Les Fermes RR et fils inc., propriété de la famille Rémillard de Saint-Michel-de-Napierville, sont en plein cœur d’un immense et riche bassin de terres noires situé au sud de l’Île de Montréal. Les carottes nantaises et miniatures qu’elle y cultive occupent la majorité de leurs surfaces en production. Ces deux variétés tiennent tête aux carottes pelées, coupées et ensachées en provenance de Californie que l’on retrouve dans les étals des épiceries et des marchés publics.

« Elles sont omniprésentes, mais côté goût, elles n’ont aucune commune mesure avec notre produit, assure Éric Rémillard, car ce sont en réalité de grosses carottes qui ont été coupées en morceaux. Elles ont très peu de chair autour du cœur, donc beaucoup moins de goût. Nos carottes sont tout ce qu’il a de plus frais. Elles sont récoltées puis livrées à nos clients tous les jours. Et ils en redemandent. »

Les trois frères Rémillard – Éric, Dominic et Dany – travaillent depuis environ 10 ans avec leurs parents, Raymond et Diane, sur l’entreprise que ces derniers ont achetée du père de Raymond en 1971. À lui seul, Raymond cumule près de 40 ans d’expérience en cultures maraîchères de toutes sortes.

En plus des carottes qu’ils cultivent sur 36 hectares (90 acres), la famille Rémillard produit environ 5 hectares d’échalotes et 6 hectares d’oignons espagnols, de persil et de coriandre, pour un total de 47 hectares. Les carottes nantaises (plus grosses) et les carottes miniatures sont deux variétés distinctes, mais leur goût et leur texture sont à peu près semblables.

À 57 ans, Raymond Rémillard est littéralement passionné des oignons et des petites carottes, les cultures qu’il a d’ailleurs toujours préférées. Quand, à 20 ans, il prend le relais sur l’entreprise de son père, il en réoriente aussi la mission. Il cesse graduellement de produire choux, tomates, concombres et pommes de terre, car le marché pour ces produits avait selon lui atteint sa maturité. « À l’époque, personne ne faisait de petites carottes et à peu près personne n’en voulait, mentionne-t-il, mais j’y croyais dur comme fer. » Il avait vu juste. Ce n’est plus en pick-up qu’il livre aujourd’hui ses produits au Marché Central à Montréal, comme il y a 30 ans, mais à coup de remorque de 48 pieds, et ce, quotidiennement.

En période de pointe, c’est entre 23h et 7h30, 6 jours par semaine, que se fait la plus grosse part de leurs affaires. Épiceries, institutions et marchés publics viennent s’y approvisionner. Des centaines de poches de carottes, d’échalotes et d’oignons, du persil, de la coriandre, voilà une commande typique que reçoivent les Rémillard de leur centaine de clients. « Il faut être à l’écoute de leurs besoins et faire preuve d’ouverture, notamment auprès des ethnies », croit Raymond Rémillard.

Les Fermes RR inc. sont gérées au quart de tour. Même si chacun y occupe des tâches précises, tous savent quoi faire quand l’un ou l’autre rencontre un pépin. Pour Éric, 29 ans, premier de classe au DEC en Gestion et exploitation de l’entreprise agricole de l’ITA de Saint-Hyacinthe en 1997, ce sont les semis, les arrosages et les récoltes qui occupent le plus clair de son temps. Dominic, 27 ans, technicien en génie électrique, se charge, avec son père, de tout le volet commercialisation. Dany, 23 ans, qui a en poche un DEP en mécanique, s’occupe de la production, de la gestion du personnel et du conditionnement à l’entrepôt. Enfin, Diane tient les cordons de la bourse et comptabilise tout ce qui entre et sort de la ferme. De 30 à 40 personnes, dont 13 Mexicains, sont embauchées durant la haute saison, soit début mai à la fin octobre.

L’automne et l’hiver sont aussi des saisons occupées. Il faut entretenir la machinerie, planifier la production, acheter les semences, faire les analyses de sol et repenser le marketing de l’entreprise.

Les trois frères, qui ont hérité de la passion de leurs parents, n’ont pas hésité quand est venu le temps de choisir une carrière. L’intégration de chacun s’est faite au rythme de croissance de l’entreprise. Pour faire vivre quatre familles, les activités se devaient de progresser. Rendements, conditionnement et commercialisation des produits ont toujours été mis en mode croissance.

Chez les Rémillard, une saison type commence au début d’avril. On brise alors la glace du sol pour en accélérer la fonte. Les semis des graines de carottes et d’échalotes, et des plants d’oignons se font vers la mi-avril. Des carottes sont semées chaque semaine pour s’assurer que l’on puisse en récolter tout au long de la saison, soit de la mi-juin à la mi-novembre. L’irrigation, absolument nécessaire, se fait à partir d’étangs approvisionnés par l’eau de pluie. Tous les semis s’achèvent le 10 août. La récolte d’oignons prend fin vers les derniers jours de septembre. Une fois récoltées, les carottes sont acheminées à l’entrepôt où elles sont lavées, classées selon leur grosseur et mises en sacs de 5, 11 ou 23 kg (10, 25 ou 50 livres).

Très exigeante, leur clientèle ne tolère pas de petits morceaux dans les sacs. « C’est pourquoi elle achète chez nous », fait savoir Raymond Rémillard. Gorgées d’eau, les carottes sont fragiles et se brisent au moindre impact, elles doivent être manipulées avec le plus grand soin lors de la récolte.
Cet ouvrier, Miguel, les protège à l’aide d’une planche.

Chaque année, Éric et Dany font l’essai, en miniparcelles, d’une centaine de variétés de carottes. Couleur, longueur, résistance au choc, grosseur du cœur, tout est évalué. Benoît Van Winden et Pierre Boyer, qui étaient respectivement expert-conseil et directeur des ventes en productions végétales et responsable de la recherche dans les semences de légumes, à la Coop Uniforce, les ont toujours aidé à faire leur choix. De ce nombre, les deux frères n’en conserveront qu’une vingtaine. « Dans le secteur maraîcher à l’échelle mondiale, le Québec est un très petit joueur, mentionne Éric. Il n’y a ici aucun producteur de semences. Nous devons donc nous approvisionner aux Pays-Bas et aux États-Unis. Puisque ces variétés ne sont pas tout à fait adaptées à nos conditions climatiques, nous procédons par essais et erreurs pour retenir les meilleures. » Après avoir soustrait les pertes causées par la sécheresse et les insectes ainsi que les carottes immatures et difformes, entre 75 et 80 % des carottes semées seront commercialisées.

Toutes les données relatives aux semis et aux récoltes sont rigoureusement inscrites dans un registre : taux de semis, germination, arrosages, rendements, quantités expédiées.

Afin que tout tourne rondement, une réunion est tenue chaque mercredi. « C’est le moment de se dire ce qui va et ce qui ne va pas, mentionne Éric. En période de pointe, l’été, on fait parfois des semaines d’une centaine d’heures. On est tous tendu et les chicanes sont alors aussi fréquentes que les tapes dans le dos. »

« Notre objectif a toujours été d’augmenter la quantité produite tout en abaissant les coûts de production », poursuit Éric. L’entreprise a adhéré, il y a cinq ans, au réseau Prisme, afin de réduire l’utilisation de produits de protection des cultures et réaliser, par le fait même, de substantielles économies. « On ne traite pas les cultures de façon systématique comme avant », poursuit son frère Dominic. On mise aussi beaucoup sur les rotations pour briser le cycle des maladies. Les Rémillard mettent l’accent sur une production durable. Une haie brise-vent constituée de 2000 bouleaux a été plantée pour limiter l’érosion sur certaines parcelles particulièrement vulnérables. « Si on se sert de la nature, il faut la respecter », croit Dany.

Éric, Dominic, Dany et leurs parents possèdent chacun 25 % des actions de l’entreprise et le transfert est sur les rails. Leurs parents comptent leur passer le flambeau d’ici deux ou trois ans. « Ce sont des garçons fiables et matures, souligne Raymond. Le processus se fait en douceur. »

Raymond Rémillard en compagnie de ses trois fils, Dany, Éric et Dominic. Le transfert est bien amorcé, Diane et Raymond leur passeront le flambeau d’ici deux ou trois ans.

« Ils nous ont donné accès à toute la formation nécessaire pour réussir. C’était à nous de décider ce que nous allions en faire », mentionne Dany qui, en plus de parler trois langues, conçoit ou adapte plusieurs équipements utilisés à la ferme.

Les prochains défis des Rémillard sont nombreux, mais leur dynamisme est à la hauteur. Puisque leurs marchés ont atteint une certaine maturité, ils devront, pour croître, se tourner vers les grandes chaînes ou l’exportation aux États-Unis. Le recyclage de l’eau utilisée lors du lavage des produits fait partie de leurs priorités. Ils envisagent de rénover les bâtiments d’entreposage qui abritent en plus les équipements de conditionnement des légumes. Le respect des normes HACCP de même que la traçabilité de leurs produits sont aussi à l’agenda. Les trois jeunes producteurs, qui ont encore devant eux une bonne quarantaine d’années de travail, sauront certainement en relever bien d’autres.

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