chrétiennes, estime le sociologue et théologien. Nous sommes passés d’une culture de soumission à la nature à une technologisation de la nature en rejetant au passage tout le sacré et le culturel qui s’y rattachent. Nous sommes en train de perdre l’humus de nos terres en même temps que celui de notre culture religieuse et de nos rapports humains. Il y avait dans notre histoire culturelle et catholique, un horizon de sens capable de traverser la vie et toutes ses difficultés. Un horizon porteur d’espérance que le monde laïque n’a pas réussi à remplacer. Or, il se trouve que le milieu rural porte en lui des repères historiques et culturels très riches. Ce milieu incarne également tous les liens qui unissent l’humanité à la nature. Le défi qui se pose actuellement aux agriculteurs et aux agricultrices est de réussir à rallier les valeurs liées au progrès tout en révisant le rapport qui nous lie à la nature et à l’âme humaine, aux assises de la vie et à la foi qui ouvre à plus grand que soi. »

Jacques Grand’Maison prêtre, sociologue et théologien.
Fête familiale autour d’une croix de chemin
Il y a quelques années, on m’avait invité simplement à titre d’ami à un rassemblement de famille, un réseau de parenté de quatre générations, pour la remise en valeur d’une croix de chemin logée à un carrefour de routes rurales, sur la terre d’un des leurs. Il y avait là une quarantaine de personnes de tous âges, la plupart vivaient en ville.

Mon ami m’avait informé de la préparation de cette fête, de ses étapes et des discussions sur le contenu et le texte emblématique qu’on allait attacher à la croix. Au moment de la préparation de cette fête, il y eut une discussion fort animée reliée aux divers positionnements religieux ou non religieux des uns et des autres, mais sur un fond de respect de ce marqueur à la fois historique, culturel et religieux qu’était la croix de chemin pour leur souche familiale commune.

Au début de ces échanges préparatoires, plusieurs textes étaient sur la table. Un seul était en plein dans la tradition chrétienne de spiritualité populaire catholique, sous forme d’une prière très orthodoxe. Prière à Jésus, Marie et Joseph avec une référence à une espérance qui traverse la vie, la mort et l’au-delà. La mort et la résurrection du Christ comme porteur de cette espérance pour tous les humains.

Un autre texte, de facture plus culturelle, évoquait les valeurs qui ont été transmises par l’histoire de leur famille et de sa lignée de quatre générations. Avec une pudeur, une réserve, mais aussi, une ouverture sur l’expérience religieuse qui a inspiré et fait vivre ces valeurs. Fait à noter en ce texte, la croix n’avait rien de la croix comme spectre de la mort, comme drame de péché, comme rachat de la culpabilité des humains. Bref, une mémoire positive qui se démarque du procès convenu de la grande noirceur d’hier. Comme si, à travers une mémoire familiale concrète, on n’avait pas les obsessions idéologiques de rejet, de refus global de notre héritage historique religieux.

Les deux autres textes, à vrai dire peu partagés par les membres de l’équipe préparatoire, relevaient davantage d’un certain ésotérisme abstrait ou d’un discours éclaté que seuls leurs auteurs comprenaient. Même les esprits non religieux du groupe étaient plus à l’aise avec la mémoire chrétienne qu’avec ces propos religieux désarticulés, hors du champ de conscience de la majorité. Mais étonnement, le consensus s’est fait assez rapidement autour d’une synthèse des deux premiers textes.

C’est la mémoire chrétienne elle-même qui a pris le dessus comme assise première et fondamentale de ce rendez-vous, où il ne manquait presque personne du réseau. Aucune crispation. Les ados semblaient tous heureux d’y être, de vivre cela. Les plus petits posaient des questions. J’ai entendu des réponses d’adultes qui semblaient redécouvrir une mémoire que j’avais crue morte. J’avais ce sentiment que leur religion d’origine était la principale sinon l’unique point commun culturel et spirituel d’âme partagée, de retrouvailles, d’appartenance identitaire, en deçà et au-delà de leurs différences d’âge, de génération, de milieu de vie, de statut social et d’aventure personnelle. Plus qu’une mémoire partagée, une étonnante complicité entre eux transcendait tous les différents conflits d’hier, une vraie fête, quoi!

Jacques Grand’Maison


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