Malgré un mandat de dernière minute qu’on venait de lui attribuer, le 1er vice-président de La Coop fédérée s’est présenté à l’entrevue avec toute sa grandeur, son calme et son sourire légendaires. Une seule première question et le voilà parti à raconter méthodiquement son histoire. Voici le portrait d’un colosse, reconnu pour ses qualités de visionnaire, ses compétences en gestion et sa capacité à analyser une situation.

Membre du conseil d’administration depuis 1996, Ghislain Cloutier n’a pas l’allure d’un producteur agricole, on le croirait plutôt citadin. Est-ce parce que son entreprise de 25 300 pondeuses est située dans la ville de Lévis? En vérité, un boisé sépare son entreprise de ses voisins urbains. Ses bâtiments sont tellement discrets qu’il est difficile de savoir qu’il y a un poulailler à cet endroit.

Par contre, il est vrai que lorsque ce grand gaillard vous parle de voyages, de lecture, de photos et de son implication dans le mouvement scout, on pourrait croire qu’il est… directeur d’école. Mais lorsqu’il aborde l’agriculture, la gestion de l’offre, la relève, il n’y a pas à s’y méprendre, ses gènes d’agriculteur transparaissent.

Avant-dernier d’une famille de quatre enfants – une fille (l’aînée) et trois garçons – Ghislain est né à Guyenne, en Abitibi. Le paternel, Arthur Cloutier, originaire de la région du Témiscouata, s’y était installé pour défricher. Arthur y possédait aussi une ferme avicole de 300 pondeuses et occupait les fonctions de gérant de la caisse populaire du coin. C’était un homme habile en gestion d’entreprise et croyant en la formule coopérative.

Dès l’âge de 10 ans, Ghislain informe ses parents de son intérêt pour la ferme. Son frère aîné, Réjean, devient enseignant en mathématiques et assume des fonctions de direction à son école secondaire. Le benjamin, Raynald, médecin de formation, est directeur de la santé publique en Basse-Côte-Nord. Quant à sa soeur, Yolande, elle n'a pas d'occupation extérieure, mais dotée d'une grande générosité, elle s'affaire à aider ses proches.

Les trois frères Cloutier ont de toute évidence une forte propension à la gestion. Il faut dire que leur mère, réputée pour avoir du caractère, était habile avec les chiffres. « Il fallait être bonne en calcul pour élever des enfants à cette époque de pauvreté », dit-elle encore alerte à 81 ans. Leur père suivait religieusement les assemblées syndicales et coopératives. Aujourd’hui âgé de 83 ans, il souffre de surdité, mais ses yeux lui permettent encore de lire beaucoup. « C’est un autodidacte », affirme Ghislain.

Denis Richard, président de La Coop fédérée, confirme le trait génétique dont a hérité son bras droit : « Ghislain a une bonne vision des affaires. De plus, son expérience acquise au sein de la Fédération des producteurs d’œufs, sa qualité d’orateur et sa polyvalence en font un 1er vice-président prêt à me remplacer dans n’importe quelle situation. »


Histoire de l’entreprise
C’est en 1962 qu’Arthur Cloutier et sa famille quittent l’Abitibi pour s’installer sur une ferme à Saint-Jean-Chrysostome (maintenant Lévis). L’entreprise, qui comptait à l’achat une quinzaine de vaches et quelques poules, dénombrait 2000 pondeuses l’année suivante.

Ghislain en devient propriétaire en 1975. Le troupeau s’élève alors à 8000 oiseaux. « Mon père m’a donné l’entreprise pour les dettes en me disant : “Bien qu’elles ne soient pas très élevées, tu vas en avoir plein tes bottes juste à les payer.” »

Un an plus tard, les systèmes nationaux de commercialisation des œufs sont mis en place et la situation dans cette production s’améliore considérablement. Ainsi, le troupeau a pu être augmenté assez rapidement à 20 000 pondeuses. Selon Réjean, le frère aîné : « Quand Ghislain a une idée en tête, ça n’est pas long qu’il la réalise. »

C’est en 2003 que le grand coup est donné : « Nous avons rénové le poulailler de fond en comble, précise l’heureux propriétaire, et nous l’avons équipé des plus récentes technologies. » s Pour Ghislain, cette entreprise est maintenant à son goût, comme il en rêvait depuis longtemps.

Il rêve aussi de donner son entreprise, comme l’a fait son père avec lui. Son fils, Jacques, étudiant en agroéconomie, est intéressé à prendre la relève. Mais Ghislain n’est pas encore prêt, il a encore plusieurs projets, dont celui d’élever ses propres poulettes. Mais, aussi, il réfléchit à la manière de transférer son entreprise de façon à ce qu’elle dure. Il fait rire les gens quand il pense la convertir en coopérative. « C’est un moyen de la rendre perpétuelle et qu’elle ne cesse jamais de progresser en raison d’un transfert », explique-t-il.

« Sa générosité et sa grandeur d’âme sont ses plus grandes qualités », mentionne Pierrette Lemieux, qui partage sa vie depuis maintenant 26 ans. Ensemble, ils ont eu deux garçons : Simon, l’aîné, et Jacques. Ghislain est très à l’écoute des besoins de ses enfants et a toujours considéré Mireille et Maude, les filles de Pierrette, comme ses propres filles, ont souligné plusieurs proches.

Pour cet homme de 53 ans, la plus belle chose qui soit arrivée dans sa vie est d’avoir rencontré Pierrette Lemieux. Séparée et mère de deux jeunes filles, Pierrette était infirmière au CLSC de Lévis quand ils se sont
connus.

Dès le jour où ces deux êtres ont uni leur destinée, la vie professionnelle du jeune Cloutier a subi un grand revirement. « Alors que je siégeais au conseil d’administration de mon syndicat local depuis quelques années, on m’offre d’assumer la présidence. Du même coup, je me retrouve au conseil de la Fédération des producteurs d’œufs de consommation. Moi qui n’avais que 28 ans, c’était quelque chose. »

À la Fédération, il gravit vite les échelons de sorte qu’après un an, il devient 1er vice-président et deux ans plus tard, il accède à la vice-présidence au niveau canadien et assume le rôle de responsable du comité des prix.

À la tête de ce comité, il déplore que le prix payé aux producteurs du Québec soit inférieur à leurs coûts de production. Désormais, son cheval de bataille sera d’obtenir un prix couvrant les coûts. Remarquant que le conseil d’administration d’alors ne le suivait pas dans cette ligne de pensée, il abandonne son siège. « On ne peut par forcer les gens à penser comme nous. Dans ce temps-là, il vaut mieux se retirer », commente le sage homme.

On reviendra le chercher deux ans plus tard, en 1987, mais cette fois à titre de président, pour poursuivre son objectif d’obtenir un meilleur prix aux producteurs. La tâche ne sera pas facile. Après un an, il se retirera. « J’étais absent de la maison cinq jours par semaine et mon employé est tombé malade. Avec deux jeunes enfants, la situation était devenue intenable pour Pierrette. »
Ghislain s’est aussi passablement engagé auprès du mouvement scout de sa région. « J’y suis allé d’abord à titre d’animateur, ensuite comme chef de groupe et comme président de l’organisation, raconte-t-il. J’y ai appris à m’amuser et à connaître les ados. Mes garçons n’avaient pas encore atteint cet âge-là. » Pierrette estime qu’il n’a jamais vraiment quitté ce mouvement, car les jeunes entreposent toujours leurs équipements (canots, remorques, etc.) chez lui et lorsqu’ils ont besoin d’un endroit pour travailler, c’est chez les Cloutier qu’ils se retrouvent.


Coopérateurs de père en fils
Désormais, c’est vers sa coopérative, Unicoop (alors Chaudière-Etchemin), où il siège depuis 1985, que le producteur d’œufs canalisera ses énergies. Selon Francine Ferland, ancienne administratrice à Unicoop et à La Coop fédérée : « En tant qu’homme pacifique, qui a une très grande capacité de synthèse, doublée d'un talent inné pour la gestion, je pense que c'est dans le mouvement coopératif qu'il a trouvé sa voie. »

À son arrivée à Chaudière-Etchemin, la coopérative était en processus de fusion avec les coopératives Saint-Gervais et Saint-Charles. Un an plus tard, Unicoop est formée. Ghislain en deviendra président en 1990. « J’ai fait trois ans, et je n’ai pas été réélu sur mon territoire », raconte-t-il, sans amertume. Trois ans plus tard, en 1996, il est élu à nouveau et désigné pour représenter ce territoire à La Coop fédérée.

Gaétan Roger, directeur général de La Coop Unicoop, apprécie la vision dont fait preuve le producteur d’œufs. « Il nous amène souvent sur un terrain qui, sans qu’on le sache, va devenir un enjeu important. » Quant au président, Alain Larochelle, il estime que cet homme intelligent connaît bien la ligne qui délimite le rôle d’administrateur par rapport à celui de gestionnaire.

À titre de 1er vice-président, Ghislain Cloutier soutient que l’objectif actuel du réseau est de surpasser le modèle d’intégration qui existe partout dans le monde. Pour ce faire, « il faut que toutes les coopératives travaillent dans le même sens, car la plus faible d’entre elles guidera nos résultats. » Les Danois nous ont montré le modèle, ajoute-t-il, il ne nous reste qu’à faire mieux qu’eux. Grâce notamment aux programmes d’optimisation des meuneries et du porc certifié coop, tout est en place pour réussir, conclut celui qui se considère privilégié d’être administrateur de la plus importante entreprise appartenant aux producteurs.

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