Le président colombien Alvaro Uribe en compagnie de Clemencia Dupont Cruz, directrice exécutive de Confecoop. Les coopératives jouent un rôle clé dans le développement socio-économique de la Colombie.

Cartagena. Instrument « privilégié » de répartition de la richesse entre 46 millions d’habitants, le secteur coopératif représente 5,1 % du PIB de la Colombie. Coopératives de santé, d’éducation, financières, d’assurances, de travailleurs, funéraires, agroalimentaires; tous les principaux acteurs de l’économie solidaire étaient réunis sous la bannière de Confecoop (Confederacion de cooperativas de Colombia) les 21 et 22 septembre dans la ville coloniale de Cartagena. Le but : faire le point sur le nouveau plan de développement 2006-2010 du président Alavaro Uribe, réélu pour un second terme par une écrasante majorité (62 % des voix) en mai dernier.

La nouvelle réforme fiscale du régime coopératif envisagée par le gouvernement secoue le milieu. Pour le moment, les coopératives ne paient pas d’impôts mais elles versent à l’État 20 % de leurs excédents pour financer le secteur de l’éducation. La nouvelle réforme mettrait les coopératives sur un pied d’égalité fiscal avec les entreprises privées. « Nous ne pourrons continuer notre contribution socio-économique qu’avec un régime fiscal adapté au système coopératif », explique Clemencia Dupont Cruz, directrice exécutive de Confecoop qui regroupe 6500 coopératives.

« Je suis bien conscient que vous perdriez votre raison d’être si l’on vous mettait sur le même pied d’égalité fiscal que les acteurs privés. Sachez que je suis votre meilleur avocat au sein du gouvernement », a déclaré le président Alvaro Uribe qui a fait un arrêt de trois heures au congrès de Confecoop à son retour de New York où il participait à une réunion de l’ONU.

Outre l’impact de ce nouveau régime fiscal, deux autres questions préoccupent le mouvement coopératif colombien, soit comment favoriser le développement de coopératives de production et ensuite, comment tirer son épingle du jeu dans la prolifération des accords de libre-échange. Soixante-cinq pour cent des exportations colombiennes sont destinées à un seul client : les États-Unis.

Les dirigeants de Confecoop ont aussi profité de la présence du président Uribe pour lui demander d’annuler le décret visant la liquidation de Coopdesarollo. Les problèmes de la coopérative de développement remontent à la crise financière des années 1990. Toutefois la vente de 95 % des actifs de Megabanco, un réseau bancaire appartenant à Coopdesarollo, lui permettrait non seulement de sortir de sa situation précaire mais de dégager un surplus de 100 millions de pesos (526 000 $ CDN) et, ainsi, de relancer ses opérations. Le mouvement des Caisses Desjardins aurait été approché officiellement comme éventuel acheteur mais c’est un groupe privé de banquiers colombiens, Bancolombia, qui s’en est porté acquéreur. Le président Uribe a promis de freiner le décret mais qu’une éventuelle reprise des activités de Coopdesarollo ne pourrait se poursuivre « comme avant ».

« Les coopératives sont trop souvent des entreprises capitalistes déguisées en coopératives », a indiqué pour sa part José Gabriel Rocca, président de la coopérative Cosmol qui dessert les services d’eau potable et usée dans la ville Montero en Bolivie. Le petit pays andin a connu une guerre médiatisée de l’or bleu qui a fait une soixantaine de morts en 2001. Gabriel Rocca, qui possède le plus gros élevage laitier bolivien (200 vaches en lactation) a insisté sur les notions de « gouvernance » et de « transparence » qui, selon lui, sont la clé du succès dans une région qui baigne dans la corruption. En cliquant sur le site Web de la coopérative durant sa présentation, l’éleveur a fait apparaître à l’écran les états financiers de la coopérative datés du 15 septembre, provoquant un murmure dans la salle de 800 participants. « D’ici peu, nos 100 000 membres auront accès aux dernières données financières à la minute où on les entre dans le système », a indiqué le producteur dont le projet est financé par la BID (Banque interaméricaine de développement). Rocca était un des trois conférenciers internationaux invités au congrès de Confecoop 2006 pour partager « l’expérience coopérative ».

Par ailleurs, l’autre conférencier invité, le journaliste canadien du Coopérateur agricole, Nicolas Mesly, a mis l’accent sur les défis qu’attendent les coopératives agricoles à l’heure de traités de libre-échange et de l’OMC. Ce dernier a expliqué la débâcle des trois grandes coopératives de manutention des grains dans « la pampa canadienne », en ciblant la production de blé, le pain des nations. Besoin de capitalisation, flirt avec le marché boursier, perte de valeurs coopératives, ambition démesurée sont les principaux facteurs de la perte des trois pools, autrefois propriété des producteurs, et maintenant entre les mains d’actionnaires. « Tel que vous me voyez, je suis Chinois! », a rajouté le conférencier canadien devant un auditoire médusé. « Mes chaussures, mes chaussettes, mon pantalon, ma chemise, tout ce que je porte est fabriqué en Chine. Doit-on mettre l’agriculture sur le même pied que le secteur du textile, c’est la question! »

Déjà aguerri au commerce international du café (le café est aux Colombiens ce que le blé ou la viande de porc est aux Canadiens), les coopératives colombiennes, tous secteurs de production confondus, reluquent vers le marché international.

« Qualité, suivi des ventes, satisfaction de notre clientèle, sont notre secret! », a indiqué Domenico Olivieri, troisième conférencier international invité et président de la coopérative italienne SACMI.

?Un fils de paysan se repose dans un lit de feuilles de coca. Les productions alternatives comme l’huile de palmier
ne sont jamais aussi rentables que la production de cocaïne.

La coopérative SACMI – 326 membres, 1000 employés, 1,8 milliard $ CDN de chiffre d’affaires en 2005 – est spécialisée dans la production de machinerie pour fabriquer, entre autres, des tuiles de céramique et des contenants de plastique destinés à l’industrie agroalimentaire. L’entreprise possède des bureaux partout sur la planète dont un au Canada, à Toronto, et un à Shanghai, en Chine. « Notre plus gros défi en Chine est la propriété intellectuelle. Ils copient tout! ». Plus de 80 % du chiffre d’affaires de la coopérative italienne est réalisé sur la scène internationale et l’entreprise s’acquitte de son rôle social en finançant des projets de construction d’écoles ou de cliniques de santé entre autres en Éthiopie et au Paraguay.

Sous son premier mandat, le président Alvaro Uribe a réussi à « pacifier » la Colombie sur le plan de la sécurité et sur le terrain militaire. Homicides et enlèvements ont chuté de façon draconienne. Et les principaux groupes armés rivaux, autofinancés par le narcotrafic, ont fait taire leurs armes. Lors de son passage au congrès de Confecoop, le président a fait un vibrant appel aux acteurs du monde coopératif pour accroître le nombre de familles bénéficiaires de microcrédit de 1,8 million à 5 millions en quatre ans par le biais de la banque des opportunités dont le budget a été gonflé. Le premier mandataire cherche à encourager les familles de paysans dans les zones d’éradication de la culture de plants de coca à recourir à des productions alternatives, telle l’huile de palmier ou encore à développer des piscicultures. Les grandes banques ne sont pas intéressées à ce genre de négoce. Et il invite le mouvement coopératif à développer un réseau national, incluant les régions les plus reculées, en accompagnant les familles de paysans dans la gestion de leur dette.

Toutefois, la réussite de cette portion du plan coopératif Uribe est hors de son contrôle. Elle dépend des consommateurs nord-américains dont la demande pour « la neige colombienne » est toujours en hausse. La Colombie produit 90 % de la cocaïne consommée aux États-Unis et, depuis 2000, ceux-ci ont dépensé 4 milliards $ US pour financer la stratégie antidrogue, mieux connue sous le Plan Colombie. Stratégie mitigée puisqu’aucune récolte alternative ne semble rivaliser avec la production de plants de coca. Selon l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNDOC), malgré la destruction record de 170 000 hectares de plants de coca en 2005, cette culture a augmenté de 8 %.
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