«Grâce à la création d’une bourse de crédits de carbone, les producteurs agricoles deviendront en plus des pourvoyeurs de services environnementaux », soutient Carol-Ann Brown, de Climate Change Central, qui organisait un séminaire sur le potentiel économique des changements climatiques en agriculture à Calgary, en Alberta, un peu avant que Montréal n’accueille, en décembre dernier, quelque 10 000 délégués à la conférence des Nations Unies sur le réchauffement de la planète.

Bourse de carbone. Système national de quotas d’émissions. Deux outils à résonance familière aux oreilles des agriculteurs canadiens. Outils qui sont aussi au cœur de la stratégie du Canada et des 35 autres pays industrialisés signataires du Protocole de Kyoto. Ce dernier vise à réduire les gaz à effet de serre (GES) qui cuisent la Terre. En chiffrant une tonne de CO2 en bourse, au même titre qu’un boisseau de blé, on espère couper les gaz.


L’Europe a déjà pris une longueur d’avance. Les 7 bourses européennes amorcées en janvier 2005 fonctionnent comme un compte bancaire avec débit et crédit. Si un pays ou une entreprise dépasse son quota d’émissions ou « droit de polluer », elle doit acheter des crédits de CO2 à la bourse. Par contre, si elle produit moins que son quota, en investissant dans de nouvelles technologies vertes, elle peut vendre ses économies de GES ou « crédits de carbone ». Un crédit correspond à l’équivalent d’une tonne de carbone (CO2e). Car, si le CO2 réchauffe le monde, deux autres GES sont de plus dangereux coupables, soit le méthane (CH4) 21 fois plus nocif que le CO2 et l’oxyde nitreux (N2O), 310 fois plus malfaisant que le CO2!

Plus une entreprise attend pour réduire ses émissions, plus ça lui coûte cher. Le prix de la tonne de CO2 sur le marché européen est passé d’environ 2 $ à 40 $ en un an! Sans compter les pénalités de 64 $ la tonne pour quiconque défonce son quota. Grâce à ce système de carotte et de bâton, l’Europe enfile un manteau vert durable.

Lors de son passage au Palais des Congrès de Montréal le 9 décembre dernier, l’ex-président des États-Unis,
Bill Clinton, a lancé un vibrant plaidoyer en faveur d’une nouvelle économie basée sur des énergies renouvelables : éoliennes, solaires, hydrogène. « Si nous ne faisons rien, dans cinquante ans, notre prochaine
réunion ici se fera sur un radeau! », a conclu Clinton. L’oncle Sam est responsable du quart des émissions mondiales des gaz à effet de serre (GES) qui, selon une majorité de scientifiques, font fondre les glaces des deux pôles de la planète. Sous le règne de Paul Martin, le Canada est passé du premier rang au dernier dans la classe de Kyoto. « Nous n’avons pas fait ce que nous devions faire », a dit l’ex-premier ministre à la presse internationale.

De premier de classe, le Canada, lui, est passé au dernier rang pour le non-respect de ses engagements pris sous Kyoto. Depuis 1990, date de référence de la mise en œuvre de l’accord, ses émissions ont augmenté de 33 %! Le pays devra donc diminuer ses émissions de 270 Mt de CO2 par année entre 2008 et 2012, sinon il risque des amendes très salées. Et, selon Paule Halley, professeur titulaire de la Chaire de recherche du Canada en droit de l’environnement de l’Université Laval, la toute récente élection du gouvernement conservateur de Stephen Harper ne change en rien ses obligations légales, « Les rois tombent mais la couronne demeure. »

Une des bourses canadiennes d’échange d’émissions de crédits de carbone, qui devait démarrer à Montréal en janvier 2006, est donc encore à l’état gazeux. Toutefois, elle devrait permettre au gouvernement fédéral et aux grands émetteurs finaux (GEF) canadiens de s’échanger et d’acheter ces « droits de polluer » tant au pays que dans le reste du globe. Ces GEF sont les producteurs d’énergies – pétrole, gaz, électricité –, les cimenteries et le transport. On y compte tous les poids lourds de l’économie : Alcan, Pétro-Canada… Moins d’une centaine d’entre eux produisent 85 % des GES imputables aux GEF.

L’agriculture ne représente que 10 % des GES au pays et le secteur n’a pas de quotas de réduction obligatoires dans le Plan vert d’Ottawa dévoilé en avril 2005. Par contre, en adoptant de meilleures pratiques culturales, les agriculteurs pourront produire et vendre des crédits de carbone, tant aux GEF qu’à Ottawa, de deux façons. La première, en réduisant les GES produits par leur entreprise. La seconde : en piégeant les GES dans le sol ou dans les forêts.

Car le gouvernement fédéral, pour respecter ses engagements légaux ratifiés sous Kyoto, devra aussi acheter ces fameux crédits de carbone tant au Canada qu’à l’étranger avec un Fonds pour le climat doté d’un milliard $. Une somme qui gonflera jusqu’à 4 ou 5 milliards $ d’ici 2012. D’où la grande question : la future vente de ces crédits améliorera-t-elle le revenu des producteurs?

Le temps presse! Les politiciens passent et la planète continue de chauffer.


Piéger le carbone!
« Nos terres peuvent servir de puits de carbone parce que les plantes absorbent le CO2 ou l’entreposent dans la matière organique », explique Edgar Hammermeister, directeur de la Saskatchewan Soil Conservation Association, province qui abrite la moitié des terres arables au pays.

L’année dernière, 210 agriculteurs se sont engagés à faire du semis direct pendant trois ans en participant au Projet pilote d’élimination et de réduction des émissions et d’apprentissage d’Environnement Canada. Le fédéral offre 11,08 $ la tonne de CO2 séquestrée. Mais les producteurs de l’Ontario ont touché 1,88 $ tandis que ceux des Prairies ont récolté jusqu’à 5,43 $. Les calculs sont basés sur la capacité de rétention de CO2 des sols. On compte ainsi séquestrer 53 000 tonnes de CO2 qui, autrement, seraient relâchées dans l’atmosphère1. « Des producteurs québécois devraient se joindre au projet cette année », explique Hammermeister.

« Le fédéral a pris nos terres en otage pour diminuer son inventaire national d’émissions de CO2 sans nous compenser monétairement pour nos pratiques de culture durable », rage de son côté Leo Meyer, un producteur de grains de Woking, en Alberta. De plus, la promesse faite aux GEF par l’ex-ministre fédéral de l’Environnement, Stéphane Dion, comme quoi le prix maximum à payer pour l’achat de crédit de carbone serait de 15 $ la tonne, laisse un goût amer.

« Ce n’est pas un prix de marché, c’est un prix politique! Sinon, plusieurs compagnies pétrolières auraient déménagé leurs projets d’exploitation milliardaires des sables bitumineux. C’est irresponsable! Le prix de la tonne de CO2 devrait se situer autour de 50 $ pour obliger notre économie à prendre un véritable virage vert », soutient Meyer. Les GEF produisent 135 Mt de CO2, soit la moitié de l’engagement canadien de réduction annuelle de 270 Mt. Toutefois, selon le Plan vert d’Ottawa, leur quota de réduction d’émissions est de 45 Mt.

D’après le spécialiste des sols à Agriculture et Agroalimentaire Canada, Philippe Rochette, le potentiel total des terres agricoles du Canada pouvant agir comme puits de carbone se situe entre 10 Mt et 15 Mt. Un potentiel surtout situé dans l’Ouest canadien, où l’on pratique le semis direct. D’après l’expert, si les crédits de carbone se trouvent dans le sol des Prairies, dans l’est du pays, ces crédits se trouvent dans la réduction des émissions de GES à la ferme, notamment dans le traitement du lisier de porc.


Après des coops de vents, des coops de CO2?
« Ne signez pas de crédits bidon ! Ce sont des crédits qui ne sont pas basés sur la science ou du moins sur des méthodologies de quantification entérinées par le gouvernement! Soyez patients. Attendez que les règles du jeu soient claires! », avertit Cedric MacLeod, coordonnateur du Programme d’atténuation des gaz à effet de serre au Conseil canadien du porc.

MacLeod travaille au développement de crédits de carbone produits par les porcheries comme possible source de revenus à la ferme. Première cible : améliorer le gain journalier des bêtes en réduisant les protéines brutes dans l’alimentation, cela signifie moins d’azote dans le lisier. « Pour chaque livre d’azote, on produit 1,25 % d’oxyde nitreux, le plus virulent des gaz à effet de serre. »

Thomas Mulcair, ex-ministre québécois de l’Environnement, voulait réduire les GES de 20 % d’ici 2015. Ce dernier exigeait 328 millions $ d’Ottawa pour réaliser son plan.

Deuxième cible, couvrir les fosses pour produire du méthane. « La digestion anaérobique encourage la production de biogaz qui peut être utilisé pour chauffer des bâtiments ». Brûler le méthane réduit le facteur de dangerosité de 21 à 1. MacLeod indique qu’un protocole de quantification des GES est en développement pour que les éleveurs aient une juste photographie de leur élevage « afin qu’ils puissent cocher les mesures à prendre pour réduire leurs émissions ».2

Toutefois, bien que la bourse canadienne ne soit pas encore officiellement lancée, 350 éleveurs de porcs de l’Ouest canadien ont déjà signé des options de crédits de carbone avec AgCert, un des trois courtiers en énergie qui arpentent l’Ouest canadien. La compagnie, basée en Floride, escompte les réductions d’émissions de carbone à la ferme engendrées par l’épandage printanier.

Selon le représentant de l’Administration Bush, le Dr Harlan L. Watson, les USA ont réduit l’intensité de leurs
émissions totales de GES de 15 % à 12 % de 2000 à 2003 et investissent plus de 5 milliards $US annuellement en science et technologie, « plus que tout autre pays. » Il existe une bourse de carbone à Chicago. Mais il n’y a pas de quotas d’émissions. Aux USA, les efforts de réduction de GES sont volontaires.

« Le lisier produit moins de GES appliqué tôt aux champs que s’il fermente dans une fosse ou une lagune jusqu’à l’automne », explique Chris Bolton, spécialiste en réduction d’émissions à AgCert.

« Nous n’avons pas signé d’option avec des éleveurs québécois parce que la loi provinciale oblige ceux-ci à vider leurs fosses au printemps, ce qui n’est pas le cas dans les autres provinces », poursuit Bolton. Pour être certifié par l’autorité canadienne responsable, tout projet de réduction d’émissions doit changer les pratiques culturales et aussi avoir débuté après 2000.

AgCert a déjà mis sous contrat des éleveurs brésiliens en installant une technologie de brûlage de méthane pour récupérer les crédits d’émissions de carbone d’une trentaine de fermes. Le potentiel brésilien fait saliver. Dans le seul État de Minas Gerais, 3,4 millions de porcs produisent 7 millions de tonnes de lisier.

Quant à CO2e, un autre courtier en énergie basé à New York, celui-ci a déjà mis sous contrat AgroSuper, le plus gros producteur de porcs chilien, qui a investi 30 millions $US pour récupérer le méthane de ses 100 000 porcs en recouvrant les fosses d’une membrane. Chaque tonne de méthane récupérée équivaut à 21 REC (réductions d’émissions certifiées) ou l’équivalent d’une réduction de 21 tonnes de CO2. La vente de ces crédits à une GEF canadienne, TransAlta, permettra à celle-ci d’atteindre son quota de réduction. Le prix du crédit de carbone n’a pas été dévoilé. Mais c’est la plus grosse transaction réalisée sous le mécanisme de développement propre (MDP), un autre outil conçu sous l’égide de l’accord de Kyoto qui encourage les compagnies des pays industriels signataires à investir dans des projets de développement durable dans le tiers monde.3

Un visage humain sur les changements climatiques!
Tout comme les agriculteurs, les Inuit vivent dehors. Une poignée d'entre eux sont venus témoigner à Montréal de l'influence des changements climatiques dans leur vie quotidienne. La saison de chasse aux phoques est écourtée, car il n'y a plus de banquise. La récolte de baies traditionnelles est moindre, et de nouvelles plantes apparaissent. Le garde-manger des quelque 60 000 Inuits diminue et « Nous n'avons pas de Wal Mart », disent-ils. Pour l'humanité, les Inuits sont « les canaris dans la mine ».

« Au Québec, une banque a déjà lancé le bal pour regrouper les crédits de ses clients éleveurs de porcs afin de les offrir à ses gros clients corporatifs, dont Hydro-Québec », soutient Raymond Leblanc, conseiller en agroenvironnement à la Fédération des producteurs de porcs du Québec (FPPQ). La FPPQ regroupe quelque 4000 producteurs de porcs qui, en 2005, ont produit plus de 7,3 millions de bêtes. « Nous préconisons une approche collective avec une licence sociale pour opérer plutôt que des projets individuels dont la taille, de toute façon, n’est pas assez importante. Le seul coût d’enregistrement et de certification des crédits est ruineux! »

Personne n’a encore d’idée précise du potentiel des crédits de carbone pouvant être dégagés par
un élevage québécois. Les résultats d’un projet de recherche de quantification de GES amorcé l’année dernière dans la fosse d’Éric Proulx, propriétaire d’une porcherie d’engraissement de 2000 bêtes « devraient être disponibles d’ici la fin 2006 », prévoit Daniel Massé, de la station de recherche d’Agriculture et Agroalimentaire Canada à Lennoxville. Premier constat cependant : « La fosse dégage très peu de méthane en hiver parce que les bactéries ne travaillent pas à -10 °C. »

« La couverture sur la fosse me permet surtout de réduire mes quantités d’épandage de lisier et de couper les odeurs, bien que celles-ci soient difficiles à quantifier », explique Éric Proulx. Sans idée précise de ses émissions de GES, l’éleveur n’entrevoit pas pour le moment les retombées possibles d’un futur marché de crédits de carbone. Si les règles de ce marché sont bientôt clairement établies par le nouveau gouvernement conservateur, les producteurs auront peut-être avantage à se regrouper pour vendre leurs crédits à meilleur prix. Après avoir assisté à la naissance de coops de vents en 2005, verra-t-on pousser des coops de CO2 en 2006?


1 Mulhern, Mike. « Climate Change », Better Farming, juin-juillet 2005.
2 Idem et entrevue avec Cedric MacLeod, 22 novembre 2005.
3 Ontario Pork Industry Council. « Handling Pig’s Waste Smartly », 7 janvier 2005.



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