Deux producteurs laitiers ont fait le grand saut vers la production de poulet de chair. L’un a complètement abandonné la production laitière, tandis que l'autre a diversifié ses activités sans vendre d'actifs; deux situations à l’opposé l’une de l’autre, autant en ce qui a trait aux motivations qu’aux attentes.



Nous avons eu de bons professeurs », a lancé Denis Pâquet au sujet de Sébastien Charest (Olymel) et de Guy Massé (expert-conseil chez Covilac, coopérative agricole). Il a apprécié pouvoir bénéficier de leur expertise pour adoucir une transition plutôt radicale. Après avoir mûrement évalué le scénario de diversification de son entreprise laitière et la conversion complète de son troupeau vers la production de poulet à griller, M. Pâquet a retenu la deuxième option. Il a misé sur des immobilisations dernier cri afin de mieux gérer la transition et de viser des performances optimales.

« Lors de nos premières démarches pour obtenir de l’information sur la production avicole, nous avons vite compris que nous devions persévérer afin d’obtenir réponse à nos questions. Certains intervenants de l'industrie ne nous prenaient pas au sérieux et doutaient de la rentabilité de notre projet. Mais nous en avons rencontrés qui croyaient en nous. Au fur et à mesure que notre projet prenait forme, ils sont devenus des partenaires plutôt que des fournisseurs. Nous avons aussi précisé nos attentes et adopté une vision à long terme. »

Les Entreprises D. Pâquet inc. possédaient 35 kg/jour de quota laitier et 30 vaches en lactation. C’était un troupeau de bonne qualité, comme en fait foi le prix obtenu à l’encan de 1900 $ en moyenne par tête en pleine crise de la vache folle. « Il n’est pas facile de dénicher et de conserver de la main-d’oeuvre qualifiée de confiance. J’ai réalisé avec le temps que j’obtenais de bons résultats en alternance une année sur deux dans l’étable et dans les champs, note Denis. J’ai alors réduit le travail à forfait et trouvé un bon employé pour m’assister avec les vaches. » Les résultats ont été probants et maintenus ainsi durant 3 ans.

L’encan et l’acquisition du contingent de poulets à griller ont eu lieu en février 2004. Une fois les dettes réglées, le revenu tiré de la vente des actifs laitiers a payé la construction du poulailler (voir l'encadré). Denis a acheté une moissonneuse-batteuse en 2005 afin d’offrir une gamme encore plus étendue de travaux à forfait.

Le premier lot de poulets de chair affichait un taux de conversion excellent de 1,66. Deux ans plus tard, ce taux se maintient toujours, ce qui fait dire à Denis qu’un bon producteur laitier peut devenir un bon producteur de volaille s’il y met les efforts requis. « La production laitière demande nettement plus de temps, concède Denis, mais la production de volaille exige une attention de chaque seconde. » Les élevages d’automne et de printemps furent particulièrement exigeants pour Denis, qui a dû composer avec de très jeunes poulets et une météo capricieuse. Les vents forts, l’humidité relative changeante et les grandes variations de température entre le jour et la nuit lui ont causé plus d’un mal de tête!

« En commençant, on apprend par essais et erreurs, en tentant de tout faire dans les règles de l’art, by the book », explique Denis. Pour des producteurs laitiers habitués à vaquer à de multiples occupations en même temps, les restrictions de biosécurité demandent une période d’adaptation. « En effet, nous visons un statut sanitaire élevé, ce qui complique quelques fois les choses et nous force au respect des procédures afin de protéger nos oiseaux et de leur offrir un milieu de vie agréable et exempt de maladies. On apprend à gérer nos déplacements autrement avec l’instauration du PASAF (Programme d'assurance salubrité des aliments à la ferme). » N’entre pas qui veut dans le poulailler. Le faible taux de
mortalité et de maladie témoigne du bienfait de ces précautions.

Stéphanie et Andréane possèdent chacune leur quota de 1700 mètres carrés en plus du quota à la relève, mais les bâtiments appartiennent aux Entreprises G.M. Benoît inc.


Trouver l’équilibre
Les revenus de la ferme sont répartis également entre les récoltes, le forfait et la volaille. Denis est dans une phase de remise en question et considère plusieurs options, dont la vente ou la location de ses terres pour investir dans un deuxième poulailler. Manon tient à un deuxième poulailler pour augmenter le volume de production et optimiser le temps investi. Denis souhaite, quant à lui, pousser le travail à forfait pour exploiter pleinement son potentiel. « Le travail au champ me fait du bien », dit-il. Il est aussi important de garder un minimum de diversification des activités.

« Dans une vision d’avenir, notre entreprise devra considérer deux facteurs importants qui motiveront son expansion, soit : l’évolution des perspectives économiques et de la rentabilité en agriculture ainsi que la relève avec la possibilité d’impliquer Olivier activement à titre de partenaire dans notre entreprise. » Denis pourrait alors réinvestir 32 % de comptant sur un poulailler semblable à celui déjà en activité. Toutefois, l’incertitude quant à l’avenir de la gestion de l’offre et la flambée du prix du quota freinent actuellement ses motivations.

Pendant ce temps...
Les entreprises G.M. Benoit inc. (Guylaine Boisvert et Martin Benoit) cherchaient plutôt à diversifier leurs activités après avoir rentabilisé des investissements en production laitière et, par la suite, en grandes cultures. Martin Benoit créait ainsi des possibilités pour la relève, comme ses parents l’avaient fait pour lui. « En 1976, j'avais 14 ans et mon père, 52. Eux qui n’avaient jamais eu de dettes ont décidé de bâtir une étable neuve. Ils ont pris une chance et ont investi pour moi, pour me permettre de prendre la relève de la ferme sans me mettre de pression. »

Suivant cet exemple, « si nos enfants décident de vivre de l’agriculture, j’aimerais qu’ils puissent avoir chacun leur entreprise avec fonds de terre et machinerie en commun. Ils pourront ainsi évoluer à leur propre rythme », explique-t-il. Yanick, 16 ans, est particulièrement intéressé par la production laitière; Stéphanie, 18 ans, est présentement inscrite à l’Institut de technologie agricole de Saint-Hyacinthe en gestion d’exploitation d’entreprise agricole (aviculture) et Andréane, 20 ans, est attirée également par la production avicole. Elles possèdent chacune leur quota de 1700 mètres carrés en plus du quota à la relève, mais les bâtiments appartiennent aux entreprises G.M. Benoit inc.

« Ce rêve me transporte. Nos investissements à long terme sont pour notre relève. Je suis un agriculteur qui se passionne également pour les chiffres, les stratégies et les défis. Ma seule crainte est de transmettre à nos enfants l’impression que l’agriculture exige beaucoup trop de travail ! » Pourtant, la passion semble contagieuse et les leçons de gestion profitables. « Le fait d’avoir été récipiendaires du titre Jeunes agriculteurs d’élite en 1998 a été une grande source de motivation et d’inspiration, rapportent Martin et Guylaine. La participation au sein du Syndicat de gestion nous permet aussi de nous comparer aux autres agriculteurs. » Soulignons que l’entreprise a décroché la première position provinciale du réseau CO-OP au chapitre résultats techniques pour l’élevage du poulet à chair, catégorie « mâles », en 2004-2005.

Et si, finalement, la relève est au rendez-vous? « Les filles auront chacune un poulailler qui leur fournira un revenu d’appoint d'ici une dizaine d’années. Si elles désirent en vivre, c’est un bon départ. Sinon, ça pourra me servir de projet de préretraite! » ajoute le producteur.

« Une ferme est une entité, et je tenais à être reconnu comme producteur céréalier au même titre que producteur laitier », mentionne Martin. C’est la raison pour laquelle les surfaces en culture sont passées de 160 acres en 1985 à 1500 acres (dont 1100 en propriété) à la fin des années 90. Le quota laitier, quant à lui, est passé de 33,7 kg/jour à 131,4 kg/jour entre 1997 et 2003.

Avec l’achat de 1700 mètres carrés de quota de poulet en 2004 et en 2005, l’ensemble des investissements en quotas (lait inclus) s’élève à près de 5 000 000 $. Ce n’est pas fini semble-t-il, puisque Martin Benoit évalue qu’une entreprise avicole est viable et rentable avec 5000 mètres carrés en production. « Nous n'aurions pas investi autant si nous n’avions pu compter sur la fidélité de nos employés », tient à souligner M. Benoit.

Denis Pâquet et Manon Lemaire, en compagnie de Jean-Yves Lavoie, directeur général de Covilac. Denis et Manon ont obtenu la première position provinciale du réseau CO-OP au chapitre des résultats techniques pour l’élevage du poulet à chair, catégorie « femelle », en 2004-2005.

Une gestion saine
La devise des Entreprises G.M. Benoit est claire : « Pas de financement sur les actifs non productifs! » Tout actif improductif (tracteur, bâtiment) est payé comptant. C’est ainsi que, depuis 2003, jusqu’à la fin de 2006, les profits de la ferme ne sont plus réinvestis dans l’entreprise laitière, mais servent à payer comptant la construction des poulaillers.

« Ça nous force à être très productifs, estiment Martin et Guylaine. On prive la ferme de tout ce qui est du luxe. Nous possédons tous les équipements propres à nos activités que nous entretenons de façon régulière tout comme nos bâtiments. »

« Un projet avicole de cette envergure actualisé à la valeur du jour représente un investissement de près de 3,5 millions $, estime M. Benoit. Le scénario de départ pour le premier poulailler exigeait l’injection de 50 000 à 60 000 $ par an pour rembourser le quota, mais plusieurs facteurs positifs ont influencé nos revenus; les taux d’intérêt, le faible prix des grains et nos excellents résultats techniques nous ont permis, pour les 24 premiers mois d’exploitation, de faire les remboursements de capital et d’intérêts d'un terme de dix ans, sans la participation de la ferme laitière. »

« En 1998, après avoir investi massivement dans le quota et dans une nouvelle étable, on croyait s’être endettés jusqu'à notre mort! Pourtant, 5 ans plus tard, l’étable est payée ainsi que la moitié du quota de lait de 100 kg/jour. » Les objectifs à court terme des entreprises G.M. Benoit inc. sont de gérer l’ensemble des productions, de consolider les investissements, d’assurer la conformité de l’entreprise aux normes environnementales et d’améliorer leur qualité de vie et celles de leurs employés. Les Benoit planchent déjà sur un nouveau projet, celui de construire une étable d’une capacité de200 vaches laitières en stabulation libre qui permettra de rapatrier la relève de leur troupeau et simplifier la traite en... 2007 !

Les projets de Manon et Denis pour 2006? « Les loisirs », note Denis dans le calepin de la journaliste. « En production laitière, on bouge beaucoup, toujours. On marche dans l’étable sans arrêt. ?En production avicole, on est plus sédentaire, et je manque d'exercice... poursuit-il en souriant. Le changement le plus positif de ce transfert d’activités vers l’aviculture, c’est le temps supplémentaire qu’on peut consacrer à notre vie familiale. Ça n’a pas de prix aujourd’hui ! »

Après moins de deux années d’activité, il est encore trop tôt pour un bilan global. Toutefois, les résultats techniques sont au rendez-vous et les producteurs encouragés à progresser dans la voie qu’ils ont choisie. Et si c’était à recommencer? Martin et Guylaine ainsi que Denis et Manon sont catégoriques : « Oui, sans hésitation. »

L'encan et l'acquisition du contingent de poulets à griller ont eu lieu en 2004. Une fois les dettes réglées, le revenu tiré de la vente des actifs laitiers a payé la construction du poulailler de Denis et Manon.

 

Gestion : les trois règles d’or de Martin Benoit
1- La ferme laitière doit générer des bénéfices avant de se lancer dans une diversification en aviculture.
2- Réinvestir du temps et une partie de ses bénéfices pour démarrer dans une nouvelle production.
3- Penser au long terme.

« Tout calculé, il était assurément plus avantageux de garder 50 kg/jour de quotas de lait et leurs revenus que de les vendre de pour bâtir un poulailler », conclut l'homme d'affaires.

Denis Pâquet espère que d’autres producteurs laitiers tentés par l’aviculture profiteront de son expérience.

Il souligne quelques points :
- S'assurer que les objectifs à court, moyen et long terme soient clairement définis à tous les niveaux et qu’ils soient établis sur des critères mesurables et une base plus conservatrice afin d’éviter les mauvaises surprises;
- Savoir s’entourer et développer un réseau de contacts en aviculture;
- Ne pas craindre d’innover et d’investir du temps (observation attentive) pour obtenir des performances à la hauteur des attentes!

Les Entreprises G.M. Benoît inc.

La ferme est membre du Groupe Conseil Agricole du Centre-du-Québec depuis 1982.

Le troupeau compte 250 têtes Holstein dont 70 % sont pur-sang
avec 141 vaches en lactation (moyenne projetée de 9400 kg).
Production annuelle de 1 250 000 litres de lait.
Production annuelle de 600 000 kilos de chair de poulet.

Cultures projetées sur 1500 acres en 2006 (en acres) :
Maïs ensilage : 65
Soya : 350
Orge : 55
Seigle d'automne (double culture) : 50
Maïs-grain : 700
Fourrage et pâturages : 270
Pois de conserverie : 60
Environ 30 % des surfaces en culture servent à l'alimentation du troupeau.

Critères d'analyse de groupe
1985
1995
2003
Taux des revenus des cultures
21,0 %
72,0 %
31,0 %
Taux de charges avant int. sal, amort.
67,1 %
48,4 %
48,1 %
Lait/kg concentrés (litres)
2,8
2,6
3,74
Lait fourrager/vache (litres)
2429
3533
3914
Lait/ha fourrager (litres)
3438
10 360
13 300

Les Entreprises D. Pâquet inc.

L’exploitation possède 210 acres en culture de maïs-grain et de soya (2/3 et 1/3) et 179 acres boisés.

Les travaux à forfait incluent les semis, le hersage, les arrosages, le pressage du foin, la récolte d’ensilage (foin et maïs), la récolte de petits grains, soya et maïs, le labour, etc.

2100 mètres carrés en production.

La construction de la bâtisse, munie d’équipements dernier cri, a coûté environ 410 000 $. Les murs en plastique permettent un lavage efficace et rapide entre chaque lot. Le bâtiment mesure 212 pieds sur 40 pieds, dont 200 pieds sur 40 par plancher pour l’élevage. L’espace restant est occupé par le bureau.

« L’endettement a doublé », souligne Denis Pâquet en comparant la situation actuelle de la ferme à celle qui prévalait en production laitière. « Avec les revenus de l’encan, nous avons effacé toutes les dettes de l’entreprise laitière et payé comptant la construction du poulailler.» Avec un financement de 1 466 150 $, le projet était donc couvert à 76 % à ses débuts, à l'été 2004 (période A-59).


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