Coupons les gaz! Emie Désilets, coordonnatrice du Programme d’atténuation des GES des Producteurs laitiers du Canada est en compagnie d’Anass Soussi-Gounni, inventeur du biofiltre installé sur la ferme des Groleau qui capte les émissions de méthane de la fosse. Le nom des bactéries du biofiltre est tenu secret, car on va chercher à faire breveter le procédé. Le filtre est composé de tourbe qui peut être épandue sur les champs sans problème une fois sa vie utile terminée, après cinq ans.


Mliquetis de chaînes, souffle puissant des bêtes, mastication en chœur, tout a l’air paisible dans l’étable de 120 vaches des Groleau. Rien ne distingue cette étable d’une autre, si ce n’est qu’à chaque intervalle de trois vaches, une sonde dissimulée au plafond mesure les rots des animaux, qui représentent 85 % de la quantité de méthane (CH4) émis par les ruminants. Les sondes, qui prennent une mesure de l’air ambiant jour et nuit toutes les dix minutes, sont reliées à un ordinateur central. Le but de cette expérience : déterminer la quantité de méthane produit par kilogramme de lait.

Le méthane, 21 fois plus nocif que le CO2, est un des principaux gaz à effet de serre (GES) responsables des changements climatiques de la planète. « Nous participons à cette expérience pour savoir où on est rendu en agriculture. Est-ce qu’on pollue plus ou moins avec 50 vaches qui produisent 10 000 kilos de lait ou 90 vaches qui produisent 8000 kilos de lait? », questionne Diane Groleau, copropriétaire de la Ferme Jean-Noël Groleau. Sur le toit de l’étable, une véritable petite station météo capte aussi toutes les humeurs de dame Nature afin de comprendre l’influence du vent du nord ou de l’humidité de l’été sur le taux de méthane en circulation dans la bâtisse.

Claudia Bluteau, ingénieure, comptabilise les émissions de CH4 produites à l’étable 24 heures par jour. Les vaches ont un effet bœuf sur la production de GES!

« On cherche à quantifier la production de méthane des élevages au Québec », explique Daniel Massé, du Centre de recherche et développement sur le bovin laitier et le porc d’Agriculture et Agroalimentaire Canada situé à Lennoxville. Le gouvernement canadien s’est en effet engagé à légalement réduire ses émissions de GES avec l’Accord de Kyoto, ratifié en 1997 et qui a pris force de loi en 2005. L’agriculture représente 10 % des émissions de GES au pays. Selon le « plan vert » d’Ottawa, les réductions de GES à la ferme, grâce à de meilleures pratiques culturales, pourront être vendues sous forme de crédits de carbone tant au gouvernement fédéral qu’aux grands émetteurs finaux (GEF) : pétrolières, cimenteries… Moins d’une centaine de ces GEF sont responsables de près de la moitié des émissions de GES au pays.

L’expérience amorcée chez les Groleau en juillet 2004 en est à sa première phase et se mène aussi sur une autre ferme laitière au Québec. On sait aujourd’hui qu’une vache produit entre 450 et 600 litres de méthane par jour, « l’équivalent d’une voiture ordinaire qui roule 14 600 km par année »1! Et le premier moyen de lutte envisagé pour diminuer ces émissions de méthane sera de trafiquer l’alimentation des bêtes. « Si, pour une même quantité de nourriture absorbée, une vache produit plus de lait et moins de méthane, cela pourrait être rentable pour le producteur », poursuit Daniel Massé.

Des chercheurs du Québec, de l’Ontario, de la Nouvelle-Écosse et de l’Alberta vont tenter d’incorporer huiles alimentaires, gras, inhibiteurs de méthane, nouveaux fourrages pour concocter un futur menu plus « écolo ». Les scientifiques estiment être en mesure de diminuer les émissions de méthane par vache de 10 % à 20 %, soit environ 100 litres par animal! Pour le moment, il est difficile de chiffrer cette diminution de méthane en litres de lait. Les expériences menées dans différents troupeaux le démontreront.

Les mesures d’émissions de méthane ne s’arrêtent pas à l’étable des Groleau. La fosse à fumier voisine est scellée hermétiquement à l’aide d’une membrane géotextile. Là, on mesure la deuxième source en importance de méthane émis par les vaches, soit le fumier. Le méthane produit dans la fosse est acheminé dans un biofiltre où il est décomposé en CO2 grâce au travail de bactéries spécialisées. Un procédé vachement écolo, selon Daniel Massé. « La plante absorbe le CO2. La vache digère la plante et, en ruminant, produit du CH2. Le biofiltre, lui, retransforme le méthane en CO2. Nous recyclons complètement notre molécule de CO2! »

Diane et Jean-Noël Groleau. « Nous récupérons et recyclons beaucoup plus que les citadins. Cette expérience va nous donner l’heure juste sur notre contribution aux GES et les possibles retombées économiques de ces émissions ».

La première phase du projet en cours chez les Groleau, qui a nécessité un investissement de 150 000 $, se terminera en mai 2006. M. Massé espère obtenir un nouveau financement pour enclencher une deuxième phase de recherche. Celle-ci permettrait de développer un autre moyen que le biofiltre pour disposer du méthane produit dans la fosse à lisier, cette fois en brûlant ce gaz. « Présentement, l’installation d’une torchère coûte 20 000 $ pour répondre aux normes canadiennes qui sont conçues pour les résidences. Les Américains ont développé des torchères pour le secteur agricole. Elles coûtent entre 200 $ et 300 $ l’unité. Elles servent, entre autres, à sécher des grains. »

M. Massé concède que le volume de lisier produit par les 120 vaches des Groleau, contrairement aux gigantesques fermes californiennes, ne permettrait pas de chauffer un bâtiment ou de sécher des grains sur la ferme. D’abord, la fosse est vidée deux fois par année, au printemps et à l’automne. Et l’hiver, les bactéries qui décomposent le lisier refusent de travailler lorsqu’il fait – 10 °C. Mais ce qui compte « c’est de trouver un moyen économique de diminuer la production de méthane ».

Une méthodologie fédérale de quantification et de certification des crédits de carbone produits à la ferme devait débuter en janvier 2006, mais les élections ont retardé l’établissement des règles du jeu. « On n’a encore aucune idée du coût d’enregistrement par tonne de carbone pour des projets de diminution de GES. Est-ce que ça vaut la peine de s’inscrire auprès des autorités individuellement ou collectivement? », souligne Émie Désilets, coordonnatrice du Programme d’atténuation des gaz à effet de serre (PAGES) des Producteurs laitiers du Canada.

Autre grand inconnu : le prix de la tonne de carbone en soi puisque le marché canadien de CO2 n’a pas encore démarré. « On ne sait pas si ce prix va justifier les investissements à la ferme. Pour le moment, les profits ne sont pas dans les crédits de carbone, mais dans l’amélioration de l’efficacité de certaines pratiques à la ferme comme l’alimentation », estime Émie Désilets.


1 Rochette, Philippe. Les sources agricoles de gaz à effet de serre (GES) au Canada, Agriculture et Agroalimentaire Canada, Sainte-Foy, 2004.


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