Huit mille kilomètres au compteur. C’est l’aller-retour parcouru au printemps et à l’automne par les bruyants escadrons de la Grande Oie des neiges qui rayent le ciel le long d’une route migratoire tracée entre le sud des États-Unis et l’Arctique, entrecoupée d’une halte remarquée dans la province de Québec. Bénédiction pour les uns, malédiction pour les autres. Un agriculteur souhaitait même à la blague ériger une éolienne dans ses champs en espérant transformer l’engin en gigantesque « hachoir à volatiles ».


C'est que l’explosion démographique de la Grande Oie des neiges est liée en partie à l’augmentation de la superficie des récoltes des producteurs québécois. D’environ 25 000 oiseaux vers la fin des années 60, le troupeau frise aujourd’hui le million de bêtes! Le petit noyau recensé à l’époque a délaissé les marais à scirpe (plante herbacée aquatique) de l’estuaire du Saint-Laurent pour étendre son garde-manger à toute la province au début des années 70. Du haut des airs, le nouveau buffet est bien plus accessible et encourage la reproduction de l’espèce. Il n’y a qu’à se poser dans les champs et picorer les grains de maïs ou de céréales perdus après les récoltes pour se donner de l’énergie, ou brouter les jeunes pousses de luzerne, de soya ou de foin pour emmagasiner des protéines. Un bon repas pour affronter la dernière portion du voyage, 3000 kilomètres, avant d’atteindre les aires de pontes du Grand Nord. Toutefois, ce festin se fait aux frais des agriculteurs.

« Depuis 1992, nous avons indemnisé entre 200 et 380 producteurs agricoles d’une somme totale d’environ 8 millions $ », explique Daniel Morin, agronome à La Financière agricole du Québec et administrateur du « plan sauvagine » qui découle d’une entente d’assurance récolte fédérale-provinciale.

La taille actuelle du troupeau de Grande Oie des neiges (près d’un million d’oiseaux) correspond, selon un calcul sommaire, à 10 000 vaches volantes! Toutefois, les agriculteurs ne bénéficient pas de la valeur fertilisante du guano parce que les oies ne restent pas assez longtemps dans les champs à cause du tir nourri des chasseurs et de l’activité des effaroucheurs.

« La Grande Oie des neiges est très opportuniste et s’adapte très rapidement », note Jean-François Giroux, professeur au Département des sciences biologiques à l’UQAM et membre du Groupe de recherche en écologie comportementale et animale (GRECA). Écologistes et agriculteurs ont rapidement trouvé un terrain d’entente pour freiner l’envol démographique de la Grande Oie. « D’un côté, la surpopulation de la Grande Oie menaçait le fragile écosystème de l’Île Bylot, une aire de nichée privilégiée dans l’Arctique. On avait l’exemple de sa petite cousine, la Petite Oie des neiges, dont le broutage intensif a rayé des zones écologiques de la côte ouest du Canada. De l’autre,il fallait protéger les terres agricoles. », ajoute M. Giroux.


Depuis 1999, la chasse printanière s’ajoute donc à celle d’automne pour tenter de stabiliser le troupeau sous la barre du million d’oiseaux. Dès la première année de l’ouverture de la chasse printanière, près de 14 000 chasseurs ont sorti leur fusil de leur housse. Il ne reste aujourd’hui qu’environ le tiers de ces chasseurs, un noyau dur qui récolte une moyenne de 30 000 oiseaux depuis trois ans. « C’est une chasse beaucoup plus difficile que l’on croit », explique Josée Lefebvre, biologiste au Service canadien de la faune. « Sans la chasse printanière, nous estimons que le troupeau aurait augmenté de 8 % par année. Elle a un effet inhibiteur sur la reproduction des oies. Celles-ci fuient le feu des chasseurs et dépensent plus d’énergie pour se nourrir. Elles arrivent en moins bonne condition pour se reproduire au terme de leur voyage », indique la spécialiste.

Les activités d’effarouchement sur les terres agricoles ont le même effet. Une dizaine de fédérations régionales de l’UPA comptaient sur l’embauche en 2005 d’une soixantaine « d’effaroucheurs d’oies » qui arpentent les champs des agriculteurs pendant trois semaines au mois de mai. « Nous avons une enveloppe spéciale de 750 000 $ échelonnée de 2003 à 2008 pour permettre ce recrutement par les fédérations », explique Roger Riverin, gestionnaire du programme d’effarouchement au Conseil pour le développement de l’agriculture du Québec (CDAQ).

La chasse d’automne au Québec et en hiver aux États-Unis permet aussi de stabiliser le troupeau ailé et engendre des récoltes moyennes respectives de 67 000 et de 35 000 oies depuis trois ans.
Si « la grande voleuse » a mauvaise réputation dans certains villages, d’autres fêtent sa présence, dont Montmagny, qui lui dédie un festival. Selon une étude réalisée par Environnement Canada l’année dernière, le passage des Grandes Oies des neiges et des Bernaches du Canada rapporte plus de vingt fois à l’économie que les coûts d’impacts sur l’agriculture et le coût des études et de gestion de ces dames plumées. Le Service canadien de la faune dévoilera un nouveau plan de gestion de ces volatiles au printemps 2006.

Moins nombreuse que la Grande Oie des neiges, on n’a pas besoin de chasser la bernache au printemps pour gérer sa population.

« Le Canada possède depuis longtemps un plan de surveillance des maladies de la faune, indique Jean Rodrigue, biologiste au Service canadien de la faune. Dans le cas de la grippe aviaire, ce plan se divise en deux volets, soit l’échantillonnage d’oiseaux vivants (canards, oies, bernaches) et la récupération et l’analyse de carcasses d’oiseaux morts. »


Pour sa part, le Dr Ted Leighton, vétérinaire et directeur du Centre canadien coopératif de la santé de la faune, ajoute que « le virus de la grippe aviaire H5N1 a évolué et s’est développé d’abord au sein d’élevages de poulets commerciaux. Il s’est disséminé entre autres par l’entremise d’oiseaux sauvages. On sait toutefois qu’il n’a pas une grande persistance dans la nature. S’il est identifié chez nos oiseaux migrateurs, il n’y a en réalité rien que l’on puisse faire pour le contrôler dans la nature. Il serait d’ailleurs improductif de tenter de le faire. Sa présence chez nos oiseaux migrateurs constituerait donc un avertissement qu’il est nécessaire de mettre en place les mesures de biosécurité pour en réduire la propagation à nos élevages. On ne sait toutefois pas de quelle manière cette souche du virus se comportera ici. »
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