Le Québec s’appauvrit
C’est l’implacable constatation de Gilles Soucy, vice-président et économiste en chef du Mouvement Desjardins, qui a dressé la table de cette journée de r éflexion. L’économiste prévoit qu’en 2007, la vitesse de croisière de l’économie québécoise sera près de la moitié moindre que celle du reste du Canada.

Deux pays servent de locomotive à l’économie mondiale : les États-Unis et la Chine. Si le dollar canadien fracasse des records historiques, c’est en partie à cause de la soif du géant chinois pour le pétrole albertain. Un dollar qui fait très mal aux exportateurs canadiens de filets de porc ou de têtes de brocoli surgelé. De plus, « il n’y a plus d’excédents de pétrole dans le monde. C’est fini. L’époque de
l’énergie à bon marché est terminée! »

Le Canada s’en tire bien malgré le choc pétrolier. Il a le plus bas taux de chômage en 30 ans. « Mais le pays est scindé en deux, l’Ouest et l’Est. » Plus de 155 000 emplois ont disparu l’année dernière dans le secteur manufacturier, qui inclut l’agroalimentaire, en Ontario et au Québec. Et la Belle Province est en voie de devenir l’enfant pauvre de la Confédération à cause d’une faible croissance démographique, son manque de productivité et l’absence de projets mobilisateurs pour relancer les investissements.


Le poulet déplumé
Sur le plan intérieur, dans l’industrie avicole, « les risques sont mal répartis entre les producteurs et les transformateurs. Les producteurs veulent produire davantage alors que les abattoirs soutiennent les inventaires », croit André Forcier, directeur général, d’Exceldor coopérative agricole.

De 2002 à 2006, les inventaires canadiens de viande de poulet ont atteint des records. Leur coût d’entreposage, à 2 cents le kilo, est astronomique. Toutefois, les inventaires de viande de dindon ont diminué « parce que les producteurs et transformateurs québécois se sont associés pour développer de nouveaux produits et promouvoir les marques nationales Flamingo et Exceldor ».

Sur le plan international, M. Forcier pense qu’une réduction marquée des tarifs, telle que tablée à l’OMC, l’industrie canadienne perdrait beaucoup de plumes.

« Même avec nos tarifs actuels de 200 %, on retrouve du poulet brésilien chez Costco. Et Tyson expédie ses volumes de cuisses destinés à l’alimentation animale. »

L’ouverture des marchés entraînerait une concentration des 135 usines de poulet du pays, incapables de concurrencer les abattoirs et les transformateurs brésiliens ou américains qui, dans certains cas, opèrent à 40 % moins cher, en partie à cause du coût de la main-d’oeuvre. Les plus touchés seraient les 2800 producteurs structurés sous forme de fermes familiales.

Quand des isolats laitiers tournent en dynamite
Face à un marché laitier intérieur décroissant et à l’importation de produits de substitution,
le défi, tant pour les producteurs que pour les transformateurs, est la lutte à l’importation de substituts laitiers à base de soya, croit de son côté Pierre Nadeau, président du Conseil des industriels laitiers du Québec (CILQ). C’est le cas d’un produit de remplacement illégal de mozzarella qui pourrait gruger une pointe importante du marché de la pizza évalué à deux milliards de dollars.

Selon M. Nadeau, l’OMC ne fera pas de cadeau. Et ce n’est qu’une question de temps avant que la technologie amène un autre produit semblable aux concentrés à haute teneur de protéines non tarifiables. Ces produits sont utilisés par les fabricants de produits laitiers (fromage, yogourt, crème glacée). Ils sont importés libres de douane en vertu des règles de l’OMC.

Pour cesser d’importer ces isolats, le président du CILQ propose de créer une classe spéciale de lait à prix réduit afin de produire ces concentrés en adoptant de nouvelles technologies.

« Vous nous demandez de baisser nos prix au niveau de prix internationaux subventionnés. En même temps, vous profitez d’un trou dans les importations. Et puis vous vendez dans un marché protégé avec tous les avantages que cela comporte », a rétorqué la directrice générale de la Fédération des producteurs de lait, Guylaine Gosselin.

Le ministre fédéral de l’Agriculture, Chuck Strahl, a demandé aux producteurs laitiers et aux transformateurs canadiens de régler leur différend sur les isolats laitiers. Selon Ottawa, ce litige compromettrait l’avenir de la gestion de l’offre que l’on tente de sauver à l’OMC.

Grogne dans le porc
« Le nouveau plan stratégique de la production porcine québécoise risque de tomber à l’eau. Si on ne réussit pas à raccorder la production à la transformation, c’est la fin! », a prédit Michel Morisset, président du groupe de recherche AGECO.

Heurtée de plein fouet par la hausse de la valeur du dollar canadien, Olymel, le plus gros exportateur de viande de porc canadien, a perdu plus de 150 millions de dollars en trois ans. L’entreprise a dû fermer trois abattoirs et licencier plus de 350 travailleurs dans la Belle Province.

Pour concurrencer l’efficace modèle d’intégration verticale préconisé par les entreprises américaines, espagnoles, danoises, et brésiliennes, « où ce sont les abattoirs qui sont propriétaires des truies – ils contrôlent le poids et la spécificité des animaux abattus », Olymel cherche à contractualiser un porc coop en fonction des marchés d’exportation. Ce que ne lui permet pas l’actuel système de l’agence de vente des porcs, administrée par la Fédération des producteurs de porcs du Québec (FPPQ).

Le gouvernement Charest a nommé un médiateur pour tenter de résoudre le litige entre les deux partis. Mais la médiation a échoué le 18 mai dernier. Et les deux partis se retrouvent devant l’arbitrage de la Régie des marchés agricoles.

OMC, un marché aux illusions?
En conférence vidéo en direct de Genève, Serge Lebeau, directeur des politiques agricoles à l’UPA, et Andrée Houde, négociatrice du gouvernement canadien à Genève, ont mis les participants au parfum du blocage actuel des négociations. Monopoles d’États, subventions, tarifs, produits sous gestion de l’offre… les règles de l’OMC changent et changeront le portrait de l’agriculture mondiale, incluant celui du Canada. Mais la date butoir du 31 juillet 2006 pour conclure cette entente, qui implique 159 pays, est-elle réaliste?

Les grands prédateurs
Selon Christian Jacquiau, auteur du livre, Les coulisses de la grande distribution, les grandes chaînes d’alimentation européennes sont des « prédateurs ». « La ruse des hypermarchés, c’est de s’intercaler entre le producteur et le consommateur. La concentration des supermarchés ressemble à un sablier. Tout passe par une centrale d’achat avant d’atteindre le consommateur. »

D’après l’auteur, 10 000 acheteurs sillonnent le monde et négocient le plus grand volume de denrées au plus bas prix possible pour approvisionner la centrale d’achat Copernic, formée de cinq hypermarchés européens. Copernic, avec un chiffre d’affaires de 95 milliards d’euros, est le deuxième épicier mondial après Wal-Mart; le troisième étant le groupe français Carrefour.

Dans cette logique du « plus bas prix », les producteurs agricoles sont les grands perdants. Selon M. Jacquiau, « en France, on perd un agriculteur toutes les 3 minutes ». Le reste de la société est perdante aussi, dit l’auteur. « On baisse les salaires des travailleurs. On délocalise pour tirer les prix par le bas. On vous demande d’être compétitif avec la Chine et de vous contenter d’un bol de riz. Et lorsque vos travailleurs ne cotisent plus, on remet en cause les systèmes de santé et de retraite! On détruit l’organisation sociale! »

Pour contrer cette logique « destructrice », M. Jacquiau compte sur le changement du statut actuel du consommateur à celui de « consommacteur » et le développement, même marginal, d’une filière alimentaire équitable. « Il ne suffit pas d’acheter un sac de café équitable pour se donner bonne conscience, mais se demander comment sont fabriqué tous les autres produits. »

La leçon espagnole
En Espagne, la coopérative agricole Guissona dame le pion à la plus grande chaîne européenne, Carrefour, dans le secteur des viandes. La recette de son succès repose sur trois ingrédients. Le premier : offrir aux consommateurs des produits 30 % moins chers que la concurrence. Le second : « Aucune subvention ». Les producteurs catalans n’ont jamais pu compter sur l’aide du gouvernement espagnol en raison de leur aspiration à l’indépendance. Enfin, troisième ingrédient : « Les producteurs ont compris qu’il n’y avait pas d’argent à faire ni à la ferme ni à l’abattoir », d’expliquer Mario Hébert, économiste principal à La Coop fédérée, « 50 % du revenu de Guissona provient de la vente au détail ».

Le chiffre d’affaires du groupe Guissona en 2005 est de 1,3 milliard $ CAN. La coopérative possède le deuxième plus grand abattoir en Europe. Cailles, agneaux, porcs, poulets, œufs sont livrés en moins de 24 heures dans les quelque 280 boutiques, 15 supermarchés, 3 restaurants libre-service de 500 places répartis aux quatre coins de l’Espagne sous la bannière franchisée BonÀrea. Traçabilité complète. Fraîcheur totale garantie. Le consommateur y trouve son compte.

Maïs de Thaïlande, brocoli, chou-fleur et haricots chinois frappent déjà à nos portes
De retour d’un voyage en Asie, Marc Lémery, vice-président, opérations des Aliments Carrière inc. constate que la hausse du dollar fait mal et la double concurrence, asiatique et américaine, est extrêmement vive pour le transformateur québécois. Les premiers comptent sur une main-d’œuvre extrêmement bon marché et des récoltes qui durent de 10 à 11 mois. Les seconds, sur des usines automatisées qui sortent des millions de caisses à « low cost ».

Que faire?
Pour conclure la réflexion de cette journée, M. Laurent Pellerin, s’est dit « allergique au mot adapter » et propose « le statu quo ». Le président de l’UPA a ajouté qu’il faudrait peu de choses pour imiter le groupe Guissonda. Et que l’agriculture québécoise ne s’est jamais si bien portée que lorsque l’UPA, la coopération, le gouvernement et le secteur privé « tiraient dans la même direction ». Des moments rarissimes.

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