Le nombre de producteurs de lait diminue année après année. Les fermes grossissent. Le prix du droit de produire a atteint des sommets et celui du lait, dit-on, ne suit pas la progression des dépenses des exploitations. Pour couronner le tout, l’Organisation mondiale du commerce menace de conduire à la potence certains acquis du passé, dont la gestion de l’offre et, par le fait même, ses combien précieux quotas.

Malgré une conjoncture qui semble peu attirante, de jeunes entrepreneurs sautent à pieds joints, et en toute confiance, en production laitière. Il faut dire que le milieu a de nombreux atouts : une expertise qui, à l’échelle mondiale, défie toute concurrence un cheptel de très haut statut génétique; des programmes de régie et d’alimentation de troupeau parfaitement adaptés.

Quatre producteurs expliquent pourquoi ils ont décidé de « partir dans le lait », avec presque rien dans les poches, et comment, alors qu’ils avaient peu d’antécédents agricoles. Dans chaque cas, l’amour du métier et de l’agriculture sous-tendent ce choix de carrière. Tendance ou mode passagère? Misons sur la tendance.

La Fédération des producteurs de lait du Québec a en effet mis sur pied deux programmes pour venir en aide à ceux et celles qui souhaitent vivre de la production laitière. D’abord en 2002, elle faisait passer de 1 à 5 kilos de quota le prêt qu’elle accordait à la relève d’exploitations existantes. Et depuis août 2006, un nouveau programme visant à faciliter le lancement de nouvelles exploitations laitières, qui prête chaque année, à 10 nouveaux producteurs, 10 kg de M.G./jour chacun. Ces initiatives laissent entrevoir que ce mouvement de relance en production laitière ne devrait pas s’arrêter de sitôt. Quand la jeunesse s’en mêle…


Pour une première fois cette année, le Prix Transfert de ferme coop – autrefois prix La Coop fédérée au transfert de ferme – a été dévoilé à l’occasion du banquet de l’assemblée générale annuelle, le 22 février dernier. Depuis sa mise en place, il y a cinq ans, il était décerné par l’entremise du concours de l’Ordre national du mérite agricole. Par ce concours, La Coop fédérée favorise l’adoption par les familles de moyens et de structures afin de faire un transfert de ferme qui assurera la pérennité de leur entreprise et s’avérera équitable pour tous. Présentation de la ferme gagnante et des deux finalistes.


Pour Valérie, partir dans le lait, signifie se consacrer à cette passion pour les animaux qui l’anime depuis toujours. « C’est vouloir performer, relever des défis, se dépasser, exprime la productrice. Je suis mon propre boss sur ma ferme, une situation à laquelle je m’identifie pleinement et que j’ai toujours souhaitée. »

Après un peu plus d’un an en production à son compte, Valérie comprend maintenant bien des choses. Les multiples données qu’elle compile depuis lui donnent un portait beaucoup plus clair de la situation qu’à ses débuts. « Je sais où je m’en vais, dit-elle d’un ton assuré. Je suis beaucoup plus autonome. Mon père me laisse prendre mes décisions. Je tire mes vaches, je les alimente, je sais comment fonctionnent les emprunts et les taux d’intérêt. Je traite avec les fournisseurs avec plus de confiance. Je suis une véritable chef d’entreprise. »

Vers 8 ou 9 ans, Valérie commence déjà à s’intéresser aux expositions que son père fréquente. Pour la récompenser des tâches qu’elle effectue à la ferme, Michel lui permet de l’accompagner. Puis elle adhère au club des 4-H de sa région dès l’âge de 10 ans et expose fièrement des génisses qu’elle a elle-même dressées. Passionnée, Valérie ne jure aujourd’hui que par l’élevage. « Conformation rime avec production, dit-elle. Car à la base, il est important d’avoir un solide troupeau. »

Après les 4-H, elle s’engage dans le mouvement de la relève agricole du Haut-Saint-Laurent. Puis, tout récemment, elle a été élue au conseil d’administration du syndicat de base de l’UPA à Saint-Anicet, ce qui en fait probablement la plus jeune du réseau syndical agricole provincial à occuper ces fonctions. À titre d’administratrice, elle se familiarise avec les nombreux dossiers. Les questions touchant la gestion des quotas de lait la préoccupent tout particulièrement. « J’aimerais en faciliter l’accès au plus grand nombre possible de jeunes producteurs », dit-elle.

Après certaines difficultés rencontrées à l’école qu’elle fréquente dans sa localité, la productrice en devenir s’inscrit, pour le quatrième secondaire, à la Maison Familiale Rurale du Granit, dans deux programmes qu’elle mène de front, soit le diplôme d’études secondaires et le diplôme d’études professionnelles en production laitière. Elle met les bouchées doubles. « J’ai obtenu mes diplômes en 2004, dit-elle avec fierté, et tout de suite commencé à travailler avec mon père. »

L’étable de la terre voisine étant inoccupée, son propriétaire accepte de la louer aux parents de Valérie, sachant que ces derniers ont l’intention d’aider leur fille à s’établir.

Le bâtiment n’est pas neuf, mais tout à fait convenable pour y élever des vaches. Valérie y installe un nouveau système de traite puis apporte quelques rénovations à la laiterie pour en assurer la conformité aux normes de salubrité du ministère de l’Agriculture.

Robert Savage, du groupe conseil expert de Sherbrooke, un type que connaît bien son père, lui élabore un solide plan d’affaires. Valérie achète cinq kilos de quota et se qualifie au programme d’aide à la relève en production laitière, mis sur pied par la Fédération des producteurs de lait, pour un près de cinq kilos sur 10 ans, remboursable à partir de la sixième année, à raison d’un kilo par année. Le commerçant d’animaux Rick Wattie lui déniche, à bon prix, une dizaine de bonnes vaches, par l’entremise de la Fédération Holstein, qui proviennent de l’Ontario. Six d’entre elles sont taries et donneront, à la mise bas, quatre génisses. « Ça commençait bien », exprime, tout sourire, la jeune fille.

L’une d’elles, Surinam Starglo Rudolph, née en 1999, la doyenne du jeune troupeau de Valérie, met bas la première génisse de son troupeau. C’est aussi la première vache classifiée Très Bonne. Valere Goldwyn Maggie, née le 5 novembre 2006 de Marbo Prosperity Megan, est le premier sujet à porter officiellement le préfixe de son entreprise. La jeune entrepreneure possède aujourd’hui 15 vaches et, depuis mars dernier, autant de kilos de quota.

Valérie et son père partagent plusieurs installations. La ration RTM que Michel fabrique alimente aussi les vaches de sa fille. Et elle doit en tenir compte dans son budget, tout comme le quota et le bâtiment. Sa mère, Nicole, l’aide à boucler sa comptabilité. À l’aide d’un silo-car Valérie transporte chaque jour la ration jusqu’à son étable. Le silo situé à proximité de ses bâtiments est empli d’ensilage de maïs qu’on utilise pour la RTM. Une étable froide que son père a récemment construite abrite aussi les sujets de remplacement du troupeau de Valérie.

Côté gestion et alimentation, Valérie s’est aussi inspirée de son père qui n’est pas le dernier venu en production laitière. Michel possède 73 kilos de quota qu’il produit avec 60 vaches en lactation. La moyenne de son troupeau se chiffre à 11 600 kilos. Avant-gardiste et perfectionniste, le producteur de 46 ans analyse sans cesse ses façons de faire. Avec l’aide de l’expert-conseil Simon-Pierre Loiselle, de La Coop des Frontières et du vétérinaire Jean-François Lanthier, il étudie à fond ses méthodes de travail afin de mettre en lumière tout ce qui pourrait être amélioré. Un de ses principaux objectifs, auquel il consacre beaucoup d’énergie, est l’obtention du coût de production à l’hectolitre le plus bas possible afin de dégager le profit le plus élevé. C’est d’ailleurs pour cela qu’il a adopté la ration totale mélangée, à base de fourrages faits maison, de
la haute plus qualité qui soit et mis son troupeau en mode trois traites par jour. « Une ferme, c’est une roue qui tourne, tous les rayons doivent être solides », dit-il.

C’est avec ce modèle, pour le moins motivant, que Valérie a grandi. Pas étonnant qu’elle voit l’avenir avec confiance. « Pour partir, dit-elle, il faut une base et quelqu’un doit te la donner. » Le père et la fille croient que la plus grande menace qui pourrait mettre en péril le milieu serait la libre entrée d’ingrédients laitiers sur le marché. L’Organisation mondiale du commerce, qui a la gestion de l’offre dans le collimateur, et le criant manque de main-d'œuvre en agriculture les préoccupent aussi beaucoup.

« Un prix plafond sur le quota et des retenues lors de la vente sont, à mon avis, de bonnes façons d’intégrer de nouveaux éleveurs et d’assurer l’avenir de la production », déclare Valérie.

Ses objectifs d’ici les cinq prochaines années : « Je veux améliorer la luminosité dans l’étable, favoriser le confort des animaux et produire 30 kilos de quota avec une vingtaine de vaches. » Elle aimerait aussi acheter la maison située sur la terre qu’elle loue ou encore en faire construire une. « Je suis très fière d’être productrice agricole, d’avoir pris la décision de me lancer et de réaliser mon rêve. Il ne faut pas avoir peur de partir notre entreprise. La relève au féminin, c’est possible », conclut-elle.



Simon Marquis a acheté sa ferme en 1992, à Saint-Charles-de-Bellechasse, une jolie localité du magnifique bassin versant de la rivière Boyer. L’entreprise ne compte que 18 vaches à bœuf. Travailleur de la construction, Simon rêve de se lancer en production laitière.


Pourquoi? Pour l’amour des vaches, le désir de travailler sur une terre et ne pas avoir de patron. Simon mentionne aussi la joie de fonctionner à son rythme et la chance de pratiquer plusieurs métiers. L’influence de son frère Carl y est aussi sans doute pour quelque chose. Producteur laitier émérite, Carl Marquis a entre autres remporté le prix Jeunes agriculteurs d’élite du Canada, section Québec, en 2003. Il est établi depuis une vingtaine d’années.

Tout en conservant son emploi dans la construction, Simon met sur pied un excellent troupeau vache-veau de 75 têtes dont plusieurs sujets se distingueront aux expositions en province. Dans la race Hereford, Simon récolte plusieurs titres Grande Championne et Grand Champion ainsi que les bannières Premier éleveur et Premier exposant.

Treize ans plus tard, au printemps 2005, ce n’est pas sans émotion que Simon et Diane débutent officiellement en production laitière. Le programme de prêts de quota pour la relève que gère la Fédération des producteurs de lait du Québec leur permet alors d’emprunter cinq kilos pour une durée de cinq ans, qu’ils doivent ensuite remettre à raison de 1 kilo par année pendant cinq ans. Mais dès septembre, ils achètent 10 kilos de quota supplémentaire. Deux achats de cinq kilos et deux de trois kilos suivront au cours de la même année pour porter le total à 31 kilos.

« Le fait d’avoir deux jobs nous a permis de réduire graduellement la dette sur notre fonds de terre, indique Simon, 42 ans. Ça nous a donné la chance d’acheter du quota sans s’étrangler. On savait aussi que cinq kilos de quota procurent environ 2500 $ de revenus par mois. C’est une bonne base pour budgéter. »

Aujourd’hui retraité, le père de Simon était boucher au village de La Durantaye. Il doutait que son fils puisse vivre convenablement de la production laitière sans risquer de trop s’endetter en achetant des terres et du quota. Lorsque Carl avait démarré, il y a 20 ans, ces actifs de production étaient plus abordables. Dans les bureaux d’une institution financière, on a aussi froncé les sourcils à la vue du plan d’affaires de Simon. Sa première demande de prêt lui a d’ailleurs été refusée.

Simon réalisera son rêve étape par étape. Il rénove ses bâtiments à mesure que sa dette s’amenuise. Il agrandit l’étable, installe lui-même le système de traite et rebâtit la laiterie. Son expérience dans la construction lui permet de travailler efficacement. Tout le bois utilisé pour ses travaux, il le bûche à même ses propres terres. Son père, maintenant converti à l’idée, le soutient tant qu’il le peut. Il lui a entre autres fait cadeau de quelques bonnes vaches et lui donne régulièrement un coup de main. Des gestes qui en disent long.

L’étable est aujourd’hui fonctionnelle et offre suffisamment de place pour trente sujets en lactation. Simon en a aménagée une partie en stabulation entravée, où logent les laitières, et l’autre en stabulation libre, pour les 42 vaches à bœuf de race pure Charolais, Angus noir, Hereford et Simmental qu’il a conservées de son ancien élevage. Avec les succès remportés dans le bovin de boucherie, pourquoi n’a-t-il pas poursuivi dans cette voie? « Il aurait fallu grossir le troupeau et on manquait de terre », explique Simon.

Pour alimenter le troupeau, on mise largement sur la qualité des fourrages.

Les laitières proviennent entre autres de la ferme de son frère Carl. Pour ce qui est de la gestion de l’alimentation, Simon est aussi très bien servi. Un autre de ses frères, Nicolas, est expert-conseil à La Coop fédérée depuis plus de 16 ans. Il fait également affaire avec André Labrecque, expert-conseil à Unicoop. On mise beaucoup sur les fourrages de haute qualité. Un silo a été érigé en 2006 pour en maximiser la conservation. En outre, une moulée laitière et un supplément sont servis aux vaches en lactation. Le cheptel de la ferme se compose de 26 vaches Holstein qui produisent, en moyenne, 9700 kilos de lait à 4,0 % de gras et 3,5 % de protéines.

Simon ne possède pas de formation en agriculture. Après trois années passées à étudier en Instrumentation et Contrôle au cégep de Lévis-Lauzon, il attaque, en 1985, le marché du travail que l’on disait prometteur dans ce secteur. « Ce l’était quand j’ai commencé ma formation, dit-il. Mais au bout de trois ans, la conjoncture avait bien changé et les offres d’emploi n’étaient pas au
rendez-vous. De toute manière, ce que je souhaitais, c’était être producteur de lait. » Chaque jour, après ses cours, Simon file travailler sur des fermes de la région.

À 19 ans, après sa formation, il décroche un emploi comme installateur de systèmes de traite qu’il occupe pendant trois ans. Une expérience qui lui servira à maintes reprises dans le futur. Il se déniche ensuite un emploi à la Ferme Boulet, une entreprise laitière bien connue de Montmagny, où il rencontre, par hasard, son patron actuel, entrepreneur en construction, pour qui il travaille depuis près de 20 ans.

Diane Montminy, son épouse, avec qui il a eu trois filles, est diplômée en dessin de bâtiments. Elle est récemment retournée en classe pour compléter cette fois un diplôme d’études professionnelles à l’école d’agriculture de Saint-Anselme. Cette formation lui permettra de toucher une subvention de 20 000 $. « On s’en servira pour améliorer le fonds de terre, l’étable ou le troupeau », indique Simon qui a accueilli, le 10 février dernier, les membres du club Holstein de sa région à une journée portes ouvertes.

Le projet de la Fédération des producteurs de lait qui limite à 30 000 $ le prix de vente d’un kilo de quota réjouit Simon. Il croit que cette mesure permettra à d’autres producteurs de se lancer en production laitière avec plus de confiance, sans craindre une nouvelle surenchère des prix.

L’OMC et la menace qu’elle laisse peser sur le maintien du système de gestion de l’offre n’effraient pas le couple outre mesure. « Ce qui importe, c’est que les prix payés pour le lait soient maintenus », pense Simon.

Leur objectif est de monter le troupeau à 30 vaches et posséder le quota nécessaire. Si leur ratio d’endettement n’est alors pas trop élevé, Simon cessera de travailler dans la construction et se consacrera entièrement à sa passion. Selon ses bilans financiers, il n’est pas impossible qu’il puisse faire le grand saut dès cette année.
 



Yanick Sylvain aurait eu de bonnes raisons de tout laisser tomber. Un sérieux accident de voiture l’a mis sur le carreau pendant quelques années, la moitié de son troupeau a péri dans un incendie et un bâtiment qu’il rénovait pour accueillir du nouveau bétail n’a pas résisté à des vents violents. Aussi, combien de fois lui a-t-on fait entendre que son projet de se lancer en production laitière était irréalisable. Le jeune producteur voyait les choses autrement.

Yanick et Mélanie commencent à peine à vivre de la production laitière. Mais quel enthousiasme ont-ils! « Nous aimerions produire 25 kilos de quota d’ici quelques années, lance Yanick qui est déjà président du club Holstein de sa région. On voudrait aussi se distinguer aux expositions, vendre des animaux, dont des taureaux aux centres d’insémination, et produire une moyenne de 10 000 kilos par année. On veut faire partie de l’élite et faire évoluer la production laitière en région. »

Largement inspiré par les producteurs qu’il a rencontrés à titre d’expert-conseil et de contrôleur laitier, Yanick aussi a eu le goût de produire du lait, de mettre sur pied des familles de vaches et
de créer, à la limite, la meilleure vache possible.

« Le lait, dit-il, me permettait de me dépasser, de valoriser mon goût pour les chiffres et la génétique, et de mettre en valeur le côté scientifique de l’élevage. »

Quand il se lance, Yanick est à peu près sans le sou. « Mon seul capital, c’est moi, mais je réussis très bien à me vendre », exprime le volubile producteur de 32 ans. Sa conseillère à la caisse populaire le surnomme d’ailleurs amicalement le roi du tricot, car il ne ménage pas les efforts pour trouver des solutions à tout problème qui se pose. Pour lui, tout se règle, il s’agit d’y réfléchir suffisamment.

« Aujourd’hui, les producteurs travaillent davantage avec leur tête qu’avec leur bras et c’est plus payant comme ça », dit-il.

Originaire de Taschereau, un des plus anciens villages d’Abitibi, Yanick souhaiterait que d’autres comme lui s’établissent dans ce vaste pays où les terres sont à la fois fertiles et abordables. Selon
lui, on peut y dénicher des lots de 40 hectares (100 acres) pour aussi peu que 10 000 dollars. Des terres d’argile, sans roches, propices à la production laitière. « Malheureusement, déplore-t-il, les projets de nature forestière y ont traditionnellement toujours reçu davantage de soutien de l’État que l’agriculture. Mais la situation change graduellement. La production agricole y est de plus en plus reconnue à sa juste valeur. »

Le 13 décembre 2004 est une journée noire pour Yanick. Alors qu’il sillonne les routes de l’Abitibi comme contrôleur laitier, un sérieux accident de voiture met un frein à ses projets. Il doit ralentir son établissement sur une ferme du village de Launay dont il a fait l’acquisition en 2001. Mélanie et un employé prennent alors le relais et mettent les bouchées doubles jusqu’à ce que Yanick se rétablisse.

La ferme est une ancienne bergerie où tout est à faire et sur laquelle il avait mis la main à bon prix. Peu de temps après l’acquisition, il entreprend des rénovations majeures au bâtiment qu’il convertit en étable laitière. Il coule un plancher de ciment à la poche, installe un écureur, aménage des stalles et transforme en laiterie un petit garage.

Janvier 2002, il achète le troupeau d’un de ses amis, Robert Thibault, gravement atteint d’un cancer et aujourd’hui décédé. Robert, qui habite Villemontel, le village voisin, le finance pour l’achat et lui loue son quota.

Tout en rénovant son propre bâtiment, Yanick se rend chaque jour à la ferme de Robert pour y faire le train. « Je tirais les vaches en son nom en attendant qu’entre en vigueur le programme de prêts des cinq kilos de quota », précise-t-il.

Avant même que tout soit près pour qu’il puisse faire entrer sur sa ferme les vaches que Robert lui a vendues, le 26 avril 2002, un feu ravage l’étable de ce dernier. La moitié du troupeau, soit 15 vaches et 11 taures sur un total de 52 têtes, périt. Le coup porte. Il rapatrie chez lui le reste du troupeau et trait les vaches à l’aide de trayeuses portatives et de bidons dont il déverse le contenu dans le réservoir de la laiterie. De généreux producteurs de la région lui viennent en aide pour se réinstaller. L’un d’entre eux lui fait don d’un lactoduc d’occasion en très bon état. Un autre lui donne de son temps. D’autres encore lui procurent de l’argent, du foin, des animaux.

L’épisode de la vache folle a mis sur le marché, à bon prix, des lots de bonnes taures que des producteurs ne pouvaient plus commercialiser de l’autre côté de la frontière. Yanick a pu ainsi acquérir de bons sujets, de familles connues (Roxy, Spottie, Kiliva, Fanie), afin de reconstituer son troupeau et mettre sur pied ses propres familles de vaches. Son troupeau compte actuellement 1 EX, 15 TB, 6 BP, 3 B et 2 NC. La production atteint 9226 kilos. « Dans un troupeau, les bonnes familles c’est comme une fondation sur laquelle s’appuie la maison, dit-il. Je croise pour le type, mais je soigne pour le lait. » A Kiss For est son préfixe, qui a trois significations : son amour de l’agriculture, de la Holstein et du groupe rock Kiss.

En septembre 2002, il achète une tranche de 5 kilos, ce qui lui fait un total de 10 kilos avec les 5 kilos qu’il a obtenus, sous forme de prêt, de la Fédération des producteurs de lait. C’est le coup d’envoi. Un producteur dont l’étable est incendiée lui loue 7 kilos de quota par mois. Mais au bout d’un an, tout compte fait, la location s’avère plus chère que l’achat. Au printemps 2003, il achète 6 kilos et ajoute
 
Mélanie possède une formation
en administration et travaille à son compte
à titre de technicienne en comptabilité auprès de producteurs agricoles de la région. Le couple a deux jeunes enfants, Laura Lee et Donavan. Mélanie aimerait travailler
à temps plein à la ferme.
6 places pour la traite, ce qui en fait 21 au total. En 2006, il investit à nouveau dans du quota qui porte ses droits de produire à 22,3 kilos. Il compte en acheter d’autre prochainement. Les revenus qu’il tire de sa terre à bois lui permettent d’accélérer le développement de l’entreprise.


Yanick n’a pas vu le jour sur une exploitation agricole. Mais son père, mécanicien dans un moulin à scie du village de Taschereau, a un faible pour la terre. Et un de ses oncles possède une ferme d’élevage de bovins de boucherie qui compte près de 1500 têtes. Le jeune Yanick y passe tous ses étés. Enfin, son grand-père était un peu commerçant dans l’âme. Un don dont Yanick a hérité.
L’élevage de bovins l’enthousiasme. En 1993, il convainc son père d’acheter une ferme dans la région. Ensemble, ils élèvent un excellent troupeau d’une centaine de sujets Angus rouge de race pure. Il vendra plus tard l’entreprise à son père et ne conservera qu’une vingtaine de sujets. Le jeune éleveur est mordu de génétique et des statistiques qui s’y rapportent. Mais c’est la production laitière, en réalité, qui l’attire plus que tout. Ses parents lui seront d’ailleurs d’un grand soutien dans cette aventure, et sans lequel, dit-il, il aurait sans doute échoué.

Yanick et Mélanie ont deux jeunes enfants, Laura Lee et Donavan.

Bien que très doué à l’école, il n’aime pas du tout le cadre des institutions d’enseignement, particulièrement au secondaire. Mais Yanick trouve sa voie en étudiant à l’ITA de Saint-Hyacinthe au DEC en zootechnie. Après sa formation, il occupe un poste de contrôleur laitier de 1994 à 1997, puis d’expert-conseil à La Coop Amos de 1997 à 2000, avant de retourner momentanément au contrôle laitier.

Toutes ces années à rencontrer les producteurs sont pour lui une formidable école. « Un éleveur en particulier m’a initié aux statistiques reliées à la génétique des troupeaux laitiers. J’ai littéralement eu la piqûre, dit-il. J’accompagnais aussi plusieurs de mes clients aux expositions. J’en suis venu à en connaître parfois plus qu’eux. L’idée d’être producteur trottait déjà à l’époque.»
 
Laura Lee

Leur réussite stimule Yanick et Mélanie à vouloir en aider d’autres à s’établir. « C’est une belle folie, car on sent le milieu s’effriter, exprime Normand Lemieux, leur expert-conseil à La Coop Amos. L’industrie des mines et des forêts soutire beaucoup de main-d’œuvre au milieu agricole,
la relève potentielle, parce qu'on sait que les jeunes de ce milieu sont vaillants et qu’ils ont du cœur à l’ouvrage. Aussi, la passion de l’agriculture a parfois été mal transférée des parents aux enfants. On leur parlait davantage de prison que de passion… »



Annie et Stéphane sont établis depuis le 1er octobre 2005 à Saint-Ferdinand, dans les Appalaches, où ils produisent, avec 19 vaches, un quota de 18 kilos. Leur entreprise, la Ferme de la Grande Ligne, compte aussi 85 vaches de boucherie.


T ous deux âgés de 34 ans, ils se connaissent depuis toujours. Ils ont fréquenté la même école primaire. En couple depuis 17 ans, avec trois enfants et un quatrième à venir, ils envisagent l’avenir avec optimisme, bien que les enjeux de la mondialisation et du libre-échange ne les laissent pas indifférents. L’endettement non plus, même si le leur est sous contrôle. « Notre plus grosse dette, c’est le quota, indique Stéphane, et c’est tout de même assez élevé. »

Quand ses parents ont décidé de vendre son quota de lait en 1995, Annie leur avait demandé une faveur : laisser l’équipement de traite dans l’étable. Fille unique, elle savait bien qu’un jour, il n’était pas impossible qu’elle remette le tout sur les rails.

En 2001, Annie et Stéphane emménagent dans la maison familiale où Annie a vu le jour. Mais ils n’acquièrent la terre de ses parents qu’en janvier 2003. Un transfert des parents à leur fille qui s’est fait en douceur et à prix raisonnable. La ferme compte alors 75 vaches de boucherie. À ce cheptel s’ajoutent quelque 243 hectares (600 acres) de terre dont 101 en prairies et pâturages et 142 en boisé qui, par la vente de bois de sciage, procure un bon revenu. Annie travaille dans le milieu bancaire et Stéphane est programmeur de machine-outil à commande numérique. Le couple se tire bien d’affaire, mais on souhaite plus. On songe alors à prendre de l’expansion en production de bovins de boucherie.

Grâce à sa formation en administration acquise au cégep et à l’université, et parce qu’elle s’est établie sur une ferme, Annie décroche une prime à l’établissement de 30 000 $. De son côté, Stéphane, qui est plutôt manuel et dont la passion pour l’agriculture s’accroît sans cesse, laisse son emploi et se tourne vers les études agricoles.

Le cours collégial en gestion et exploitation d’entreprises agricoles, qu’il complète en un an et demi au cégep de Victoriaville, lui permet d’obtenir une prime à l’établissement de 20 000 $. « Stéphane poursuivait ses études tout en s’impliquant dans la gestion du troupeau », précise Annie dont l’idée d’être productrice de lait ne l’a jamais vraiment quittée depuis son jeune âge. Alors qu’il effectue sa formation, Stéphane baigne dans un milieu de jeunes apprentis producteurs laitiers qui, littéralement, lui mettent le lait à la bouche.

« Puisque les 50 000 $ de primes à l’établissement devaient être investis à la ferme, on a profité de l’occasion pour se demander dans quelle production on souhaitait réellement le faire, fait savoir Annie. À tout hasard, on a fait du brainstorming, ajoute Stéphane. Veaux de lait, porcs, moutons, volailles, on a analysé toutes sortes de scénarios. Cette réflexion nous a fait comprendre qu’en faire plus dans le bovin de boucherie aurait nécessité de doubler le troupeau et de gérer des pacages ailleurs que sur notre ferme. On n’était pas prêt à faire ça. »

« En fin de compte, l’exercice nous a aussi fait réaliser que ce qui nous plaisait le plus, c’était la production laitière. D’autant plus que c’est une production stable qui procure de bons revenus, poursuit Annie qui souhaitait réduire son temps de travail à l’extérieur afin d’en faire plus auprès de sa famille et à la ferme. Enfin, il n’y avait que peu d’investissements à faire sur les bâtiments. L’étable était en bon état et l’équipement de traite encore en place. »

Autre élément encourageant : le plan d’affaires que Stéphane élabore au cours de sa formation en vient à la conclusion, chiffres à l’appui, que leur établissement en production laitière est possible.
« Ce n’est pourtant pas ce qu’une institution financière que nous avions approchée révélait », dit-il. « Nous avons tout de même poursuivi nos démarches, indique Annie. Le programme des Services-conseils aux exploitations agricoles canadiennes d’Agriculture Canada, que nous a présenté l’agronome Hélène Lafontaine, tirait les mêmes conclusions que les formateurs du cégep de Victoriaville. Notre projet était réalisable. »

« Et ce n’est pas tout, poursuit Annie qui est administratrice au syndicat de base du Lac William, plusieurs producteurs de lait de notre région nous appuyaient à 100 %. » « C’est un milieu où il y a beaucoup d’entraide, de solidarité, de confiance et d’ouverture d’esprit », fait remarquer Stéphane qui n’est pas originaire d’un milieu agricole.

Le couple finit par décrocher du financement auprès de la Banque Nationale qui leur permettra de mettre en branle, le 24 juin 2005, ce qui deviendra, quelques mois plus tard, leur nouveau cadre de vie.

Entre le 24 juin et 1er octobre 2005, le couple ne ménage pas les efforts. Il faut notamment répondre aux nombreuses exigences et normes en matière d’environnement et de productions animales. Annie et Stéphane aménagent les lieux en conséquence. Ils posent également des tapis de caoutchouc dans l’étable pour maximiser le confort de vaches.

« On s’est aussi entouré de bonnes personnes », fait savoir Annie. Karine Turcotte, experte-conseil à La Coop des Appalaches, leur procure une liste de producteurs ayant du bétail laitier à vendre puis élabore un programme alimentaire économique qui comprend notamment de la moulée complète. Pierre et Clément Marcoux, des amis du couple et producteurs de lait, se chargent de leur trouver de bons sujets laitiers à prix intéressants. Annie fera même chez eux un stage de deux semaines pour se refaire la main avec la traite.

Stéphane fait appel à des producteurs de la région pour obtenir des conseils et bénéficier de leurs expériences. Il en profite pour visiter de nombreuses exploitations. Il contacte aussi leur vétérinaire qui met sur pied un programme de médecine préventive et l’aide à bien gérer les chaleurs. Le père d’Annie est aussi très présent.

« C’est un grand motivateur, assure Stéphane. Il vient régulièrement à l’étable nous donner un coup de main. Sa présence est très appréciée. »

Pour ce qui du quota, Annie et Stéphane ont d’abord acheté 10 kilos. Par la suite, ils ont bénéficié d’un prêt de cinq kilos de la Fédération des producteurs. Puis, en janvier dernier, ils ont mis la main sur 3 kilos pour porter le tout à 18 kilos. Au total, avec les bovins de boucherie qu’ils élèvent et la vente de bois, le budget est bouclé.

À court terme, Annie et Stéphane aimeraient acheter deux autres kilos de quota et, à plus long terme, une tranche de cinq kilos. Leurs installations peuvent accueillir 28 vaches en lactation. Grossir outre mesure ne fait pas partie de leurs priorités. Payer leurs dettes, oui. Sans toutefois s’étrangler pour en venir à bout. Pour limiter les dépenses, ils maintiennent au minimum leurs besoins en machinerie. Habile en mécanique, Stéphane effectue de nombreuses réparations.

Les deux producteurs, qui ont connu les week-ends de vacances alors qu’ils occupaient un emploi à l’extérieur de la ferme, avant d’en faire l’acquisition, comptent bien continuer à profiter de la vie. Aussi, camping, pêche et voyages figurent-ils toujours à leur agenda. « Il faut savoir décrocher », disent-ils en substance.

Que représente un prêt de quota de 10 kg de M. G. par jour?
La production annuelle de 11 vaches, soit l’équivalent de 92 000 litres de lait;
Des revenus bruts annuels de 65 512,57 $*;
Un peu plus du quart de la production d’une ferme laitière québécoise moyenne (42 kg de matière grasse (M. G.) par jour).
Le quota de 10 kilogrammes de matière grasse par jour est remboursé sur une période de 10 ans à raison d’un kilo-gramme de matière grasse par jour par année à partir de la sixième année suivant la date du prêt de quota.
Lancé en août dernier, le programme de prêt de quota de la FPLQ pour le démarrage de nouvelles fermes laitières a consenti, jusqu’à présent, sept prêts de 10 kg de M. G. par jour.

*Au prix 2005-2006 des composants du lait (teneur en matière grasse, en protéine et en lactose et autres solides) pour un total de 71,09 cents le litre.
Source : Fédération des producteurs de lait du Québec et Lait’Xclusif, bulletin d’information de la FPLQ.


Prix du quota de lait au Québec (1999-2000 à 2005-2006)

 

($/kg M. G./jour)
1999-2000 25 562
2000-2001

24 358

2001-2002 26 743
2002-2003 28 986
2003-2004 27 502
2004-2005 28 211
2005-2006 30 015

Source : Groupe Agéco, Les faits saillants laitiers québécois, 2006 (page 47).


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