Fils de producteurs agricoles de l’Iowa, le Dr Norman Borlaug, considéré comme le père de « la révolution verte », a accordé une entrevue exclusive au Coopérateur lors de son passage dans la capitale nationale en avril dernier. Voici un fascinant tour du monde, du Mexique à la Chine en passant par « la nouvelle révolution des gènes », celle des OGM, en compagnie d’un chercheur qui a marqué nos présentes civilisations.

Pour nourrir « le monstre» qu’est la population mondiale, 9 milliards de personnes d’ici 2050, la production alimentaire mondiale devra doubler. « Il y a trop de fausses informations véhiculées sur le potentiel de l’agriculture organique. Utilisez tout l’engrais organique dont vous disposez. Mais on ne peut pas résoudre le problème de la faim dans le monde sans l’apport d’engrais minéraux », explique le Dr Norman Borlaug, le père de la « révolution verte » au moment où les limites de cette même révolution sont pointées du doigt : plafonnement des rendements, pollution aux engrais, aux pesticides, et épuisement des nappes phréatiques.

La production céréalière mondiale a plus que triplé entre 1950 et 2000 grâce au recours à des variétés à hauts rendements basés sur l’irrigation et l’emploi d’engrais minéraux. Selon le Dr Borlaug, cette « révolution verte » a même travaillé en faveur de l’écologie. « On produit plus de nourriture sur la même superficie cultivée depuis cinquante ans. Cela a permis d’épargner plus d’un milliard d’hectares de forêts et de terre! », explique ce fils de fermier de l’Iowa, en prenant pour exemple son patelin natal qui a été reconverti en parc national.

Chercheur étoile du Centre intertational d’amélioration du maïs et du blé (CIMMYT), situé à 50 kilomètres de Mexico City, le Dr Borlaug a mis au point des variétés de blé résistantes aux maladies, notamment la terrible rouille qui est au blé ce qu’est la grippe aviaire au poulet. Adoptés par des millions d’agriculteurs mexicains, pakistanais, indiens et chinois, incapables de se payer les fongicides nécessaires pour lutter contre ce fléau, ceux-ci ont mis leur population à l’abri de la famine en adoptant cultivars et méthodes de production développés par le Dr Borlaug et son équipe au CIMMYT dans les années 1960. Un phénomène qui fut baptisé « révolution verte ».

Toutefois, malgré ce bon spectaculaire des rendements agricoles, comment expliquer qu’il y ait quelque 800 millions de personnes qui souffrent de malnutrition à l’aube de ce XXI siècle?

« Que serait ce nombre sans l’adoption de variétés à hauts rendements? », réplique le scientifique avant d’ajouter d’une voix passionnée : « En Afrique, il faut restaurer la matière organique des sols, contrôler les mauvaises herbes en pratiquant le semis direct et sans labour. Un des problèmes de ce continent est le manque d’infrastructure. Il n’y a pas de route entre un endroit qui crie famine et celui qui est en surplus de denrées. Ils sont souvent situés à moins de 200 kilomètres de distance l’un de l’autre. Il faut un plan Marshall pour l’Afrique! »

Le Dr Borlaug croit aussi que la plus grande augmentation de production de céréales de base doit être réalisée dans le pays où celle-ci est consommée. Et il s’inquiète de la dépendance accrue du Mexique, pays d’origine du maïs, à l’égard des importations massives de maïs américain subventionné. Celles-ci accentuent l’exode de milliers de campesinos incapables de concurrencer leurs riches voisins : « Que va-t-on faire de tous ces gens? », s’interroge-t-il.

La même question se pose surtout pour la Chine où 800 millions de paysans mécontents risquent de faire imploser le miracle économique du Parti communiste. Ce dernier fait pourtant tourner le PIB à un taux de 9 % de croissance par année depuis plus 12 ans. « Les autorités viennent d’abolir les taxes sur la terre pour tenter de calmer la campagne mais c’est un pansement sur une jambe de bois ».

Devant le formidable potentiel agricole du Cerrado brésilien, les jeunes agriculteurs canadiens et américains devraient-ils songer à déménager au Brésil? « Il y a 15 ans peut être, vous seriez aujourd’hui un homme riche. Mais le prix des terres a bondi! » Le Dr Borlaug conseille plutôt aux jeunes agriculteurs nord-américains de s’enraciner sur leurs terres car « les gens auront toujours besoin de manger » bien que, admet-il, l’énorme demande en capital pour exercer le métier d’agriculteur soit un sérieux frein à l’établissement.

À 92 ans, le Dr Borlaug, encore très alerte, déplore le fait que le monde ait consacré plus de 900 milliards $ US en 2005 en dépenses d’armements. « Plus de la moitié de cette somme est dépensée par mon pays, les États-Unis. C’est honteux! », dit celui qui, en 1970, s’est vu décerné le Prix Nobel de la Paix pour avoir contribué à sauver plus « d’un milliard de personnes » des affres de la famine. Et il suggère plutôt d’investir une partie de ces sommes considérables dans les énergies renouvelables en raison de la fin du pétrole, du charbon et du gaz en misant sur l’énergie solaire et la capture de l’hydrogène, qui constitue 70 % de l’air ambiant, pour faire tourner les futurs moteurs de l’humanité.

Le Dr Borlaug prédit que 80 % de l’augmentation des rendements agricoles se fera sur des terres déjà consacrées à l’agriculture. Et que l’amélioration de l’efficacité des techniques d’irrigation sera vitale à la production agricole puisque si les terres irriguées ne représentent que 17 % des terres cultivées, elles fournissent 40 % des récoltes mondiales. L’eau sera le facteur restrictif de la production céréalière du XXIe siècle.

Cependant, la hausse des rendements céréaliers risque-t-elle d’être dévorée par l’accroissement de la demande de cuisses de poulet ou de jarrets de porc des pays émergents? « On a aussi considérablement augmenté la conversion alimentaire des animaux au cours des 30 dernières années », constate l’expert.

Pour augmenter les rendements sur des terres cultivables limitées, le Dr. Borlaug parle aujourd’hui « d’une révolution des gènes », celle des plantes génétiquement modifiées (OGM) : résistance aux insectes et aux maladies, augmentation de la qualité nutritionnelle, résistance aux herbicides, et résistance au stress hydrique en raison notamment des changements climatiques.

« Nous n’apercevons que la pointe de l’iceberg du potentiel de ces technologies. Jamais de mon vivant je n’aurais cru voir un tel plan de lutte intégré en Amérique du Nord avec l’adoption du maïs Bt contre la pyrale. En Chine, les producteurs chinois ont réduit leurs applications de pesticides de 14 à 2 en utilisant du coton transgénique. Au Canada, vous avez du canola résistant aux herbicides ».

Toutefois, le Dr Borlaug s’inquiète de voir cette nouvelle biotechnologie tomber entre les mains d’une poignée de multinationales. Pour briser « ce monopole », il invite les gouvernements, dont celui du Canada, à investir massivement dans des programmes de recherches publiques. « La recherche devrait être une responsabilité publique. Cela l’a toujours été! Mais nos universités et nos ministères forment aujourd’hui des chercheurs pour l’agro-industrie au Canada comme aux États-Unis ».

Bardé de 57 diplômes universitaires honorifiques, le Dr Borlaug rejette ces honneurs du revers de la main quand on lui demande de nommer ce qu’il considère le fait d’armes le plus important de sa carrière. « J’espère inspirer les jeunes scientifiques. Et que l’un d’entre eux réussisse à introduire un gène de riz, une céréale qui résiste à la rouille, dans du blé afin de produire un cultivar résistant à l’Ug99. Et que ce nouveau cultivar réponde aux besoins du plus grand nombre de producteurs possible ». La stabilité politique mondiale, rappelle-t-il, repose sur des estomacs pleins.

Retour



Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés