Dans les locaux d’Unicoop à Sainte-Hénédine, par ce beau matin de juin, les quatre agriculteurs présents ont bien d’autres choses à faire mais ils se sont tout de même déplacés pour répondre à mes questions. « Il semble bien que l’OMC va exiger des changements dans la gestion de l’offre, le prix des denrées agricoles stagne, les finances publiques ne sont pas suffisamment riches pour augmenter leur aide à l’agriculture, les consommateurs et les citoyens exigent toujours plus, l’endettement des fermes est très élevé, comment voyez-vous votre avenir? »


Martin Bélanger, un jeune producteur de porcs, explique : « Je contrôle ce que je peux contrôler. Je fais de mon mieux. Je suis jeune. J’ai confiance que je pourrai trouver des solutions si le contexte change. Je ne peux pas vivre dans l’avenir. J’en ai assez avec ce que j’ai à faire maintenant. » Une sérénité se dégage de son discours. Ghislain Cloutier, producteur d’œufs qui a fait un long parcours dans sa fédération et qui est maintenant vice-président de La Coop fédérée, poursuit : « Ce que Martin exprime, c’est ce que je vis depuis 30 ans. On parle d’abolir les quotas depuis 20 ans. Si je n’avais pas été de l’avant, ma ferme n’existerait plus. Il y a des gens qui ont pris de plus grands risques que moi et qui ont aujourd’hui une plus grande entreprise. Il y en a d’autres qui ont quitté. Chaque agriculteur fait des choix à partir de sa propre situation. À chaque étape, on s’adapte. » « L’agriculteur n’est pas uniquement un planificateur, poursuit Alain Larochelle, il est aussi un opérateur. La plus grande partie de ses énergies sont consacrées à faire des travaux. Il doit vivre avec le présent. »

Ce climat de confiance se reflète à l’étape du transfert. Par rapport au reste du Canada, aux États-Unis et à l’Europe, c’est au Québec que le taux de remplacement est le plus élevé bien qu’il semble diminuer actuellement. En comparaison avec le reste du Canada, c’est aussi ici que le pourcentage de jeunes agriculteurs détenant un diplôme agricole est le plus important. À la question « Encourageriez-vous vos enfants ou d’autres jeunes à aller en agriculture s’ils étaient intéressés? » posée lors d’un sondage Ipsos Reid, les agriculteurs québécois ont répondu oui dans 93 % des cas! Dans le reste du Canada, la même question avait obtenu des réponses positives dans 59 % des cas alors qu’aux États-Unis 62 % des agriculteurs avaient répondu par l’affirmative. Divers indicateurs démontrent que c’est ici que l’on observe l’attitude la plus positive face à l’avenir. Les menaces réelles de l’environnement économique ne reviennent pas souvent dans les divers échanges que j’ai avec les agriculteurs alors qu’elles sont omniprésentes chez les spécialistes.

« Si la protection du marché diminuait, si les produits d’ailleurs pouvaient davantage concurrencer les vôtres, vous serait-il possible de vous adapter? » Ghislain Cloutier, appuyé par ses collègues, ne semble pas inquiet : « La capacité d’adaptation, la capacité de vivre avec ce que l’on a est une caractéristique du monde agricole. Ce n’est pas souhaitable ni pour nous ni pour les consommateurs d’abolir la gestion de l’offre. Si ça devait se faire, les changements ne se feront pas en un jour. Sur de longues périodes, on s’adapte toujours. » Mes interlocuteurs savent que ce n’est pas ici que les grandes décisions concernant le commerce international vont se prendre, quoi qu’on fasse. Acheter du quota dans les conditions actuelles, s’endetter autant alors, est-ce justifié? Richard Ferland, explique : « Des conseillers ont essayé de m’en décourager. J’ai exploré d’autres avenues pour poursuivre le développement de mon entreprise. Mais tout calcul fait, je suis revenu à ce que je sais faire : du lait. Et j’ai dû acheter du quota et sa valeur a augmenté depuis. Il faut avancer avec les conditions actuelles. C’est ceux qui ont confiance qui réussissent. On participe à une course au développement qui augmente l’endettement. Si on tombe, on va tomber de haut. Tant qu’à tomber, c’est peut-être aussi bien comme ça! »

Jusqu’ici, le propos ressemble à celui que tiendraient d’autres gens d’affaires. On exprime ici ce qu’est un entrepreneur : quelqu’un qui prend des risques, qui évalue ceux-ci, qui a confiance de réussir et qui finit par le faire en traversant maintes difficultés. Lorsqu’on examine les profils des entrepreneurs tous secteurs confondus, on dirait même que ces difficultés représentent un attrait pour eux. Les entrepreneurs sont des gens qui aiment défricher, faire un nouveau chemin. Mais l’agriculture a ses particularités : on ne peut pas démarrer et stopper un élevage comme on le fait pour une chaîne de montage, les produits sont périssables, la température varie, etc. À cause de cela, tous les pays soutiennent d’une manière ou d’une autre leur agriculture. Il est donc normal que les agriculteurs aient appris à compter sur une aide possible de leur gouvernement dans leur gestion du risque.

En 2001, un sondage Ipsos Reid dévoilait une particularité québécoise inquiétante. À la question « Croyez-vous que la responsabilité de gérer les risques inhérents au marché vous revient? », les agriculteurs américains ont répondu oui dans 87 % des cas, les agriculteurs canadiens ont eu la même réponse dans 76 % des cas. Quant aux agriculteurs québécois, 48 % seulement ont répondu oui, c’est-à-dire que 52 % d’entre eux ne considèrent pas qu’il soit de leur responsabilité de gérer les risques inhérents aux marchés. Cette situation a-t-elle changé depuis 2001? Peut-on expliquer cette spécificité québécoise par le fait que la mise en marché est organisée collectivement dans plusieurs productions et que les agriculteurs délèguent cette responsabilité à leurs représentants? L’organisation collective a-t-elle trop coupé les producteurs de leurs marchés? La stabilisation des revenus a-t-elle contribué à faire oublier le lien revenus-marchés? Quelle que soit l’explication, le réflexe observé n’est pas celui d’un entrepreneur.

Ce n’est pas le cas de Martin Bélanger qui est actuellement déçu que sa fédération mette des bâtons dans les roues du projet de porc Coop. « Si les consommateurs voulaient d’un porc nourri au melon d’eau, je le ferais. Le marché a besoin d’un porc plus lourd avec certaines spécifications. C’est ce que je veux faire parce que c’est une manière d’aller chercher la richesse du marché. Nous sommes nombreux à avoir adhéré à ce projet. Ce seul fait démontre à notre fédération que c’est ce que nous voulons faire. Je ne voudrais pas être obligé de manifester contre ma fédération. » Le propos me rappelle ce qu’un autre producteur consulté affirmait : « Bientôt, on va aller manifester à Longueuil plutôt qu’à Québec. » Si la très grande majorité des producteurs rencontrés veulent garder la gestion de l’offre et sont de manière générale solidaires de leur organisation syndicale, ils sont conscients qu’à long terme ce ne sont pas des revendications et des subventions qui vont assurer leur réussite. Celle-ci dépend de leur capacité à aller chercher leur revenu dans le marché, les subventions, programmes et structures assurant une stabilité difficile à atteindre dans la production agroalimentaire.

Le climat de sérénité basé sur la conscience des difficultés à venir et de toutes celles qui ont déjà été affrontées contraste avec ce qui ressort parfois à travers certaines manifestations publiques provenant du milieu agricole. Celles-ci ne rendent pas compte de la solidité des agriculteurs et des agricultrices qui en ont vu d’autres et qui ne manquent pas de ressources pour tirer leur épingle du jeu dans de nouvelles conditions. Ces manifestations rendent compte davantage de la détresse de certains face à une perte de contrôle réelle sur leur avenir. Est-ce raisonnable de penser qu’en revendiquant plus fort on va assurer notre avenir? Est-ce responsable de laisser croire que l’on a du pouvoir sur les ententes internationales? N’est-ce pas une façon de remettre son pouvoir à d’autres que de leur reprocher de ne pas en faire assez? Il vient un temps où la consolidation des digues est inutile, il vaut mieux se construire un bateau! Surtout lorsqu’on est capable de le faire. J’ai l’impression d’ailleurs que si de nombreux agriculteurs laissent actuellement les consolidateurs de digues s’épuiser à la tâche au cas où ce serait utile, ils voient par ailleurs à la construction de leur bateau.


Ne pas tenir compte de la détresse que vivent certains agriculteurs serait aussi irresponsable. La course au développement dont parle Richard Ferland est bien réelle. Elle est encouragée. Le capital est disponible. On confond souvent développement d’entreprise et croissance de ses actifs. Si les revenus des fermes québécoises sont plus élevés que dans le reste du Canada, l’endettement y est plus élevé et augmente plus vite aussi. Les marges de sécurité sont très faibles : près du zéro en 2002, 2 % en 2003 d’après une étude de Raymond Levallois qui portait sur la production laitière. Il semble que dans d’autres productions la situation est à peu près semblable. Le contexte sécurisant de l’agriculture québécoise a permis une prise de risque plus grande et la consolidation des fermes. Pour ceux qui s’endettent beaucoup au moment du transfert ou qui ont augmenté de façon importante la dimension ou l’organisation de leur entreprise, le poids de la dette pèse lourd. Les exigences multiples, notamment reliées à l’environnement, ont aussi engendré des dettes comme me le font remarquer Jacques Côté et Jean Roy de Baie-du-Fèbvre. Lorsqu’un imprévu survient, le réflexe est de réclamer l’aide de l’État qui n’est pas très bien positionné pour en faire plus.

Lors d’une conférence que je présentais en France récemment devant des conseillers et des agriculteurs, une agricultrice a apporté un commentaire qui ne m’a pas vraiment surpris. Son fils revenait d’un stage chez nous, elle était venue le visiter, et elle avait été frappée de la charge de travail qu’ont les agriculteurs d’ici, laquelle est beaucoup plus lourde de son point de vue que pour les agriculteurs français. Pour ma part, j’avais remarqué chez les agriculteurs français un plus grand dégagement qui leur permet de faire des choix. Ils sont moins préoccupés, moins pris par les diverses exigences de leur entreprise. La course au développement évoquée plus haut y est-elle pour quelque chose? L’importance de la consolidation récente des fermes explique-t-elle cette situation? Une seule génération en a-t-elle pris trop large sur ses épaules? Le modèle de réussite incite-t-il à un développement trop rapide? Ce modèle amène-t-il des gens à créer des entreprises qui ne correspondent pas à leurs capacités et à leurs véritables ambitions? Le modèle de transfert le plus courant ici qui se fait par un endettement important de la relève peut-il expliquer le stress observé?

Mes interlocuteurs de Sainte-Hénédine ne considèrent pas que la gestion des dettes constitue le facteur premier de stress. La nécessité de réaliser rapidement certains travaux, de s’adapter aux aléas de la température, à des bris imprévus semble aussi importante. Martin Bélanger, le plus jeune, explique : « Ce qui me stresse le plus, c’est de trouver des moyens de me débarrasser des lisiers. La gestion de la dette, ça se planifie. » « Les jeunes qui prennent actuellement la relève des entreprises sont plus formés que nous l’étions, poursuit Ghislain Cloutier, ils ont les capacités d’en gérer plus large. Mon fils, qui est actuellement aux études, a beaucoup modifié sa façon de voir les investissements et a acquis des habiletés à gérer les risques que je n’avais pas à son âge. Bien sûr, je ne lui vendrai pas mes quotas au prix qu’ils valent maintenant : j’aurais l’impression d’avoir exploité mes parents et si toutefois cette valeur diminuait, il ne faudrait pas qu’il ait à supporter un actif déprécié. » Tous les agriculteurs rencontrés ne sont pas aussi sereins. Les prix obtenus pour leurs produits – qu’ils ne contrôlent pas –, les difficultés rencontrées pour mettre en oeuvre leurs projets, l’augmentation des coûts de divers intrants et l’importance de l’endettement semblent lourds pour plusieurs. Certains manifestent de la déception mais comme tous leurs œufs sont dans le panier de la croissance, ils continuent.

Le sens que l’on donne à son travail compte beaucoup dans les satisfactions que l’on peut en tirer et fait la différence entre la sérénité et la détresse. Les agriculteurs rencontrés qui font des produits mis en marché collectivement et qui ne rencontrent pas leurs clients ne semblent pas tirer beaucoup de satisfactions reliées à leur production : « Si je cessais de faire du lait, il y aurait quelqu’un d’autre qui le ferait à ma place de la même façon. »

« Même si personne ne produisait d’œufs au Québec, il y en aurait quand même dans les épiceries. » « Des gens de ma famille me donnent parfois de la viande provenant de leur chasse et je leur donne de ma production. Moi, je tripe sur ce qu’ils me donnent, mais eux ne semblent pas particulièrement apprécier ce que je leur offre car ils peuvent trouver la même chose sur les rayons des magasins. » « Les gens n’apprécient plus le produit lui-même malgré une qualité croissante, ils apprécient la façon de l’apprêter. » Par contre, les personnes rencontrées sont fières de créer de l’activité économique. « J’ai le sentiment de créer de la richesse dans ma région. À cause de mon activité, d’autres commerces se développent. »
« J’ai la fierté de gérer un business qui vit. »« J’enrichis mon milieu. » « Ce que je gère, je sais que ce n’est pas tout le monde qui est capable de le faire. »

« La définition du producteur agricole n’est pas très valorisante, m’ont expliqué certains agriculteurs rencontrés. Actuellement, c’est quelqu’un qui met pour 10 000 $ de produits en marché. On est défini par un chiffre qui ne veut absolument rien dire. L’agriculteur devrait être défini autrement, par exemple, comme celui qui fournit des produits alimentaires à une clientèle selon certaines spécifications, comme le gardien de l’environnement, comme le gestionnaire du territoire, etc. Ce genre de définition donnerait de la valeur à notre profession. Si l’un de nous s’écartait de son rôle, comme dans toute autre profession, il devrait comparaître devant ses pairs. On ne laisserait plus faire des gens qui détruisent l’image de toute la profession par des pratiques douteuses. »

Lucie Cadieux, productrice d’agneaux, reçoit beaucoup de commentaires positifs des chefs qui s’approvisionnent chez elle et de certains clients grands gastronomes qui ont goûté aux productions les plus raffinées de diverses régions françaises. La qualité de sa production ainsi que le fait de contribuer à faire avancer sa région la motivent à poursuivre malgré les difficultés. Revenant d’un congrès en Europe où elle a rencontré des représentants de différentes productions détenant des appellations contrôlées, elle a été stupéfaite de constater à quel point les programmes européens et français soutenaient les produits comme les siens. « Les producteurs sont appuyés pour développer une image de marque, pour établir leur marketing. Si les marchés s’ouvrent davantage, ils vont être prêts. Pas nous. » Elle croit en la nécessité de créer des politiques territoriales où les agriculteurs seront reconnus financièrement pour la multifonctionnalité de leur travail.

Pour Pierre Jobin, professeur et chercheur en agriculture biologique, qui développe une petite ferme diversifiée et poursuit un travail de consultant, particulièrement dans les pays en développement, l’agriculture du Québec est un gros train hors de contrôle. « La machine est belle, confortable mais difficile à manoeuvrer. Les wagons sont tous attachés les uns aux autres et il est difficile de reconfigurer l’ensemble. » Conscient des enjeux, bénéficiant d’un point de vue international, il se considère un optimiste obligé. Il observe dans les pays du tiers-monde des producteurs qui ne mangent pas à leur faim. Son père avait laissé la ville et une carrière en droit pour s’établir sur la ferme de son beau-père. « En considérant la vie de ses frères médecins, gens d’affaires, il nous disait que c’est lui qui avait fait le meilleur choix. Pourtant, il n’a jamais eu des revenus élevés. Je me considère privilégié de vivre sur ma ferme. L’agriculture est au confluent de plusieurs sciences. C’est complexe et nous n’avons jamais fini d’apprendre. J’expérimente continuellement. Les enfants ont l’occasion de le faire aussi. Je suis fier des produits de l’entreprise que les clients apprécient. J’ai surtout le plaisir de gérer un territoire, d’embellir la terre. Je vais laisser à mes enfants quelque chose que j’aurai amélioré. C’est la noblesse de notre métier. Il y a des années, on parlait dans le milieu syndical d’atteindre le statut de l’ouvrier spécialisé. Malheureusement, je crois que l’on y est parvenu! »

La course au développement dont parlait Richard Ferland, le train hors de contrôle de Pierre Jobin, Jacques Proulx l’appelle la fuite en avant. Il remet en question le fait qu’un seul modèle de développement soit valorisé. « Nous avons exclu différentes façons de produire. On assiste à un intégrisme : il y a un modèle, on va tous passer par là. Les choix personnels disparaissent, ce qui entraîne le développement d’un certain fatalisme. Les agriculteurs ne sont plus en contrôle de l’agenda. Ils s’endettent continuellement pour tenir le coup plus longtemps. » Ce fatalisme, je l’ai observé chez plusieurs interlocuteurs. Mes questions sur l’avenir apparaissaient parfois un peu surprenantes. Je les entendais presque se dire intérieurement « Pensez-vous que j’ai le temps de réfléchir à tout ça? J’ai bien d’autres choses à faire. » Ou bien « Je ne veux pas me décourager davantage. J’ai assez du présent à gérer, ne me demandez pas de voir à l’avenir. » Et même « Je le sais trop bien ce qui nous attend, moins j’y pense mieux je me porte! » Comme me le disaient mes interlocuteurs de Sainte-Hénédine, « avant toute chose, il faut opérer ». J’espère tout de même que les familles agricoles vont se donner les moyens de prendre un break pour réfléchir à l’avenir. J’espère qu’elles vont se redonner du pouvoir sur cet avenir. Il en va de leur sérénité future.

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