« On ne se prépare pas à établir ses enfants à 50 ans, on le fait sur toute une vie », soutiennent Félix Destrijker et Ria Dewulf, producteurs d’œufs de consommation à Saint-Ludger qui, pour mieux établir la relève, ont fait en sorte de ne plus avoir de dettes à l’âge de 55 ans.

Comment ont-ils fait? Toute leur vie, ils ont choisi l’équilibre entre prendre de l’expansion (plus d’endettement) et maintenir une entreprise à dimension plus restreinte (moins d’endettement). Par exemple, en 1994, ils ont choisi de changer l’équipement du poulailler afin de pouvoir, dans un deuxième temps, augmenter le troupeau de 28 000 pondeuses à 33 000. « La vieille technologie n’était vraiment plus efficace. » Par contre, leur tracteur de 23 ans fait encore l’affaire.

Un autre élément important a fait en sorte que leur entreprise est un succès et que l’établissement de la relève est plus facile : ils ont su s’entourer d’experts, tant pour la gestion financière et fiscale de l’entreprise que pour l’aspect technique et agronomique de l’élevage.

Quant à Ria, elle a pris en charge la comptabilité le jour où elle a vu une facture gonflée par des intérêts sur retards de paiement. « Nous grattions pour arriver, je ne pouvais pas tolérer de payer pour des retards », lance celle qui a la réputation de tenir les cordons de la bourse serrés.

Cette gestion serrée de l’entreprise a fait en sorte que le couple a pu commencer à cotiser à un REER il y a plus de 20 ans. Ainsi, alors que d’autres producteurs investissaient dans leur entreprise en s’endettant pour ne pas payer d’impôts, Félix et Ria ont misé sur leur retraite.

Kenneth McBain, expert-conseil rattaché à Unicoop, les a vus évoluer pendant plus d’une douzaine d’années : « C’est une des entreprises les mieux gérées que je connais. »

Le couple attribue une partie de leur manière de faire, ainsi que leur succès, à leur culture européenne. « Ici, quand tu pars, même si tu vends à ta relève, chaque génération doit remprunter et les banques engrangent les bénéfices », explique ces parents de deux garçons et d’une fille. En Belgique, leur pays d’origine, les parents prennent les mesures pour financer eux-mêmes l’établissement de la nouvelle génération. « De cette manière, ça reste dans la famille », résume celui qui s’est impliqué dans diverses organisations agricoles, notamment l’UPA de la Beauce, la Fédération des producteurs d’œufs de consommation et l’Office canadien de commercialisation des œufs.

Félix Destrijker a établi ses deux fils avec succès : Frédéric, à gauche, reprendra sous peu l’entreprise familiale de production d’œufs de consommation et Emmanuel, à droite, s’est lancé dans l’élevage de poulettes pour la ponte.
Ses poulettes sont en partie vendues à la ferme familiale.

?Une relève hésitante

Malgré une ferme florissante et des parents qui ont bien préparé le nid, les fils, Emmanuel et Frédéric, ont mis du temps à choisir l’agriculture comme gagne-pain. Tous deux ont expérimenté le travail comme salarié avant de revenir à la volaille. « J’ai toujours travaillé dans des domaines proches de l’agriculture, comme la construction de silos et d’élévateurs à grains », s’empresse de dire Emmanuel, l’aîné. Quant à Frédéric : « Travailler dans une shop 40 heures par semaine à 8 $ l’heure, tu ne fais pas des merveilles avec ça. En plus, quand t’es habitué à une certaine liberté de travail, ça fait bien différent. »

À 27 ans, Frédéric n’est pas encore propriétaire de la Ferme Avibeau, l’entreprise familiale. Il en est toutefois gérant depuis trois ans. « Marie-Claude et moi avions des choses à faire avant. Nous avons acheté une maison que nous avons rénovée nous-mêmes et avons fondé une famille : trois enfants en 3 ans : Ann-Sophie, Catherine et Liam. Je me suis également très impliqué dans la municipalité pour construire un terrain de jeu multifonctionnel pour les jeunes. Maintenant ça y est, le transfert de propriété est la prochaine étape. »

Quant à Emmanuel, âgé de 32 ans, il a franchi le pas en 1998. « Je m’installais avec la mère de ma petite fille, Maude, et nous voulions une entreprise avicole. Mes parents n’étaient pas encore prêts à transférer. Après avoir analysé différentes possibilités, on a opté pour l’élevage de poulettes pour la ponte. Le projet s’est concrétisé en 2001 », raconte celui qui a été président de la Fédération de la relève agricole pendant deux ans.

Bien qu’Emmanuel se soit établi à Plessisville, à deux heures de Saint-Ludger, il souhaite garder une synergie avec la ferme familiale. Ainsi, ses poulettes sont en partie vendues à la Ferme Avibeau. « Ç’a été avantageux pour la production car la qualité des oiseaux, qui provenaient auparavant de différents élevages, ne comblait pas les besoins de la ferme. Depuis qu’ils s’approvisionnent ici, les lots sont plus uniformes car ils ont tous reçu le même traitement. De plus, comme les poulettes sont élevées en cages, elles n’ont pas à s’adapter et savent vite où trouver l’eau et la moulée. »

Emmanuel élève environ 100 000 poulettes par année, en deux lots. Depuis octobre 2005, il exploite en plus un pondoir de 22 400 pondeuses, à Victoriaville. Le bâtiment est loué et une personne y est employée.

Le fonds de terre de 170 hectares (420 acres), où a été construit le poulailler d’élevage, est également la propriété des parents. « J’en loue actuellement une partie de mes parents. Je ne veux pas de terre et je ne suis pas intéressé à faire de la culture. Pour moi, la propriété n’est pas très importante. Ce qui est important c’est le revenu que je tire de mon exploitation. »

Ria Dewulf et Félix Destrijker éprouvent une grande satisfaction de voir que leurs fils ont décidé eux-mêmes des’installer en agriculture. Durant le processus, ils ont su user d’une bonne dose de souplesse et, à l’occasion, établir des conditions non discutables.

Le quota, un outil de travail
Emmanuel et Frédéric ne sont pas non plus propriétaires du quota. Des ententes avec ses parents ainsi qu’avec Unicoop et les Fermes Burnbrae leur permettent de produire des oeufs en commun, tant à Victoriaville qu’à Saint-Ludger.

Félix et Ria tiennent à demeurer propriétaires de tout le « droit de produire » des entreprises Destrijker, car ils estiment que ce n’est pas un actif, ni même un fonds de pension. Tant que leurs fils sont en production, « c’est un outil de travail », précisent-ils. Le jour où ils arrêteront de produire, le quota deviendra un objet de spéculation. De là leur inquiétude. Si ce jour arrivait et qu’Emmanuel et Frédéric faisaient un coup d’argent avec le quota, une répartition équitable du patrimoine ne serait plus possible entre les garçons et leur soeur, Véronique, professeur de français à Saint-Georges de Beauce.

Deux frères, deux caractères : Emmanuel et Frédéric ont des personnalités bien différentes. C’est pour cette raison qu’ils n’ont pas repris la ferme familiale ensemble. L’aîné est le type gestionnaire. Chez lui, les idées bouillonnent et les projets sont nombreux. « Ça n’empêche pas que lorsque j’ai du travail à faire dans le poulailler, je me retrousse les manches et je le fais. » Quant à Frédéric, il est plus réalisateur, chef de chantier. L’agriculture, pour lui, c’est un mode de vie qui lui permet d’être son propre patron et d’utiliser son habileté manuelle. Après son DEC en gestion agricole, il a suivi une formation en menuiserie et charpenterie, par intérêt et pour exécuter lui-même ses travaux à la ferme. Avec lui, l’entreprise sera bien tenue, mais ne sera pas en continuel mouvement comme chez Emmanuel.

Satisfaits du processus?
Pour les deux frères, ce qu’ils ont apprécié dans le processus d’établissement c’est la liberté de choix que les parents leur ont laissé. « Ils ne nous ont jamais poussés, exprime Frédéric, mais quand j’ai décidé que je voulais vivre d’agriculture, ils m’ont prévenu que je devais étudier dans le domaine. C’est là que j’ai fait un DEC en Gestion et Exploitation d’entreprise agricole, à Lévis. »

Bien que les parents aient été actionnaires majoritaires pendant cinq ans de sa nouvelle entreprise, Emmanuel a eu la totale liberté de choisir le type d’exploitation qu’il voulait mettre sur pied. « J’ai toujours senti qu’ils me laissaient de la corde, mais je savais qu’au moindre faux pas, ils allaient tirer. » En revanche, pour Emmanuel, la communication a été un aspect difficile dans son processus d’établissement. Son père étant quelque peu taciturne, il n’était pas toujours aisé de savoir comment il voyait l’évolution intergénération de l’entreprise familiale.

Du point de vue de Frédéric, il n’y a pas eu de problèmes car, précise-t-il, « quand les parents veulent transférer et qu’ils prennent les moyens, tout se passe bien. »

Du côté de Félix et Ria, ils éprouvent une grande satisfaction de voir que leurs fils ont décidé eux-mêmes de s’installer en agriculture. Il faut dire qu’ils ont su user d’une bonne dose de souplesse et, à l’occasion, établir des conditions non
discutables.

Ils ont aussi été de bons guides. Par exemple, le jour où Frédéric a parlé de faire un diplôme d’études professionnelles (DEP) plutôt qu’un diplôme d’études collégiales (DEC), Félix lui a dit : « Ça dépend de ce que tu veux faire sur la ferme : être ouvrier ou gérant. Ta formation en dépendra. » Il a choisi le DEC.

Quelles sont les conditions qui mènent à un établissement heureux de la relève? « Critère numéro un, répond rapidement Félix, il ne faut pas se plaindre devant ses enfants que l’agriculture c’est plate, ça ne paye pas, c’est fatigant, et qu’elle n’a pas d’avenir... » (Voir tableau Facteurs influençant le processus de transfert de ferme ou d’établissement.)

Le couple s’accorde aussi à dire qu’en plus d’établir les bases d’une bonne situation financière et de développer une entreprise accessible à la relève, « il est important de s’assurer que l’agriculture fera vivre cette nouvelle génération ». Et un autre aspect très important est de « savoir et vouloir faire confiance à ses enfants ».

À ce sujet, Félix a été heureux le jour où il a reçu une carte d’Emmanuel dans laquelle était écrit : « Merci de m’avoir laissé faire mes erreurs. » Frédéric pourrait sans doute en dire autant. Le couple convient que cet exercice n’est pas toujours facile. « Ça nous crispe un peu quand ils ne font pas les choses comme on le voudrait ou qu’ils n’ont pas les mêmes priorités que nous avions à leur âge », raconte Félix. « Mais il faut leur laisser prendre leur expérience, » ajoute-t-il.

 
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