Quelques occasions m’ont été données, dans les dernières années, de discuter de divers aspects du développement de l’agriculture québécoise. Les mêmes préoccupations revenaient souvent dans les échanges informels qui suivaient les rencontres. J’ai pensé approfondir ces questions avec certains des intervenants à ces rencontres et d’autres, des spécialistes mais surtout des agriculteurs de différentes régions et de différentes productions.

Les trois articles de cette série auront utilisé des idées d’une cinquantaine de personnes. Même si ces lignes ne prétendent pas représenter l’ensemble du milieu, elles rendent compte de choses qui se disent et qui se vivent. Je n’ai pas toujours cité les noms des personnes concernées. Même dans les cas ou je l’ai fait, j’ai choisi des propos qui pouvaient en représenter d’autres. Le but était de mettre en valeur des idées qui sont à prendre en compte et que l’on entend rarement.

Au moment où je terminais ces articles, on annonçait la tenue d’une Commission sur l’avenir de l’agriculture. Comme vous le constaterez, plusieurs de mes interlocuteurs et moi-même considéraient un tel débat comme nécessaire. Les sujets abordés sont loin d’être épuisés. Le contenu de ces articles est donc à compléter…par vous qui serez invités à vous exprimer à cette Commission.

L’agriculture fait face à de nouvelles situations et pour cela, il faut proposer de nouvelles solutions. Ces idées peuvent servir de point de départ à des discussions qui, certainement, iront plus loin. Je remercie toutes les personnes inspirantes et généreuses qui m’ont fait part de leurs idées, de leurs préoccupations et de leur vision de l’avenir. Je souhaite qu’elles se fassent entendre de nouveau.

Aller chercher ses œufs, son gigot d’agneau ou ses framboises à la ferme représente une sortie authentique et instructive pour des familles, un engagement envers certaines valeurs de développement pour des militants et la seule expérience de la nature pour qui ne laisse jamais trop loin sa BMW. C’est pourquoi les opérations portes ouvertes auxquelles participent de nombreuses fermes ont la faveur du public. Le contact avec les producteurs est apprécié des citadins. Ils aiment aussi les rencontrer au marché et dans les divers événements qui mettent en valeur les produits du terroir.

Il semble que le plaisir soit partagé. C’est ce que me disent ces producteurs de la région de Nicolet: « J’avais un surplus de lait et j’ai décidé d’en faire du fromage. Voir quelqu’un qui goûte ce qu’on a produit et qui l’apprécie, c’est vraiment motivant. Lorsqu’on est uniquement producteur de lait, on n’a pas ce plaisir là. On perd aussi la responsabilité qui va avec le fait de nourrir des gens. On peut faire des erreurs : on ne voit pas celui ou celle qui va manger ce qu’on a produit. On finit par faire du quota plus que du lait. On cherche la paye. Il n’y a plus la satisfaction de faire quelque chose d’utile, comme lorsqu’on vend directement notre produit. »

Les agriculteurs qui ont l’occasion d’échanger avec leur clientèle n’ont pas de problèmes avec elle. « Les gens qui viennent acheter chez moi voient que j’entretiens bien mes terres. Il ne leur vient pas à l’esprit que je pourrais être un pollueur. Ils sont à même d’observer que c’est propre ici. En fait, je n’ai aucun problème avec mes clients, mes voisins ou tout autre citadin. » Ce témoignage me rappelle celui d’un producteur de bœuf français qui avait augmenté son chiffre d’affaires lors de la crise de la vache folle parce que ses clients, qui venaient acheter à sa ferme, savaient comment son troupeau était nourri.

De nombreuses enquêtes ont mis en valeur le capital d’estime de la classe agricole. Mais, côtoyant moi-même beaucoup de citadins, j’observe que ce capital pourrait se dilapider rapidement. J’entends régulièrement des commentaires moins positifs : le milieu agricole est vu comme très centré sur lui-même et peu ouvert aux besoins des autres groupes de la société. Comme toute relation, celle entre les agriculteurs et les citadins-consommateurs doit être entretenue et cela veut dire que chacun doit s’intéresser à l’autre et se faire connaître de l’autre.

Lors d’une consultation que j’ai réalisée récemment pour orienter un projet visant à donner l’heure juste aux citadins sur les contraintes de l’agriculture et les enjeux de leur alimentation, plusieurs des personnes consultées ont mis en doute la possibilité que nous aurions de dire avec franchise ce qui se passait dans le milieu agricole. « On ne vous laissera jamais dire certains faits », nous ont-ils dit, voyant que l’UPA était partie prenante du projet. Ces gens, des spécialistes, des faiseurs d’opinion, des agriculteurs aussi doutent de toute l’information qui vient du milieu agricole. En fait, l’image des organismes agricoles est moins bonne que celle des agriculteurs.

Si les agriculteurs, pris un à un, sont estimés surtout lorsque le contact est direct parce que leur authenticité permet une vraie rencontre, les agriculteurs pris dans leur ensemble ne sont pas au-dessus de tout soupçon! Le capital sympathie est basé chez certains sur une vision assez ancienne ou très bucolique de l’agriculture. Quand ces gens connaîtront les technologies utilisées actuellement, quand ils prendront conscience que les agriculteurs ne sont pas particulièrement pauvres et surtout lorsqu’ils sauront que l’agriculture est soutenue grâce à leurs impôts –toutes choses qu’ils ignorent et dont ils peuvent être informés– leur idée peut changer très vite.

Les producteurs n’attendent rien des consommateurs
Si la confiance envers les producteurs n’est pas totale du côté des consommateurs, elle ne l’est pas plus de la part des producteurs envers les consommateurs. Même si ces derniers sont de plus en plus préoccupés par la qualité, leurs comportements au moment de l’achat sont guidés surtout par le prix. Les consommateurs québécois semblent particulièrement radins dans leurs choix alimentaires. Du point de vue des producteurs, leurs demandes sont parfois irréalistes ou contradictoires. Je n’ai rencontré aucun producteur – sauf pour les produits de niche – qui croyait que les consommateurs pouvaient les soutenir si leurs produits arrivaient sur les marchés à un prix plus élevé que celui de la compétition étrangère, même si la qualité le justifiait. Les commentaires que j’ai entendus me laissent croire que les agriculteurs se sont habitués à ne pas recevoir de reconnaissance pour la qualité de leurs produits et de leurs pratiques. On a des raisons de se méfier des consommateurs et le discours officiel en provenance du milieu agricole dégage plus de peur et d’exigences que d’intérêt à dialoguer.

Il faut noter que l’évolution du secteur agroalimentaire a coupé la relation entre les agriculteurs et le reste de la chaîne jusqu’aux consommateurs. La commercialisation des produits a été déléguée aux fédérations et la transformation des produits s’est centralisée. Les agriculteurs ont ainsi perdu le lien avec les transformateurs et les distributeurs. Presque toutes les personnes rencontrées ont abordé cette question de la nécessité de « se rebrancher sur le consommateur », de « répondre aux besoins du client ». De nombreux exemples récents dont le porc Coop et la mise en marché du sirop d’érable démontrent selon eux que l’on a oublié ce principe de base de n’importe quel commerce! En fait, les agriculteurs rencontrés ne l’ont pas oublié et se posent des questions sur ce qui motivent actuellement leurs dirigeants. Ils ont parfois leurs réponses.

Il semble urgent qu’un vrai dialogue s’instaure
Ce que j’entends ici et là actuellement ressemble plus à l’expression anxieuse des besoins de chacun qu’à un dialogue. Le milieu agricole réclame des aides, des possibilités de développement, le maintien de ses acquis, notamment dans la mise en marché. Il se plaint aussi des exigences à son endroit particulièrement concernant l’environnement. De l’autre côté, les consommateurs réclament des produits de la meilleure qualité possible au prix le moins cher, les citoyens veulent que la protection de leur environnement soit assurée, les néo-ruraux exigent que le joli coin de pays qu’ils ont choisi ne soit altéré d’aucune façon. Lorsqu’ils donnent un feed-back aux agriculteurs, c’est pour les critiquer.

Le ton n’est pas à l’échange. Il est haut et fort et ne favorise pas l’écoute. Les consommateurs-citadins ne sont pas véritablement mis au courant des contraintes des agriculteurs – sauf sur un ton acrimonieux qui n’encourage pas l’écoute –, ils ne connaissent pas ce que les agriculteurs ont fait et font chaque jour pour conserver, améliorer et embellir l’espace qui est leur moyen de production, leur patrimoine et celui aussi de toute la collectivité. Les agriculteurs croient être les seuls à avoir de la difficulté à s’adapter aux réalités économiques actuelles et ils ne s’intéressent pas non plus aux contraintes du reste de la société et aux inquiétudes légitimes des citadins concernant leur alimentation.

Les questions environnementales expriment bien les difficultés de ce dialogue. Les préoccupations de la société à ce sujet ne vont pas diminuer. Il s’agit d’une des principales valeurs de la nouvelle génération. Les attentes à ce sujet vont s’amplifier. Les agriculteurs qui n’écoutent pas ce message se préparent à se faire détester. Dans certains cas, c’est déjà fait. Le problème relève-t-il de mauvaises pratiques agricoles? Effectivement, dans quelques cas. Est-ce une question de mauvaise planification, de concentration, de technologie inappropriée? Probablement aussi, bien que je crois que la mauvaise communication y soit pour beaucoup.

« Ma famille est ici depuis dix générations. Pensez-vous que je vais détruire ce qui a été développé par mes ancêtres. » « Des sols malades, des animaux malades, ce n’est pas payant pour nous. » Ces affirmations d’agriculteurs pourraient être reprises par bien d’autres. Ces mêmes agriculteurs me confiaient qu’ils devaient parfois aller contre la loi pour ne pas polluer le cours d’eau qui longe leurs terres. Tout comme on n’a pas consulté ces agriculteurs pour développer des règlements, les agriculteurs ne se sont pas habitués à prendre en compte l’acceptabilité sociale de leurs pratiques et de leurs projets. Or, pour réussir en affaires, il vaut mieux être apprécié que détesté de ses clients!

Producteurs et citadins profitent de la journée Portes ouvertes sur les fermes du Québec pour faire connaissance.é.

On a l’impression, lorsqu’on écoute ce qui ressort dans les médias de l’un ou l’autre des conflits, que chaque camp essaie de passer un sapin à l’autre. Or, dans cette guerre, les gens qui réclament la protection de l’environnement ont la vertu de leur côté. Et, comme chacun sait, personne n’est contre la vertu! Il y a des projets qui seraient acceptés par la communauté s’ils étaient réellement discutés avec celle-ci, en tenant compte de ses besoins.

Cette nouvelle exigence est casse-pieds? Je suis d’accord. Mais elle est inévitable! Il n’y aura pas de développement sans elle.

Vous pensez que l’élevage porcin restera toujours inacceptable pour les citadins? Je ne suis pas certaine de cela. Cet élevage consomme trois fois moins de carburant par rapport à d’autres élevages, le taux de conversion alimentaire du porc est de 2,7 comparativement à 7 pour les ruminants. Voilà des informations qui intéresseraient les écologistes car l’impact environnemental du porc est probablement plus positif que ce que tout le monde pense. Les questions environnementales seront de plus en plus posées en considérant un ensemble plus grand que la seule zone de diffusion des odeurs. Il est impossible cependant de passer par-dessus le problème du traitement des déjections : il s’agit d’un réel problème pour lequel il faut chercher de nouvelles solutions. Ne pourrait-on pas aider davantage les promoteurs de projets porcins à préparer des projets acceptables et à les défendre?

Clément Pouliot, ancien président de la Fédération des producteurs de porcs, disait qu’il serait impossible de développer la production porcine sans un nouveau pacte avec les citoyens concernant l’environnement, le bien-être des animaux, la salubrité et la traçabilité. Dans un pacte comme celui-là, l’ensemble des citoyens devra aussi apporter sa contribution. Pour cela, un véritable échange doit s’établir pour ne pas que les décisions se prennent alors que tous crient leurs besoins sans s’écouter les uns les autres. Dans ces cas, les relations ne font que se détériorer et la créativité n’est pas à son meilleur.

Jacques Proulx croit que c’est en ouvrant un large débat à l’intérieur et à l’extérieur du milieu agricole que de nouvelles avenues pourront être tracées : « Il faut établir un nouveau contrat social. L’ancien est terminé. Les débats corporatifs ne peuvent régler les problèmes qui se pointent. Il faut remettre en question même les choses qui vont bien. Les agriculteurs ne comptent plus que pour 7 % de la population rurale! Même en campagne ils sont minoritaires. Alors, il faut apprendre à composer avec d’autres groupes. L’arrogance et le mépris n’ont plus leur place.»

Je suis convaincue qu’il serait plus facile actuellement d’obtenir des soutiens pour faire le porc le plus écologique au monde – ce dont nous ne sommes pas si loin semble-t-il – et le faire reconnaître comme tel sur les marchés que d’essayer de convaincre les gens qu’il n’y a pas de problème alors qu’eux en perçoivent ou en vivent un. Il me semble que des projets bien développés faits en consultation avec l’ensemble des intervenants, en tenant compte des recherches récentes et en ne cachant pas des bouts moins glorieux, pourraient se réaliser. Il y aurait quelques individus récalcitrants mais la société appuierait. Actuellement, de petits groupes réussissent à bloquer des projets parce qu’ils rejoignent des préoccupations partagées par de nombreux citoyens.

Il y a présentement des milliers de gens qui, ayant été convaincus par Laure Waridel, une jeune femme articulée au discours pondéré de la nécessité d’appuyer les paysans du tiers-monde, font des détours pour aller acheter du café équitable et ne lésinent pas sur le prix. Les mêmes personnes achètent des fruits qui viennent de pays qui ignorent toute norme environnementale. Plusieurs d’entre elles questionnent l’agriculture d’ici. Si les agriculteurs du Québec avaient besoin de leur appui, seraient-elles prêtes à les soutenir comme elles le font pour les paysans d’ailleurs? Croiraient-elles qu’acheter des produits de l’agriculture d’ici, c’est voter pour certaines valeurs, pour un certain type de développement? Je l’espère mais n’en suis pas certaine du tout. Pour cela, il faudrait qu’elles perçoivent ce qu’apportent les agriculteurs d’ici. Il faudrait qu’elles se sentent écoutées d’eux. Une évolution à ce sujet est notable depuis quelques années. Il y a longtemps que j’ai entendu à la radio des remarques comme : « On a le droit de produire, laissez-nous faire ». Mais, il y a encore beaucoup de lieux d’échange à créer. Les consommateurs n’apprendront pas les contraintes de l’agriculture sans qu’on leur explique. Si ceux qui les connaissent ne leur expliquent pas, ils continueront à exiger des choses contradictoires.

Le contact avec les producteurs est apprécié des citadins. Ils aiment aussi les rencontrer au marché.


La recherche de solutions en ce qui concerne la qualité de l’alimentation, l’évolution des régions et la protection de l’environnement n’incombe pas uniquement aux producteurs agricoles. Il s’agit d’enjeux qui affectent toute la population et pour cela ils doivent être discutés sur la place publique. Quelles sortes d’aliments voulons-nous? Quelle sorte d’économie voulons-nous? Quelle sorte de paysages voulons-nous? Que sommes-nous prêts à appuyer? Comment voulons-nous vivre ensemble citadins et ruraux? Un débat de société devrait définir de grandes orientations ainsi qu’une nouvelle répartition des charges, des pouvoirs et des responsabilités.

L’image positive des agriculteurs vient en grande partie de la noblesse de leurs ancêtres, gens responsables qui ont réussi à développer un territoire, à élever leurs familles dans la dignité même si leur vie n’était pas toujours facile. Les gens de la ville voient ceux de la campagne comme des gens de jugement, d’équilibre, d’initiative. Ces qualités sont à mettre en valeur dans le dialogue à instaurer. Elles ont beaucoup plus de chance de déclencher la solidarité des citadins que les discours revendicateurs. L’image des gens de l’agriculture n’est pas détruite mais elle est questionnée actuellement. Si j’ai tenu à partager ces réflexions avec vous, c’est que je crains qu’en perdant la confiance des autres citoyens, le milieu agricole puisse perdre aussi beaucoup de pouvoir sur son devenir car pour se développer, l’agriculture a besoin d’appuis larges dans la société.

J’ai pu constater, lors d’une réunion visant à orienter le développement agroalimentaire d’une région, que la détresse de certains agriculteurs était telle qu’ils n’arrivaient pas à discuter avec les autres acteurs de la chaîne agroalimentaire. La seule chose qui les aurait satisfaits c’est l’annonce d’une nouvelle subvention, ce que personne dans le groupe ne pouvait faire. Il y avait là des gens prêts à écouter et à collaborer mais le ton des demandes et l’incapacité à considérer autre chose ont probablement découragé pour longtemps ceux-ci d’apporter leur aide. Cette détresse, bien réelle, d’agriculteurs qui n’arrivent pas à résoudre les contraintes dans lesquels ils sont emmêlés, doit être prise en considération.

L’endettement actuel des fermes québécoises, où parfois toute marge de sécurité a disparu, constitue un facteur important dans la création de cette détresse. Il faudrait ajouter aussi l’ensemble des menaces qui planent sur l’avenir de l’agriculture dans un contexte de mondialisation, tout ce que ça représente de craintes et tout ce que ça demande aux agriculteurs comme apprentissages, changements, adaptations. Il faut aussi considérer la perte de sens dont parlaient les agriculteurs que je citais au début de cet article : faire du quota, aller chercher un revenu, ce n’est jamais aussi stimulant que de développer un territoire, nourrir la population, faire de bons produits et être estimés pour tout cela. Nous parlerons de ces questions dans notre prochain article.

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