La Coopérative de producteurs de sirop d’érable a célébré, en 2005, son 80e anniversaire de fondation. Le Coopérateur agricole s’est entretenu avec MM. Gilles Croteau et André-Paul Laroche, deux figures marquantes du milieu acéricole québécois, pour retracer le fabuleux parcours d’une entreprise qui, au fil des ans, s’est positionnée comme le leader incontestable de l’acériculture nord-américaine.


La petite érablière que possédaient ses parents à Saint-Antoine-de-Tilly, dans Lotbinière, y est certainement pour quelque chose. Gilles Croteau a passé 36 ans de sa vie chez Citadelle. Il y fait son entrée en 1952, au poste de secrétaire général. Il côtoie alors Cyrille Vaillancourt, conseiller législatif à Québec, puis sénateur à Ottawa, fondateur de la coopérative, en 1925, et gérant de celle-ci jusqu’à son décès en 1969.

« À mes débuts, la coopérative comptait déjà près de 4000 producteurs membres, se rappelle Gilles Croteau, qui en a été le directeur général de 1972 à 1988. On exportait presque toute notre production de sirop aux États-Unis, principalement pour le marché industriel, et un peu en France. General Foods l’utilisait pour fabriquer ses propres sirops et American Tobacco en aromatisait le tabac des cigarettes Lucky Strike. Mais au fil des ans, ces entreprises ont substantiellement réduit leurs importations. Nous nous sommes alors penchés sur le marché de détail au Québec, ailleurs au Canada et à New York. Des marchés d’exportation ont aussi été développés, en Allemagne, en Australie, en Angleterre et au Japon où, à Tokyo, j’avais même organisé une dégustation de tire sur la neige, qui s’était avérée un franc succès. »

Gilles Croteau est préoccupé par l’avenir de l’acériculture, et pas que sur le plan politique : « Le Maple Belt d’Amérique du Nord est aujourd’hui menacé par le réchauffement climatique. Qu’adviendra-t-il de la production de sirop? La forêt peuplée d’érables migrera-t-elle plus au nord où l’on ne retrouve actuellement que des conifères? »

Gilles Croteau est le seul québécois à avoir été nommé membre honoraire du prestigieux « Maple Hall of fame » du North American Maple Syrup Council. L’organisme, qui finance des projets de recherche en acériculture, regroupe les associations d’acériculteurs de quatre provinces canadiennes et douze états américains. Cette distinction, qui lui a été attribuée en 1998, rend hommage à une personne pour services exceptionnels rendus à la cause de l’acériculture nord-américaine. « Bien entendu, ça fait un velours, dit-il. J’en suis très fier. » Gilles Croteau a également participé à la fondation de l’Institut international du sirop d’érable dont il a été l’un des présidents. L’Institut fait la promotion de la consommation du sirop d’érable et veille à ce que seul le sirop d’érable pur à 100 % puisse être ainsi étiqueté. M. Croteau a aussi été directeur général de la Coopérative des apiculteurs du Québec et administrateur au Conseil de la coopération du Québec.

De son confortable appartement du Vieux-Lévis, d’où il a une vue splendide du fleuve et de la ville de Québec, Gilles Croteau témoigne de la grande innovation dont a toujours fait preuve Citadelle. « Les bistros-boutiques que Citadelle a mis sur pied au cours des dernières années en sont un très bel exemple », dit-il. Tous ces efforts pour développer les marchés font aujourd’hui de Citadelle le plus important exportateur de produits de l’érable au monde. On en retrouve dans plus de 35 pays.


Des débuts chaotiques
L’industrie acéricole québécoise n’a toutefois pas toujours fait preuve de rigueur et de discipline. Au début des années 20, des industriels américains menacent de stopper leurs importations en raison de la piètre qualité d’une partie du sucre d’érable que le Québec expédie au sud de la frontière – les pains de sucre contiennent alors parfois du son d’avoine, de la cassonade et même des roches. Le ministre de l’Agriculture de l’époque exhorte le sénateur Vaillancourt à mettre de l’ordre dans cette industrie. Chaud partisan des caisses populaires, il n’y voit qu’une solution : fonder une coopérative. L’idée fait boule de neige et, en 1925, une centaine d’acériculteurs y adhèrent. La coopérative Les Producteurs de Sucre d’Érable de Québec voit le jour.

En 1939, pour des raisons d’innocuité, de qualité et d’ouverture des marchés, les vieux seaux utilisés pour récolter l’eau d’érable, fabriqués de divers métaux et soudés au plomb (les clients américains exigeaient que les produits qu’ils importaient en soient exempts), sont tous remplacés par des seaux d’aluminium.

De son côté, le ministère de l’Agriculture mise sur l’éducation. Il met sur pied une sucrerie expérimentale où l’on enseigne les techniques de fabrication. Les ingénieurs du ministère des Terres et Forêts prônent quant à eux l’augmentation du rendement de chaque entaille. Ils recommandent d’éclaircir les boisés et de bien prendre soin des arbres. Le rendement et la qualité des produits s’améliorent sensiblement. Le sucre est mis en pains de 70 livres et le sirop, conservé dans des contenants de cinq gallons. Les trois premières récoltes des sociétaires sont entreposées dans les locaux de la Coopérative fédérée de Québec, situés dans la capitale. La marque Citadelle date de 1927 et les premières étiquettes portent d’ailleurs l’illustration de la citadelle de Québec. En 1972, l’entreprise installe son siège social à Plessisville, en plein cœur des régions acéricoles du Québec, où elle avait fait construire, en 1928, une usine de conditionnement et de transformation du sirop d’érable.

Tout comme Gilles Croteau, André-Paul Laroche a été un observateur de premier plan de l’évolution de Citadelle. Il en a été administrateur de 1975 à 1981, vice-président en 1982 et président de 1983 à 1991. Plusieurs événements ont marqué sa carrière, il se rappelle, entre autres, les nombreux producteurs acéricoles, de toutes les régions du Québec, qu’il a eu la chance de connaître et desquels il a beaucoup appris.

Âgé de 80 ans, André-Paul Laroche habite Saint-Camille, un sympathique village de 450 habitants situé entre Asbestos, Sherbrooke et East-Angus. Ce lieu abrite notamment Le P’tit Bonheur, un organisme de développement communautaire et culturel à but non lucratif qui présente régulièrement musiciens, peintres et comédiens bien en vue au Québec. C’est également là que se rencontrent, souvent quotidiennement, pour y prendre le café, plusieurs agriculteurs retraités. M. Laroche le fréquente régulièrement.

Dès le début des années 60, on voit apparaître les premiers systèmes de tubulures pour la récolte de l’eau d’érable. Cette technique facilite grandement la tâche des producteurs et leur permet d’en faire plus. En revanche, les défauts de saveur s’avèrent nettement plus fréquents en raison des difficultés qu’ils éprouvent à bien nettoyer ce nouvel équipement.

Coopérateur de longue date, André-Paul Laroche a été, au début des années 60, président de la beurrerie du village, qui rassemblait alors quelque 200 producteurs laitiers. Aujourd’hui, il occupe toujours un poste d’administrateur au conseil de la caisse populaire de Saint-Camille.

Cinquième génération des Laroche établie sur la ferme à Saint-Camille, André-Paul transmet à l’un de ses 15 enfants, en 1979, son érablière de 3000 entailles, sa ferme laitière et 1200 acres de terre. L’entreprise a depuis beaucoup progressé. Des bâtiments neufs, spacieux et dotés d’équipements de pointe, abritent 85 vaches en lactation et autant de sujets de remplacement.

Deux événements avivent la fierté d’André-Paul Laroche. D’abord le voyage qu’il entreprend au Japon pour assister à la prestigieuse exposition Foodex, en 1986, où il fait la connaissance de l’ambassadeur du Canada. Puis, à la même époque, l’installation à l’usine de Plessisville de silos pour entreposer et conserver sous atmosphère contrôlée le sirop des sociétaires de la coopérative. « Pas une entreprise au monde n’était alors équipée de la sorte, et encore aujourd’hui, exprime fièrement M. Laroche. C’est une grande réalisation. »

« Ces silos permettaient, entre autres, de libérer les barils, qui étaient auparavant longuement entreposés, et d’éviter du coup le risque de fermentation du sirop ou de sa précipitation sous forme de cristaux, enchaîne Gilles Croteau. Tous les sirops sont mis à point, filtrés, puis classés par silo selon leur couleur et leur saveur. Ils peuvent ainsi se conserver plusieurs mois sans que leurs caractéristiques n’en soient altérées. Nos affaires sur les marchés de détail et d’exportation ont dès lors beaucoup progressé. Par ses pratiques rigoureuses et la grande qualité de ses produits, la coopérative a toujours été, en quelque sorte, le chien de garde de l’industrie. »

André-Paul a transmis à un des ses fils, en 1979, son érablière de 3000 entailles, sa ferme laitière et 1200 acres de terre. L'entreprise a depuis beaucoup évolué et les équipements se sont radicalement
modernisés, comme en témoigne cet évaporateur.

André-Paul Laroche et Gilles Croteau avaient tous deux un sens inné des affaires. Ce qui a bien servi la coopérative. Les négociations avec certaines institutions financières, au début des années 80, alors que les taux d’intérêts frôlent les 20 % se sont parfois avérées ardues. Afin de maintenir à flot la coopérative, ils ont su les convaincre de prêter à l’entreprise les sommes nécessaires pour payer aux sociétaires plusieurs millions de livres de sirop. La coopérative compte alors 4250 membres et reçoit de 45 à 50 % du sirop fabriqué au Québec, soit 8,7 millions de livres. Le Québec produisait 90 % de la récolte canadienne et de 60 à 70 % de la récolte mondiale. « Pour convaincre les prêteurs, nous avons prélevé, en garantie, 25 cents pour chaque livre de sirop reçu à la coopérative. Ça n’a pas fait l’affaire de tous, et il a fallu s’expliquer dans de multiples assemblées régionales, indique l’ancien président qui écrivait lui-même tous ses discours. Mais ça nous a ouvert les portes de la banque et toutes les sommes prélevées ont été entièrement remboursées aux producteurs. »

Quand on demande aux deux hommes ce qu’ils pensent de la tournure que prennent aujourd’hui les événements dans le secteur de l’érable, tout en se remémorant plusieurs souvenirs, ils s’accordent pour dire que Citadelle est une entreprise coopérative que l’on doit, par tous les moyens, se garder d’abîmer.


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