La terre de son beau-père où il allait jadis bûcher et partager les rêves de celui-ci est devenue un projet de préretraite. Aujourd’hui, l’ancien mécanicien a non seulement gagné depuis longtemps son pari, mais il est heureux. Son érablière, certifiée biologique, est citée en exemple. Et lui pourrait passer des jours entiers à astiquer l’équipement qui lui permet de produire quelque 9525 kilos (21 000 livres) de sirop annuellement. Sans voir passer le temps.

Du temps, Michel Lambert n’en a guère eu à lui pendant la dizaine d’années qui ont précédé l’avis de départ qu’il a donné au ministère des Transports du Québec où il venait d’œuvrer au cours des 22 années précédentes. C’était en 1997 et il avait alors 53 ans. Il avait calculé que des revenus accrus tirés de son érablière pouvaient combler adéquatement la somme amputée sur les distributions à recevoir de sa caisse de retraite.

À ce moment-là, en compagnie de sa conjointe, Nicole Sylvain, il avait déjà réalisé une grande partie des investissements majeurs faits à l’Érablière N.M., de Plessisville, depuis sa mise en œuvre, en 1987. En effet, 7000 érables avaient été entaillés.

« Jusque-là, on prenait nos vacances pour faire les sucres, racontent Michel Lambert et Nicole Sylvain, assis à la table de cuisine toute simple de la maisonnette qui jouxte les équipements de production de l’érablière. Maintenant, à l’exception des semaines consacrées à entailler, à produire et à nettoyer nos équipements, nous nous permettons d’aller danser quatre fois par semaine et d’effectuer quelques voyages. »

Le nombre d’entailles sur leur terre de 36,3 hectares (112 arpents carrés) a été porté à 7200 en 2003. Le potentiel de l’érablière est ainsi presque entièrement exploité. Le père de Nicole Sylvain aurait été fort heureux de cet aboutissement, surtout de voir que l’endroit est devenu un modèle que Citadelle, la coopérative à laquelle a adhéré l’Érablière N.M. dès ses débuts, n’hésite pas à présenter aux étrangers désireux de visiter des installations acéricoles québécoises. La coopérative lui a d’ailleurs décerné en 2002 son Mérite acéricole pour la région de l’Érable, une récompense convoitée par 300 autres membres.

En janvier 1944, Alcide Sylvain avait acheté cette terre où il y avait déjà eu une coupe à blanc, vers 1936, qui décima érables, merisiers, ormes, pruches, sapins et pins blancs qui abondaient.

« Mon père a travaillé fort durant 40 ans pour nettoyer, jardiner, sélectionner les meilleures tiges d’érables à sucre, d’érable noir et d’érable blanc en vue d’établir une cabane à sucre, raconte Nicole Sylvain. Il a aménagé des chemins, creusé des fossés pour l’égouttement. Finalement, en 1979, il a construit la cabane à sucre avec du bois qu’il avait lui-même coupé et a électrifié les lieux. »

Bien qu’il n’ait pas trouvé la force de démarrer l’érablière avant sa mort, survenu en 1985, Alcide Sylvain avait toutefois trouvé dans son gendre quelqu’un qui partageait ses rêves. Michel Lambert, originaire de Sainte-Hélène-de-Chester, ne se faisait pas prier pour quitter sa demeure de Victoriaville, où il avait installé sa famille, pour répondre aux invitations de son beau-père.
« J’allais bûcher avec lui n’importe quand, se remémore l’acériculteur. Nous parlions le même langage. J’avais la passion pour ce boisé… »

Sa femme le confirme : « Il était aussi fou que mon père. » N’empêche que cette dernière participe au rachat de la terre en 1986 des mains de sa propre mère qui en avait reçu le legs. Outre la partie mettant l’érable à l’avant-scène, elle comprend une sapinière et un secteur de bois d’essences diverses (merisiers, tilleuls, frênes, érables rouges, etc.). Par les curieux enchevêtrements cadastraux québécois, une partie des lieux se retrouve sous la juridiction municipale de Princeville, même si aucune route ne les relie directement avec cette municipalité des Bois-Francs d’où est originaire Nicole Sylvain.


Après l’achat, les nouveaux propriétaires font leurs classes en acériculture en mode accéléré. Ils s’abreuvent d’information à diverses sources tout en faisant l’achat de l’équipement nécessaire à une première production dès 1987. Ils entaillent 2600 érables pour cette première récolte et ont recours à un évaporateur au bois.

C’est à l’approche de la retraite anticipée des fonctions de mécanicien de Michel Lambert que le visage de l’Érablière N.M. se met à changer. Un évaporateur à l’huile est substitué à celui au bois en 1995, le bâtiment est agrandi. Un concentrateur d’eau d’érable est acquis deux ans plus tard et une deuxième station de pompage est ajoutée, et les collecteurs menant vers l’érablière enfouis. Un contrôleur automatique suit en 1998. Ces ajouts – sans compter de nouveaux bassins – soutiennent la production accrue de l’érablière.

« Toutes nos décisions ont été prises et sont encore prises suivant la capacité que nous avons d’exploiter l’érablière sans autre besoin de ressources extérieures », énonce Mme Sylvain. « Et toujours, c’est la qualité du sirop produit qui est visée, pas la quantité », précise son conjoint.

Pour tenir parole, le couple installe ses pénates en permanence à l’érablière durant toute la saison de production, soit du début mars à la mi-avril. Les nuits sont courtes, parfois blanches quand la température extérieure se réchauffe trop et que l’eau d’érable risque la contamination.

La route vers la qualité dirige tout bonnement le couple d’acériculteurs vers la certification biologique, que l’érablière obtient en 2003.

Le bon sirop Lambert

« On s’est aperçu que nos pratiques répondaient à leur norme, commente Michel Lambert. En fait, il a fallu changer nos réservoirs pour des bassins en acier inoxydable avec des soudures effectuées à l’argon. On en serait arrivé là de toute façon. Bien sûr, il y a beaucoup de paperasse à remplir... »

Au cours des trois dernières années, le système de tubulure a été changé pour 4000 entailles et tous les chalumeaux des 7200 entailles ont été remplacés par de petits chalumeaux qui permettent une cicatrisation plus rapide des incisions dans les érables.

Et chaque année, le couple de préretraités poursuit l’aménagement forestier de sa terre : il plante de nouveaux érables chaque année tout en favorisant les autres essences qui poussent naturellement, dans un judicieux mariage acéricoforestier. Il y a du travail pour toutes les saisons. L’été est consacré à la réparation et la rénovation des bâtiments et de l’équipement; l’automne est plutôt employé à l’inspection et la réparation de la tubulure, le bûchage du bois mort dans le boisé, de même que l’entretien des chemins et des fossés.

« Nous avons réalisé beaucoup d’investissements depuis 20 ans, dont certains de trop, admettent aujourd’hui les deux acériculteurs. Si c’était à refaire, nous commencerions avec un équipement déjà à la fine pointe. »

Ils ne changeraient toutefois rien à leur routine. Continueraient de partager leurs initiatives avec leurs quelques voisins acériculteurs. Pratiqueraient toujours l’entraide avec ces derniers. Et Michel Lambert s’acharnerait tout autant à faire reluire l’équipement et tout le matériel inhérent à la production de sirop d’érable.


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