Pas question de statu quo! Les producteurs américains entendent s’adapter au puissant vent de changement qui souffle sur l’Amérique rurale, alimenté par un déficit fédéral monstrueux, une répartition inéquitable des subventions, des négociations corsées à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), une dépendance d’alcoolique au pétrole et l’œil méfiant du grand public, qui souffre d’obésité et qui exige de plus en plus d’aliments sains et un verre d’eau pure pour préserver sa santé et celle des futures générations.

Du moins, c’est l’avis de l’American Farmland Trust (AFT), un groupe de producteurs partisans de la protection de l’environnement qui dévoilait le projet d’un nouveau Farm Bill devant être approuvé par le Congrès américain en 2007.

« Près de la moitié de l’Amérique est constituée de fermes et de ranchs. Nous proposons une toute nouvelle structure pour remplacer des politiques désuètes par des programmes qui vont permettre à nos agriculteurs d’être en affaires tout en préservant nos ressources naturelles », a indiqué Ralph Grossi, président de l’AFT, lors d’une conférence de presse tenue au National Press Club à Washington en mai dernier.

« Producteurs, éleveurs, environnementalistes et le public sont prêts à appuyer un Farm Bill qui soit profermier, proenvironnemental et qui créera de nouvelles possibilités pour que l'agriculture américaine desserve les marchés locaux et qu’elle puisse concurrencer autour du globe tout en stimulant la vie rurale », a ajouté M. Grossi, également éleveur laitier en Californie.

« Le décompte est déjà commencé pour l’agriculture américaine », a pour sa part indiqué Clayton Yeutter, l’ancien représentant commercial sous l’Administration Reagan (1985-1989) et secrétaire de l’Agriculture sous George Bush père (1989-1991). « Nos producteurs et éleveurs doivent maîtriser leur destin et prendre la tête de la réforme de la politique agricole américaine. Ou alors, ils courent le risque de se voir imposer ces réformes par l’OMC », a indiqué M. Yeutter, en prenant pour exemple le cas du coton, pour lequel les producteurs américains ont perdu leur cause face à l’autre superpuissance agricole, le Brésil.

Les enjeux sociaux et financiers sont énormes pour l’Amérique. La politique agricole américaine mise en place il y a 75 ans, au lendemain de la Grande Dépression, a encouragé une surproduction de denrées sans véritablement contribuer au développement économique de l’Amérique rurale, estime l’AFT. « Tout le monde sait que la majorité des aides sont allouées aux producteurs de cinq produits de base : riz, coton, soya, maïs, sucre. Ça n’a plus aucun sens ! » a indiqué Clayton Yeutter.

Pour préparer son « Agenda 2007 : un nouveau cadre et direction de la politique agricole américaine », l’AFT a interviewé 400 fermiers produisant une centaine de cultures différentes dans 48 États au cours de l’année 2005, sans compter une panoplie d’experts. Sur le plan national, il se dégage deux constats : le Congrès ne pourra pas défendre un nouveau Farm Bill qui draine 20 milliards $ en subventions par année, tel que celui voté en 2002. Pour aller chercher un maximum de revenus du marché et pour redorer leur blason auprès de l’opinion publique, les agriculteurs interviewés jugent qu’il est grand temps d’enfiler un habit vert avec, en main, un nouveau contrat social.

La nouvelle politique agricole américaine, telle que proposée par l’AFT, repose donc sur trois piliers : 1) un nouveau filet de sécurité du revenu, 2) la gestion de l’environnement, 3) le développement de nouveaux marchés.

Ce nouveau Farm Bill compterait sur des moyens accrus en recherche publique et en développement, un meilleur service d’extension aux producteurs et une protection accentuée du territoire agricole. « Notre terre est le seul avantage concurrentiel que nous possédions. Elle fait trop souvent place à des maisons et des champs d’asphalte », a indiqué M. Grossi.

Ralph Grossi, président de l’American Farmland Trust.


Un nouveau filet de sécurité du revenu « caméléon »
Sous ce nouveau Farm Bill, les producteurs deviendraient des vendeurs de services environnementaux au même titre que des produits de base : séquestration de carbone (pour atténuer l’effet de serre), prévention d’inondations, protection d’habitats sauvages, recharge des eaux souterraines, développement de la biodiversité, pourvoyeurs de grands espaces d’eau et d’air pur. Pour payer les producteurs, l’AFT propose de muter une première tranche de cinq milliards $ du programme de paiements directs des produits de base en paiements verts, conformes à l’OMC.

Les divers programmes américains de paiements directs, de prix garantis et de paiements contracycliques pour établir un prix cible des produits de base sont le point de mire de l’OMC (boîte orange). Ceux-ci ont encouragé des surplus de production dont l’écoulement subventionné engendre une forte distorsion du marché international.

L’AFT propose une recette qui assurerait une protection équivalente au revenu du producteur en visant cette fois un revenu cible pour la ferme. Le gouvernement assurerait une partie du chiffre d’affaires de l’exploitation, en cas de calamités par exemple, tandis que les producteurs assureraient le reste de leur revenu auprès d’assureurs privés. En plus d’être plus économique, cette suggestion, inspirée du caméléon, permet de muter les programmes orange en vert, compatibles avec les règles de l’OMC.

L’AFT propose également d’autres outils pour gérer les risques et protéger le revenu des producteurs, tels un régime d’épargne-retraite, un programme spécial de prêts pour des producteurs en difficulté financé par la Commodity Credit Corporation ainsi qu’un programme pour permettre aux producteurs de se sevrer de l’aide directe octroyée jusqu’ici dans la culture de certains produits de base.

Des coopératives de l ’environnement
Le deuxième pilier du Farm Bill 2007, tel que proposé par l’AFT, compléterait les paiements verts et regrouperait tous les programmes de conservation fédéraux actuels. L’AFT propose de doubler la somme allouée à ces programmes et que ceux-ci soient majoritairement distribués par une nouvelle entité, soit l’Initiative de partenariat de conservation coopérative.

Parmi les applicateurs admissibles se trouveraient des groupes de producteurs, des municipalités, des organisations de conservation, des coopératives agricoles, des tribus autochtones, des ONG et des États, désireux de gérer un plan de conservation dans un endroit déterminé.

« Ces coopératives de l’environnement seraient les plus efficaces pour favoriser l’effort collectif, instaurer les bonnes pratiques environnementales, au bon endroit, au bon moment », a souligné M. Grossi.

L’organisation recommande aussi de simplifier les programmes actuels pour les utilisateurs car, pour le moment, ils ressemblent à « une soupe alphabet ».

À la conquête de nouveaux marchés
Le troisième pilier du nouveau Farm Bill 2007, tel que conçu par l’AFT, prévoit la création d’un programme de prêts de rentabilité doté d’un milliard $ pour incuber de nouvelles entreprises, dont des coopératives nouvelle génération, et développer de nouveaux marchés.

Le cœur de ce programme est d’inciter « les producteurs à cultiver ce qui se vend au lieu de vendre ce qu’ils cultivent ». Développement de marchés de niches, marchés de producteurs, campagne d’éducation à l’achat local auprès des consommateurs, financement d’équipement pour développer des produits à valeur ajoutée sont au nombre des ingrédients visant à augmenter les revenus à la ferme.

L’AFT n’oublie pas les consommateurs. Au contraire. « La politique agricole et agroalimentaire devrait être liée plus étroitement avec les objectifs nationaux de santé et de nutrition. » L’accent est mis sur l’augmentation de la production de fruits et légumes, de noix et de cultures spéciales.

L’accès aux marchés internationaux n’est pas en reste dans un pays où un hectare planté sur trois est dédié aux exportations, qui comptent pour 27 % du revenu agricole. « La clé est la réduction globale des barrières tarifaires jumelée avec l’établissement et l’application uniforme de normes de santé et de sécurité basées sur la science », a indiqué M. Grossi. L’AFT suggère de gonfler les fonds promotionnels à l’exportation et d’instaurer des programmes de substitution des importations par des produits nationaux.

Et pour sevrer l’Amérique du pétrole, l’AFT propose au gouvernement fédéral de faire appel aux agriculteurs pour produire des énergies renouvelables : biodiesel, éthanol, électricité pourraient représenter « jusqu’à 15 % des revenus à la ferme ». À la condition toutefois que les autorités pompent les budgets nécessaires dans la recherche et le développement, notamment dans la conversion de cellulose en biocarburants. Et qu’elles créent une demande pour ce type d’énergie en exigeant, par exemple, que toutes les nouvelles automobiles roulent avec un mélange biocarburant-essence d’ici 2017.

Clayton Yeutter

Un projet visionnaire ?
Le projet de l’AFT n’oublie pas la relève agricole et propose une série de mesures en vue de développer « une nouvelle culture de producteurs ». Parmi celles-ci : l’augmentation de prêts garantis, l’accès à des crédits d’impôt et des primes pour participer au programme de conservation des terres.

Côté phytosanitaire et santé animale, en parallèle à la grippe aviaire et la maladie de la vache folle qui ont fait la une des journaux, l’AFT recommande au gouvernement d’établir un meilleur système national de réponse d’urgence et de se doter d’un système de surveillance, de détection et de diagnostic de catégorie mondiale. Les pertes infligées à l’agriculture américaine par des maladies et des insectes se chiffrent à 120 milliards $ par année.

Le projet de la nouvelle politique agricole proposée par l’AFT promet d’être âprement débattu au Congrès américain puisque plusieurs représentants ont été élus par des producteurs bénéficiant d’aide directe.

« Les demandes actuelles pour prolonger le Farm Bill 2002 sont contre-productives et démontrent un manque de vision pour revitaliser notre politique agricole nationale », a souligné M. Grossi. « Même un petit prolongement ne ferait que remettre l’inévitable à plus tard, il permettrait à d’autres de prendre la maîtrise de notre destin et nous ferait perdre cette chance unique de créer un appui à long terme pour notre secteur. »

M. Grossi n’a pu spécifier le coût exact de cette nouvelle politique agricole, mais il serait égal (ou moins dispendieux) à celui du précédent Farm Bill 2002.

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