Les multiples facettes de la transition-2e partie
Les vaches taries n’ont pas des besoins nutritionnels très élevés comparativement à ceux des vaches en lactation. Cependant, les fourrages qui sont dans les silos sont souvent plus adaptés à ces dernières, c’est-à-dire énergétiques, très fermentescibles et avec un certain niveau d’acidité que n’ont pas les fourrages secs. En recherche, on pensait jusqu’à tout récemment que l’impact de cette période de tarissement sur la santé de la vache (-60 à -21 jours) était minime comparativement à la période de transition prévêlage (-21 à 0). Il n’en est rien.

De nouvelles recherches publiées en 2006 par l’équipe du Dr James K. Drackley, réputé chercheur de l’université d’Illinois, et qu’il a présentées lors du Rendez-vous laitier organisé par l’AQINAC, ont tôt fait de nous rappeler à l’ordre. En deux mots : il ne faut pas négliger la période de tarissement (-60 à -21 jours avant le vêlage) qui peut être d’une grande importance pour le succès de la transition.

Trop c’est comme pas assez
Même si elles sont plus simples à servir que les rations de bon foin sec de graminées (12,5 % de protéine, 1,25 Mcal/kg), il n’est pas recommandé d’alimenter les vaches avec des rations à teneur trop élevée en ensilage de maïs et de foin durant le tarissement.

En 2006, Drackley et ses collaborateurs ont démontré que la ration de tarissement pouvait influencer de façon significative, et ce, pour une période s’échelonnant sur 10 jours après le vêlage, les paramètres suivants : consommation de matière sèche, balance énergétique, acides gras libres et niveau de BHB sérique (B-Hydroxybutyrate). Le niveau de BHB est une donnée évaluée avec les bandelettes Keto-Testmc utilisée par les vétérinaires et que l’on voit aussi comme paramètre sur les profils sanguins afin de déterminer si les vaches sont affectées par l’acétonémie.

Cette période de 10 jours post-partum est aussi critique pour l’apparition des désordres métaboliques. Des chercheurs ont déterminé en 2005 que c’est 11 jours après le vêlage que l’incidence des déplacements de caillette est la plus fréquente, donc étroitement reliée à cette période de 10 jours postvêlage.

Mais comment cette période de tarissement, si éloignée du vêlage, peut-elle avoir un impact sur la période de transition?

Une vache obèse risque davantage d’éprouver des problèmes reliés à la résistance à l’insuline.

Il semble que si la ration servie en fin de lactation et lors de la période de tarissement excède de façon importante les besoins en énergie des vaches, celles-ci pourront développer une résistance à l’insuline qui chambardera leur métabolisme de mobilisation des réserves corporelles autour de la période du vêlage. À l’extrême, cette altération du métabolisme des lipides conduira au même type de problèmes qui surviennent dans les cas d’obésité conduisant au diabète de type II chez les humains et les animaux de laboratoire, c’est-à-dire un excès de sucre dans le sang. Produite par le pancréas, l’insuline régularise le taux de glucose dans le sang. Elle en favorise l’entrée dans les cellules des muscles et du foie et sa conversion en énergie sous forme de glycogène et en triglycérides dans les réserves adipeuses (voir photo page 50).

Les tissus adipeux ne sont pas seulement des réserves de gras statiques ne jouant qu’un rôle de réserves. Ils sont métaboliquement actifs avec la sécrétion de substances comme la leptine (hormone de la satiété), la résistine (hormone impliquée dans la résistance à l’insuline) ou l’adinopectine (cytokine, protéine intervenant dans le système immunitaire). On appelle ces substances adipocytokines. Il semble que beaucoup d’entre elles jouent des rôles divers notamment dans la physiopathologie des maladies reliées à l’obésité comme l’insulinorésistance affectant la lipolyse (mobilisation des réserves corporelles), l’inflammation et l’hypertension. Les tissus adipeux peuvent donc affecter l’efficacité de l’insuline.


En suralimentant les vaches durant une période prolongée, alors qu’elles ont des besoins modestes, durant la phase de tarissement par exemple, on augmente la sécrétion d’insuline et leurs réserves adipeuses. Avant la période de stress que constitue la transition, on n’en verra pas l’effet insidieux. Cependant, on ne perd rien pour attendre!

À la figure 1, on peut visualiser ce phénomène de résistance à l’insuline. Les vaches alimentées du tarissement jusqu’à 25 jours avant le vêlage avec 150 % des besoins en énergie du National Research Council (NRC) ont doublé le niveau d’insuline dans le sang comparativement aux vaches alimentées avec 100 % et 80 % des besoins du NRC en énergie, et ce, en maintenant le même niveau de glucose sanguin, à savoir 55,2 à 57,4 mg par décilitre.

Dans les cas d’excès d’énergie conduisant à un surconditionnement ou tout simplement à de l’obésité, le rôle de l’insuline sera perturbé par un phénomène appelé résistance à l’insuline qui conduit à une surproduction d’insuline (voir figure 1).

Une résistance à l’insuline causera des problèmes durant la phase de transition, soit au moment où l’appétit de la vache diminue parfois de l’ordre de 30 % et alors qu’elle a tendance à mobiliser ses réserves corporelles. L’insuline est une hormone favorisant la déposition. Durant cette période, le tissu adipeux sera davantage résistant à l’insuline augmentant donc les risques d’une mobilisation excessive. Cela augmentera les pertes de poids et la lipolyse des réserves corporelles qui entraîneront un niveau plus élevé d’AGL dans le sang, tel que démontré par les travaux des chercheurs de l’Illinois. Une présence élevée d’AGL entraînera une diminution de la consommation de matière sèche suivie par les problèmes d’origine métabolique qui surviennent durant cette période critique.

À la figure 2, on peut constater que les vaches, alimentées en énergie selon les besoins du NRC ou restreintes durant le tarissement, ont consommé environ deux kilos de plus de matière sèche par jour durant les dix premiers jours après le vêlage, une phase critique pour la période d’apparition des problèmes de déplacement de caillette. Ces deux kilos de matière sèche supplémentaire représentent l’énergie pour la synthèse de quatre kilos de lait ou une réduction de mobilisation corporelle moindre pour quatre kilos de lait.

Un niveau d’AGL élevé (du gras dans le sang) est un indicateur d’acétonémie. C’est pour cette raison que les vaches qui en sont affectées ont un test de gras élevés, car la glande mammaire transfère ces acides gras à chaînes courtes dans le lait. C’est bon pour le ratio gras-protéine, mais en revanche les vaches ne produisent pas beaucoup de lait!

De gauche à droite : Mario Boivin et Jean-Luc Laroche, La Coop fédérée; Dr James K. Drackley,
université de l'Illinois; Jean-Marc et Normand Poirier, propriétaires de la Ferme Franord avec leur
première vache Excellente et Simon-Pierre Loiselle, expert-conseil, La Coop des Frontières.e.
En avant-plan : Élyse Gendron et Jean Bissonnette, propriétaires de la Ferme Val-Bisson; Dr James K. Drackley, université de l'Illinois et Jean-Luc Laroche, La Coop fédérée. En arrière plan : Daniel Cadieux, régisseur du troupeau Val-Bisson; Simon-Pierre Loiselle, expert-conseil, La Coop des Frontières et Mario Boivin, La Coop fédérée.


Comment éviter que les vaches ne consomment trop d’énergie? En leur servant une ration qui correspond à leurs besoins durant le tarissement, à savoir 1,25 à 1,3 Mcal par kilogramme d’énergie et 12,5 à 13,0 % de protéine brute ainsi que les minéraux nécessaires. Cette ration correspond à un foin de graminées de bonne qualité, servi comme principale ration, avec un peu d’ensilage pour compléter le tout.

Sans le savoir, les producteurs laitiers du Québec appliquent généralement cette règle qui représente le gros bon sens. Durant cette période, on veut laisser le rumen se reposer des ensilages énergétiques hachés fins et plus acides, nettoyer les papilles du rumen et permettre aux vaches de se refaire une santé ruminale en leur servant un bon foin de graminées faible en potassium avec très peu d’ensilage pour combler la protéine.

Du côté américain, une plus grande utilisation des ensilages de maïs dans les rations pour vaches taries augmente les risques d’un surdosage d’énergie durant cette période critique. Que faire pour diluer l’énergie de ces rations? Des études du Dr Drackley ont démontré que l’addition d’une proportion de 20 à 30 % de paille de blé dans les rations de vaches taries dilue l’énergie de manière à ce qu’elle corresponde mieux à leurs besoins et qu’elle contrôle leur consommation grâce au plus grand volume de la ration attribuable au niveau de fibre élevé de la paille.

L’ajout de paille dans les rations de vaches taries pourrait aussi s’appliquer aux fermes d’ici aménagées en stabulation libre et sur lesquelles on désire utiliser plus d’ensilage dans les rations de ce groupe parce que plus mécanisables. Cependant, comme toute RTM, il faut s’assurer que la paille soit hachée suffisamment courte, soit de 2,5 à 5 cm (1 à 2 pouces). Cela évitera que certaines vaches ne consomment que l’ensilage et d’autres que la paille, ce qui ne donnerait pas les résultats escomptés.

Et pourquoi pas l’ajout de foin de graminées de qualité moindre plutôt que de la paille? Possiblement, en s’assurant d’une bonne conservation de celui-ci, du faible niveau de potassium de ce foin et de l’absence de tri. Pour ce qui est des nutriments, il ne devrait logiquement pas y avoir de différence.

La figure 3 nous démontre qu’avec les rations servies durant le tarissement et la transition, riches en fourrage et à consommation volontaire de matière sèche limitée par rapport à la ration excessive en énergie, la baisse de consommation de matière sèche a été moins importante les semaines précédant le vêlage. Après le vêlage, la production laitière n’a pas été significativement affectée par le type de rations servies.


Selon ces recherches, les risques de désordres métaboliques périvêlage devraient être plus faibles parce que les vaches alimentées avec des rations contrôlées en énergie durant le tarissement ont, durant les 10 premiers jours après le vêlage, consommé plus de matière sèche et obtenu une meilleure balance énergétique tout en produisant des quantités de lait similaires et maintenus dans le sérum des niveaux plus faibles d’acides gras libres et de B-hydroxybutyrate. Ces derniers sont des indicateurs d’acétonémie, donc favorables à une réduction de l’incidence de ces problèmes et, subséquemment, à une réduction des déplacements de caillette fortement corrélés avec l’acétonémie.

On a toujours dit que la vache qui approche du vêlage est comme une athlète. En contrôlant les apports en énergie et en protéine durant la phase I (tarissement), on la garde ainsi en appétit pour la phase II, période durant laquelle on prépare les bactéries du rumen à digérer les nutriments qu’elles recevront après le vêlage et prépare les papilles ruminales à absorber les acides gras volatils pour éviter leur accumulation dans le rumen. Ainsi, on va réduire les risques d’acidose en « prenant l’escalier » après le vêlage plutôt que « l’ascenseur », grâce à un bon contrôle des nutriments de nos rations de transition avant et après le vêlage.

Durant la phase de tarissement, -60 à -21 jours avant le vêlage, il faut combler les besoins en évitant les excès.

Les vaches, dont on aura contrôlé l’énergie durant le tarissement, auront plus le goût de manger après le vêlage, car on aura modulé leur système insulinémique. Comme des athlètes avec un bon programme d’entraînement, elles seront prêtes au signal de départ qui survient toujours très rapidement!
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