Pendant les dernières années, plusieurs intervenants – et non les moindres – dont les fonctions les avaient amenés à analyser la situation de l’agriculture québécoise ont invité ses dirigeants à questionner ses outils de gestion de l’offre. Dans certains cas, on a semblé ignorer le message et dans d’autres, on a exclu le messager. Les agriculteurs rencontrés dans le cadre de cette série d’articles ont presque tous parlé de la gestion de l’offre : s’ils tiennent tous au maintien de cet outil de stabilité, qui représente pour certains des investissements impressionnants, ils sont nombreux aussi à souhaiter des changements dans son utilisation. Le plus souvent, on réclame des assouplissements, de la flexibilité. Au moment d’écrire ces lignes, on ne sait toujours pas quelles seront les exigences de l’OMC à ce sujet. L’horizon ne s’annonce pas radieux, mais cet outil est toujours considéré comme celui que le milieu agricole souhaite le plus conserver.

Les producteurs d’agneaux ou de produits de l’érable qui ont mis des énergies et des capitaux pour développer un marché, et qui doivent vendre et racheter leur production en payant au passage une redevance ne considèrent pas très positivement la solution « agence de vente ». Ils doivent déjà faire des miracles pour rentabiliser leurs productions. Les producteurs de porcs – qui ne remettent pas en cause l’agence de vente – ont de la difficulté à accepter que leur capacité de s’adapter au marché soit entravée.

Jacques Proulx, qui a lui-même défendu les outils actuels de mise en marché collective, est très critique par rapport à la situation présente : « On ne peut pas appliquer la même solution partout. Dans le sirop par exemple, c’est complètement fou. » J’ai déjà entendu exactement la même remarque de Jean-Marc Kirouac alors qu’il était secrétaire général de l’UPA, poste qu’il a quitté en 1979! C’est dire que ça fait un bout de temps que l’on sait que le même remède ne peut pas guérir toutes les maladies. La valeur actuelle des quotas inquiète : elle s’élève actuellement à 14 milliards $ lorsque l’on considère l’ensemble des productions. Qu’arriverait-il si ces sommes devaient être retirées des bilans des entreprises? La recherche de nouveaux remèdes s’impose depuis longtemps et ne semble pas évidente. Cependant, elle devient de plus en plus nécessaire.

Pour une bonne partie des producteurs, notamment les producteurs de lait, les solutions actuelles conviennent, mais elles ne seront peut-être plus possibles. Pour d’autres, elles apportent de nouvelles contraintes, du travail supplémentaire et de nouveaux coûts. Il y a déjà tellement de contraintes, comment se fait-il que les producteurs eux-mêmes en ajoutent? Jacques Proulx, qui a déjà été dans les bottes des dirigeants actuels, pense que l’UPA a perdu la capacité de prendre la température de l’eau. « C’est l’évolution normale d’une grande structure. Ils doivent faire attention. Qui aurait dit que la FTQ construction perdrait le droit de négocier? »

Certains agriculteurs déçus voudraient que les plans conjoints soient administrés par leur coopérative. D’autres souhaitent tout au moins que l’on procède à un nouveau partage des rôles entre syndicalisme et coopération. Certains regrettent qu’il n’y ait au Québec qu’un seul syndicat. Ils sont plus nombreux à questionner le pouvoir de l’UPA par rapport aux autres organismes agricoles et à regretter les luttes entre organismes syndicaux et coopératifs. Mais la très grande majorité est encore solidaire de ses fédérations ainsi que de ses coopératives. Lorsque des conflits surviennent, ils ne veulent nuire à aucun. En bons Québécois, ils veulent un Québec indépendant dans un Canada fort! Ce qui fait en sorte que les dossiers stagnent pendant que le marché bouge. Le contexte mondial de même que les insatisfactions internes vont certainement amener des changements au cours des prochaines années. C’est l’un des domaines où l’innovation sera requise.

Il n’y aura probablement pas que dans la mise en marché que des changements devront se faire. Les programmes de stabilisation pourront-ils être maintenus? Ce n’est un secret pour personne que, si les besoins de la population augmentent constamment sur tous les plans (santé, éducation, problèmes divers), nous serons bientôt moins nombreux pour payer. Les finances publiques manifestent leurs limites. Le Québec a toujours soutenu son agriculture, plus que les autres provinces canadiennes. C’est encore le cas. Même si l’Ontario a augmenté son appui, incitée en cela par les programmes fédéraux exigeant la parité, le soutien financier du Québec est encore plus important. À cause de l’intervention gouvernementale, le revenu net des agriculteurs est plus constant au Québec que dans le reste du Canada. Il est plus élevé aussi. Sans interventions gouvernementales, il serait négatif depuis quelques années. Les agriculteurs attendent beaucoup de ce côté-là mais le Québec pourra-t-il uniquement poursuivre ses politiques? Il y aura des choix à faire.

Lorsque j’ai demandé aux agriculteurs quelles devraient être les priorités dans les aides de l’État, j’ai été surprise de constater que pour certains d’entre eux, ces aides n’existaient pas. « Le MAPAQ n’a plus que quelques petits programmes. » La stabilisation du revenu, le financement agricole, les remboursements de taxes? Ils ne voient plus là le soutien de l’État ou assimilent ces programmes à une aide à la consommation. Il s’agit pourtant de montants appréciables. Vont-ils aux bonnes places? Là aussi, les réponses n’ont pas été nombreuses. Les gens qui se démènent pour créer de nouvelles productions, de nouveaux types d’entreprises ne se sentent pas vraiment aidés. Ceux qui le sont davantage n’ont pas d’idée là-dessus.

C’est le président de Solidarité rurale qui est le plus explicite à ce sujet : « Les programmes de stabilisation ont été créés pour assurer un revenu décent lors d’années difficiles. Actuellement, ils ne soutiennent plus l’efficacité, ni les producteurs, ils soutiennent la production. » Les programmes de soutien de revenu accaparent 60 % des budgets du MAPAQ… sans vraiment satisfaire ceux pour qui ils ont été créés, qui en réclament plus. Et ils sont devenus invisibles. Ils ont certainement joué un rôle positif dans le développement du secteur et appuyé les économies régionales. Est-ce encore la formule à privilégier? Faudrait-il innover afin d’apporter l’aide là où elle est nécessaire? Certains producteurs l’affirment clairement : « On ne veut pas d’assurance, on veut aller chercher notre prix sur le marché. » Est-ce pour faire sa place sur les marchés que l’aide est requise? Il y a actuellement des gens qui produisent pour l’ASRA, selon ses spécificités alors qu’ils connaissent les demandes différentes du marché. C’est actuellement le moyen pour eux de s’en tirer. On n’est pas alors en train de créer de la richesse et de développer le secteur! Il est risqué de laisser se multiplier les stratégies de ce genre.

Pour faire avancer des situations qui semblent bloquées, pour actualiser des outils qui ont été efficaces mais qui devraient être revus et surtout, surtout pour insuffler une nouvelle vision du développement de l’agriculture, plusieurs de mes informateurs réclament un leadership du MAPAQ. Le pouvoir qu’a pris l’UPA sur un très grand nombre de dossiers, et particulièrement dans la mise en marché, est vu comme dangereux pour l’agriculture, pour les agriculteurs et… pour l’UPA elle-même qui est blâmée puisque c’est elle qui décide. On compte sur le MAPAQ pour élargir le champ des possibilités : cadre fiscal pour permettre aux agriculteurs sortants de laisser leur argent en agriculture et appuyer ainsi la relève, approche régionale et sectorielle pour que de nouvelles façons de produire soient favorisées et soutenues, orientation de l’agriculture vers ses marchés, assouplissement des règles pour permettre le développement de nouvelles productions, etc.

S’il est une chose que personne n’a remise en question lors des rencontres réalisées pour cette série d’articles c’est l’approche collective que le Québec favorise depuis des décennies. « Tous les réseaux, syndicats, coopératives sont nécessaires » disent-ils, bien convaincus que les organismes agricoles québécois ont permis un développement qui n’aurait pas été atteint autrement. Et tous ces affrontements coops-fédérations? « On est condamnés à s’entendre. La seule issue est de continuer de se parler. »

Bref, on voit une collaboration syndicalisme-coopération bénéficiant d’un leadership du MAPAQ et axée sur le marché. Les défis sont de taille. Le prix des denrées agricoles stagne, celui des intrants augmente. Les consommateurs ont appris à remplir leur panier d’épicerie de produits du monde entier. Les producteurs du monde entier veulent nous nourrir. Les normes environnementales ne sont pas les mêmes partout, les salaires non plus. Notre climat a ses avantages mais aussi ses inconvénients. Ça demande des performances de haut niveau! « On produit de plus en plus et toujours dans le même marché des pays riches. Tant qu’on n’aura pas réglé le problème des pays non solvables où se trouve le vrai potentiel de développement, on va se battre entre producteurs », explique Jacques Proulx. On ne peut plus vraiment réfléchir à un développement sans l’intégrer dans un environnement plus large.

Au moment de terminer ces lignes, j’entends à la radio l’annonce d’une commission qui ira interroger les agriculteurs sur leur avenir. J’espère que les gens qui m’ont dit que les situations actuelles ne leur permettaient pas de réaliser leurs projets vont s’y exprimer. Le temps est venu de créer du nouveau!

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