« Il faut être de vraies passionnées pour être en agriculture aujourd’hui », lance Sophie Bédard, administratrice à La Coop fédérée.Le nombre d’exploitations agricoles diminue et celles qui restent prennent du volume. Plus celles-ci grossissent, plus elles ont besoin de capitaux. Par ailleurs, les échanges com-merciaux n’ont pas augmenté le revenu net des agriculteurs dont la moyenne d’âge augmente. Par conséquent, l’endettement agricole grimpe en flèche et le métier d’agriculteur est devenu un des métiers les plus stressants.

Pour Carmen Ducharme, présidente de la Fédération des agricultrices du Québec : « La grande préoccupation des femmes, c’est la survie des fermes. Nous avons gagné le droit à la propriété, nous avons joué un rôle essentiel dans les dossiers portant sur la formation agricole et la prévention sur le plan de la santé et de la sécurité à la ferme, mais il y a encore beaucoup à faire. » Parmi les dossiers chauds, la Fédération revendique des revenus décents pour les produits de la ferme et des congés parentaux pour les agricultrices, au même titre que les femmes qui travaillent dans d’autres secteurs.

« Les femmes sont intéressées à prendre la relève mais pas à n’importe quelle condition », renchérit Mme Bédard. Elles veulent, en effet, des fermes viables et transférables, elles visent aussi une qualité de vie et une meilleure image de leur profession.

Encore plusieurs défis en vue, mais les femmes sont loin de baisser les bras. Les quatre reportages qui suivent en témoignent.


 

Le rêve de Karine Breton était de devenir vétérinaire et de soigner des animaux. Mais ce ne sont pas tous les vétérinaires qui ont leur propre troupeau. En prenant la relève de la ferme familiale, Karine a trouvé le parfait compromis : elle soigne des vaches… qui lui appartiennent.

Il faut aimer travailler et être en contact physique avec les animaux pour devenir vétérinaire. Il faut s’intéresser à la science, être capable d’analyser et de résoudre des problèmes concrets. Quant aux aptitudes, elles requièrent une certaine habileté à communiquer avec les animaux, un bon sens de l’observation, une dextérité manuelle, une certaine force et, bien sûr, une bonne résistance physique. En faisant le bilan de toutes ces compétences, Karine Breton s’est aperçue qu’elles correspondaient également à celles requises pour travailler en production laitière.
 
Karine Breton et son conjoint, Régis Boulet.

« J’ai un contact différent de celui d’un vétérinaire qui passe ses journées à aller d’une ferme à l’autre. Mes vaches je les connais. Je sais quand elles sont malades ou si elles sont blessées. Je suis contente quand c’est le temps d’aller faire la traite et de voir que tout se passe bien. »

La jeune agricultrice de 25 ans a entrepris de prendre la relève de la ferme familiale, située à Saint-Bernard en Beauce, dès la fin de ses études en 2002. Celle-ci comprend 58 vaches laitières, un élevage porcin et 120 hectares (352 arpents) en grande culture. Karine possède 21 % de l’entreprise, mais c’est elle qui est entièrement responsable de la génétique et de la régie du troupeau laitier.

Le monde agricole est en pleine évolution et les façons de s’établir ont également changé, car la ferme de taille moyenne – avec son quota, la machinerie, les bâtiments et les terres dans la plupart des cas – vaut bien au-delà de 1 million de dollars. « On a de grosses fermes, mais elles ne sont pas transférables, dit Léo Breton. Ma fille sort des études et elle n’a pas une cenne, comme tous les jeunes d’ailleurs. Aujourd’hui, la seule façon de faire un transfert c’est de donner des parts et d’espérer qu’il t’en revienne une poignée de temps en temps. Pour autant que je sois capable de prendre ça différemment qu’au début et ne pas travailler tôt le matin jusqu’à tard le soir, je vais être heureux. »

« Je ne veux pas faire vivre à ma fille ce que nous avons vécu. Lorsque nous avons acheté la ferme de mes parents en 1980, les intérêts étaient de 20 %. Ça n’a pas été facile. On ne parlait pas de qualité de vie quand nous sommes partis en affaires. Il a fallu qu’on en mette de l’huile de coude… »

La solution de rechange aurait été de démanteler la ferme. Avec les profits réalisés de cette vente, Léo Breton aurait certes pu aller passer ses hivers en Floride, mais l’idée de laisser tomber l’entreprise qu’il a bâtie depuis 25 ans et sa fille qui a fait son DEC en production laitière était inconcevable.

« Quand on est producteur agricole, on espère qu’un de nos enfants prenne la relève; on s’y attend. »

Partenaire le jour de la Femme

Une femme est aussi capable de s’occuper de la gestion d’une ferme qu’un homme, aux yeux de Léo Breton. La taille de l’entreprise fait en sorte qu’elle peut avoir un employé à temps plein à
l’année et facilite aussi les choses quand vient le temps des grosses besognes ou de prendre des journées de congé.

« J’ai la chance d’avoir un père qui croit en moi et qui m’a laissé prendre ma place, ajoute Karine. Dans bien des cas, les parents disent qu’ils laissent la relève s’occuper de la ferme, mais en réalité c’est le père qui continue de le faire. Ils sont incapables de faire confiance à leurs enfants. Souvent je vais seule à l’encan et c’est uniquement quand mon père entre dans l’étable qu’il s’aperçoit qu’il y en a une nouvelle [vache]. Il me fait entièrement confiance dans mes choix. »

Léo continue de s’occuper de la porcherie, de la grande culture et des épandages. Il y a « en masse de travail pour deux » et c’est probablement là la raison pour laquelle il est capable de lâcher prise.

« J’ai reçu mes parts de l’entreprise le 8 mars 2002, le jour de la Femme », annonce Karine avec le plus grand des sourires. Le 1 % de plus, c’était pour avoir droit à la prime à la relève, une subvention en capital qui aide les jeunes agriculteurs à s’établir en agriculture. Le programme est offert aux jeunes qui ont fait des études en option agricole au collégial. C’est un point qu’elle a appris dans un cours et lorsqu’est venu le temps de passer à l’action, elle s’en est souvenue. D’ici les trois à cinq ans, père et fille songent par ailleurs à augmenter ce ratio à 50 %, ce qui permettrait l’achat de quota supplémentaire.

L’avantage d’avoir une fille plutôt qu’un garçon comme relève, selon Léo Breton, c’est qu’elles sont moins sujettes à vouloir faire des investissements sur la machinerie. « Ma fille s’intéresse beaucoup à la génétique et aux performances laitières du troupeau, ajoute-t-il. Tandis qu’un gars qui vient de finir son cours en agriculture va vouloir ajouter un silo, changer le tracteur, acheter la grosse fourragère… ça coûte plus cher! »




Jeune, Sonia Turgeon aimait le lait et haïssait le porc. Jamais elle n’aurait imaginé être à la tête d’une porcherie de 250 truies avec engraissement. C’est pourtant bien ce que le destin lui avait réservé.

« Rien n’arrive pour rien », dira-t-elle plus d’une fois au cours de l’entretien.

Bien que son père, Marcel Turgeon, soit copropriétaire d’une ferme de 200 vaches laitières et 230 truies avec engraissement, à Saint-Flavien, ce n’est pas là que Sonia a pris goût à la production porcine. Mais elle a vite compris que le rythme 5 heures du matin à 6 heures du soir, qu’impose la production laitière, ne lui convenait pas.

« Mon père est un très grand travaillant, note la productrice. Je n’étais pas prête à consacrer autant de temps que lui à la ferme. La qualité de vie est une valeur qui m’est chère. Cela dit, j’ai beaucoup appris. Son professionnalisme m’a inspirée. Il m’a fait comprendre le sens des responsabilités et du travail bien fait. »

À 17 ans, Sonia s’inscrit à l’ITA. Elle profite de ses fins de semaine et des étés pour travailler sur diverses entreprises agricoles. Serres et fermes laitières sont du nombre. Elle donne même une autre chance à la production porcine, sait-on jamais…

C’est alors qu’elle occupe un emploi d’été dans une grande exploitation porcine que Sonia réalise à quel point cette production l’enthousiasme.

« Les heures de travail y étaient plus souples, dit-elle, et comme c’est une production assez prévisible, elle cadrait bien avec ma façon de voir la vie. J’ai réellement aimé ça. »

À la fin de ses études, à l’été 1998, son père lui propose de travailler à la porcherie qu’il avait agrandie l’été précédent de manière à ce qu’elle puisse occuper une personne à temps plein. Sonia accepte, mais son côté entrepreneur désire plus.

« Mon idéal, c’était d’avoir une ferme avec mon conjoint et mes enfants. Je voulais être mon boss et travailler à mon rythme. J'aime mon travail, mais j’ai d’autres passions. »

Éric Charest, qu’elle fréquente depuis l’âge de 15 ans, est aussi féru d’agriculture et voit la vie comme elle. Fils d’agriculteurs, Éric a toujours voulu avoir sa propre ferme. En 1995, à 18 ans, il achète une terre à Dosquet et y transfère les animaux à bœuf qu’il gardait chez ses parents. Il commence aussi à y élever du porc sur litière. Pour payer sa terre, il travaille à temps plein dans une ferme porcine de la région. Mais le fardeau est lourd. Il tente de s’établir sur la ferme familiale avec son frère, sans succès. Éric se retire.

« On aimait tous les deux le porc et on partageait le même idéal, dit Sonia. On a décidé de partir notre projet ensemble. C’était le temps ou jamais, car l’imposition du moratoire était imminente. Si ça n’avait pas fonctionné, on aurait fait autre chose. » Heureux destin.

Les journées sont aujourd’hui bien meublées pour Éric et Sonia, propriétaires depuis cinq ans de la ferme Erickson à Dosquet, dans Lotbinière. Et d’autant plus qu’ils sont les heureux parents de trois jolies fillettes de 7, 5 et 2 ans; un autre emploi à temps plein! « En production porcine, les horaires sont flexibles, indique Sonia. C’est plus facile de conjuguer avec les heures de garderie,
l’école et la vie de famille. »

Des débuts houleux
Découragés par plusieurs à se lancer, Éric et Sonia décident malgré tout qu’ils réaliseront leur rêve : être indépendants et propriétaires de leur entreprise porcine. Marcel Turgeon est un des seuls à avoir cru en eux et à les encourager à poursuivre leurs démarches. « Quand on veut, on peut », expriment les deux jeunes producteurs aujourd’hui à l’aube de la trentaine.

Ils obtiennent leur permis de construire du ministère de l’Environnement la veille de l’imposition du moratoire en juin 2001. Leur projet est évalué à 1,2 million $. La terre d’Éric, d’une superficie de 35 hectares, servira à implanter la porcherie.

La construction de la maternité, de la gestation et de la pouponnière est amorcée en août 2001. Mais le contrat avec leur fabricant d’intrants se complique sérieusement. Sonia et Éric ne touchent pas l’argent promis et leurs fournisseurs s’impatientent.

Pour couronner le tout, ils découvrent que certaines clauses du contrat qu’on les presse de signer les dépossèdent de toute autonomie. Les nuits sans sommeil se succèdent et ont tôt fait de mettre leurs nerfs à vif. Les négociations achoppent et le couple met fin à l’entente.

En cherchant une autre entreprise qui puisse les appuyer, ils croisent La Coop Seigneurie. La coopérative leur avance une partie des fonds nécessaires. Les conditions sont claires : Éric et Sonia doivent s’y approvisionner en moulées et médicaments. Grâce à cette aide, La Financière agricole leur accorde un prêt.

 
Passer du bon temps en famille fait partie des priorités du couple. Éventuellement, l’embauche d’un employé leur procurera plus de temps libre.
Les événements s’enchaînent à plein régime. En octobre 2001, alors que la construction du bâtiment est relancée, Sonia accouche d’Évelyne, leur deuxième fille. Dix jours plus tard, la fillette est hospitalisée. Sonia est à son chevet et règle la paperasse pour le démarrage de l’entreprise. Éric s’occupe de Myriam, l’aînée qui a deux ans, tout en travaillant à la construction de la porcherie. En novembre, les animaux entrent dans les bâtiments. L’engraissement est mis sur pied à l’été 2002.

Vivre et réussir
Les performances de l’entreprise sont à la hauteur des exigences d’Éric et Sonia. « On veut être parmi les meilleurs. On se fixe donc des objectifs élevés », indique la productrice qui ne souhaite pas pour autant que l’entreprise grossisse.

Les résultats sont au rendez-vous : quatrième rang à l’Agrepp provinciale en 2003 avec 27,29 porcelets par truie productive et premier rang en 2004 avec 27,86 porcelets. De janvier à août 2006, la ferme franchit même la barre des 28, mais en septembre, le circovirus et la mystérieuse frappent et abaissent les résultats à 26 porcelets.

En engraissement, les résultats font aussi bonne figure. En 2006, pour la strate 20 à 107 kilos de poids vifs, la conversion alimentaire se chiffre à 2,40 et le gain moyen quotidien à 752 grammes.
Dans leur quête vers l’excellence, jamais la famille n’est reléguée au second rang. Les vacances en couple et avec les enfants sont fréquentes. On intéresse les filles à l’agriculture et à une foule d’autres choses. Leur maison, qu’ils rénovent petit à petit, est chaleureuse et accueillante. « On a atteint ce qu’on voulait, note Sonia. On est maintenant en train de rêver notre avenir… »




Cette jeune avicultrice est propriétaire depuis 12 ans d’un poulailler d’une capacité d’élevage de 84 500 oiseaux annuellement. Son entreprise, la ferme Avibri, s’est développée parallèlement à la ferme de son conjoint, après la naissance de son premier enfant. « Comme je travaillais dans les laboratoires, j’ai dû cesser mon emploi au tout début de ma grossesse, explique Brigitte. C’est à ce moment-là que mon père me propose son aide financière pour ériger un poulailler situé en arrière de chez moi, tout près des autres bâtiments de ferme déjà en place. » Le temps d’analyser la situation avec son conjoint, Serge Fournier, copropriétaire d’une ferme laitière et porcine, les événements s’enchaîneront pour procéder à l’emprunt, à l’achat de 1000 mètres de quota et à la construction du poulailler. Ce sera une année bien remplie, car Brigitte accueillera son premier lot de poulets à l’automne 1995, quelques mois après avoir accouché de son aîné, Mathieu.

Formée à la bonne école
Native de Saint-Isidore dans la MRC de Beauce-Nord, Brigitte Larose grandira dans un environnement agricole. Avec ses deux sœurs et son frère, elle est initiée très jeune à l’élevage de poulets de chair et de bovins de boucherie. « J’ai toujours préféré les vaches aux poulets, témoigne Brigitte. L’animal est plus attachant et plus agréable. Lorsque j’ai pris la décision d’étudier en zootechnologie à l’ITA, campus de La Pocatière, c’était dans le but d’avoir des animaux laitiers. »

Comme beaucoup de jeunes issus d’un milieu agricole, Brigitte souhaite exercer la profession d’agricultrice. Son choix de carrière se confirmera après avoir étudié une année en soins infirmiers. « Ce n’est pas toujours évident d’affirmer ses préférences lorsqu’elles sont différentes et que toutes ses amies se dirigent vers des métiers traditionnellement féminins. Malheureusement, le métier d’agricultrice n’est pas valorisé autant que les autres », commente Brigitte.

Durant son passage à l’ITA, elle rencontre Serge Fournier, un agriculteur de Saint-Anselme, avec qui elle unira sa vie en 1994. Après l’obtention de son diplôme, en 1992, Brigitte expérimente différents types de travail, dont celui de représentante à La Coop Rivière-du-Sud. Plusieurs défis ont dû être surmontés dans cette fonction, dont celui de composer avec une mentalité parfois conservatrice. « Je n’ai pas eu le choix, raconte Brigitte. Il fallait par cet emploi que je développe mon caractère et la confiance en moi. Je me rappelle entre autres que certains agriculteurs n’acceptaient tout simplement pas d’interagir avec des femmes. Heureusement qu’ils étaient minoritaires et que plusieurs autres m’encourageaient à persévérer… »

Parrainée par ses parents, secondée par son conjoint

Fièrement, Brigitte Larose souligne l’apport de son conjoint et l’aide de ses parents. « Chaque fois que se présente un bris mécanique, Serge est là pour y remédier. » Sa reconnaissance va autant pour ses parents. Son père est pour elle un véritable mentor. « C’est grâce à lui que j’ai appris à suivre le marché des grains et à négocier des ententes d’achat avec la coopérative. C’est aussi à partir de son expertise que j’ai développé la mienne. »

Aguerrie par douze années de métier, l’avicultrice a su développer son œil de bonne éleveuse. «Savoir examiner les oiseaux avec beaucoup de minutie et d’attention. S’assurer que l’environnement de l’animal est adéquat et que le gain de poids progresse bien. Voilà l’essentiel de mon travail. »

Au fil des années, la jeune éleveuse a développé l’habitude de peser régulièrement les poulets au cours des deux dernières semaines d’élevage. Cela lui permet d’ajuster l’alimentation, si cela est nécessaire. Membre d’Unicoop, elle bénéficie des conseils techniques de Kenneth McBain.

Le chargement des volailles se fait après 35 jours d’élevage à un poids moyen d’environ 2,35 kg par animal. Le taux de confiscation moyen, soit le taux d’oiseaux déclassés à l’abattoir, se situe autour de 1,5 %, ce qui est considéré comme très bon. « Ce taux atteignait 3 % lorsque j’ai commencé à opérer le poulailler », mentionne Brigitte.

Depuis les cinq dernières années, l’entreprise est dotée d’un nouveau système d’eau pour les poulets et d’un entrepôt à fumier. « Cette nouvelle construction améliore la propreté des lieux et facilite la manutention du fumier, explique-t-elle. Côté machinerie, je bénéficie de l’aide de mon conjoint et cela permet de minimiser les dépenses fixes. Je ne possède qu’un petit tracteur dont je partage la propriété avec mon père. »

Partie d’un quota de 1100 mètres carrés, la propriétaire de la ferme Avibri en détient maintenant 1700. Le programme d’achat de quota d’Unicoop, permettant d’offrir à la relève une aide financière de 30 $ le mètre carré sur une période de cinq ans, s’est avéré très avantageux pour son entreprise. « Mon poulailler opère à pleine capacité, explique Brigitte. Une augmentation de production exigerait un agrandissement du bâtiment, une avenue que je ne souhaite pas prendre pour le moment. Je préfère miser sur l’amélioration de mon produit plutôt que l’expansion et l’augmentation du volume de production… »
 

Regard sur l’avenir
La production avicole est idéale pour concilier le travail et la famille. « J’aime la qualité de vie qu’elle procure. Même si les poulets sont moins attachants que les vaches, ils sont également moins accaparants. Il me reste du temps pour la maison et pour les enfants. »

Pour compenser, Brigitte a investi dans un troupeau de 12 vaches de boucherie qu’elle élève pour son plaisir. L’avicultrice ne regrette en rien son choix professionnel. « Diriger une telle entreprise est très satisfaisant et offre plusieurs défis, dont celui d’apprendre à faire valoir son point de vue lors des assemblées de producteurs.

D’une nature plutôt réservée et discrète, Brigitte a appris à faire sa place et à être à l’aise dans sa profession. « J’ai aussi appris à m’affirmer dans mes choix de régie. Il arrive par exemple que des options différentes me soient suggérées. Or, j’arrive maintenant à exprimer plus facilement mes décisions et ma façon de gérer l’ensemble de la ferme… »

Pour ce qui est du futur, la jeune femme est en réflexion. Son principal questionnement : « Vais-je avoir ma place dans dix ans si je garde la même taille d’entreprise? Vais-je pouvoir tirer mon épingle du jeu et réussir à maintenir la rentabilité de mon entreprise sans prendre la voie de l’expansion? » Pour le moment Brigitte fait le pari que oui. Il faudra pour cela que les plus grosses fermes demeurent solidaires des plus petites. Et, peut-être, qu’il y ait plus de femmes aux commandes!




Depuis le mois de décembre 2006, l’agricultrice de 27 ans profite d’un congé de maternité payé qu’elle passe en compagnie de sa fille Frédérike. Cybel Dubuc, productrice maraîchère au sud de Montréal, n’est retournée au travail à temps plein qu’au temps des semences, en avril.

Tout était prévu dans la convention des actionnaires, mise en place il y a sept ans lorsque Cybel et son frère Ian sont devenus partenaires de l’entreprise familiale, les Jardins I.E.C. Dubuc. Si Cybel devait un jour devenir enceinte, elle continuerait à percevoir le même salaire pendant son congé de maternité. Une clause inusitée qui reflète bien les valeurs de la famille Dubuc. Une clause qui surprend, car jusqu’à l’an passé, Cybel ne croyait pas qu’elle voudrait avoir des enfants. L’idée d’avoir à concilier travail et famille était tout simplement inconcevable.

C’est fou comme les choses peuvent changer en l’espace d’un an…

« C’est sûr que lorsqu’on a des enfants, pour les six, sept premières années, ça demande de l’organisation, ajoute Louise Riendeau, la mère de Cybel. Mais nous sommes quatre dans l’entreprise et on trouve toujours moyen de s’arranger. Quand Cybel devra quitter pour aller chercher Frédérike à la garderie, l’un d’entre nous prendra la relève. C’est ça une entreprise familiale, ça vient avec des enfants! »

« Il faut avouer qu’il y a un peu de chance dans tout ça, dit Cybel Dubuc avec un grand sourire. Accoucher au mois de décembre, au temps de l’année où c’est plus tranquille, m’a permis de prendre plus de temps de congé. On ne se le cache pas, si j’avais accouché en avril, ça aurait été différent! »

L’entreprise située à Saint-Édouard-de-Napierville, à 30 km au sud-ouest de Montréal, est spécialisée dans la production d’oignons et de carottes, commercialisés tant en gros qu’au détail. Cybel et Ian sont la deuxième génération à exploiter cette ferme où ils travaillent depuis leur enfance. Contrairement à son mari, Louise Riendeau dit qu’elle ne s’attendait pas à ce que ses enfants prennent la relève de la ferme familiale. Elle ne les a d’ailleurs pas encouragés dans ce sens ne voulant pas leur imposer le rythme de vie exigeant que demande cette agriculture moderne. S’ils n’avaient pas eu de relève, les parents croient qu’ils auraient vendu l’entreprise lorsqu’ils auraient atteint la cinquantaine.

Si la décision de Cybel et Ian a surpris les parents – agréablement, bien entendu –, ils ont néanmoins décidé d’imposer certaines conditions avant d’intégrer deux de leurs trois enfants dans l’entreprise (Eden, le troisième, a opté pour le design industriel). La première, et la plus importante probablement, était qu’ils poursuivent des études collégiales. Ainsi, Cybel et Ian ont tous deux obtenu un diplôme en Gestion et exploitation d’entreprise agricole au cégep de Saint-Jean-sur-Richelieu, une initiative soulignée avec le Prix de la formation agricole dans le cadre de l’Ordre national du mérite agricole en 2005.

« Un métier, ça se choisit avec le cœur, dit Louise Riendeau. Mais s’il se passe quoi que ce soit, une dispute ou des problèmes de santé qui les empêchent de poursuivre en agriculture, leur formation agricole – incluant la comptabilité, la gestion des ressources humaines, la vente et le marketing – leur permettra de changer facilement de métier. »
 
De gauche à droite : Roger Dubuc, Cybel Dubuc et bébé Frédérike, Louise Riendeau, Ian Dubuc et sa conjointe Julie Yelle et leur bébé Rafael, âgé de 8 mois. (absent de la
photo : Alexandre Lapointe, conjoint de Cybel)

Un travail d’équipe

La ferme de 94 hectares produit environ 1,236 million de kilos (2,724 millions de livres) de carottes et 2,835 millions de kilos d’oignons par année. Elle embauche 10 employés, surtout d’origine québécoise et mexicaine, durant les mois d’avril à la mi-novembre pour travailler dans les champs. De plus, on compte 6 employés permanents, y compris les membres de la famille.

La répartition des tâches s’est faite de façon à bien utiliser les forces des quatre associés. Ainsi, chaque personne a son champ de compétence et ses responsabilités. Roger fait les semences et est également responsable des ventes, de la réception des légumes, dont ils font l’emballage, et de l’expédition. Ian s’occupe de l’entretien des champs, Louise fait la comptabilité et s’occupe des récoltes. Quant à Cybel, en plus de sarcler les champs et d’aider à l’emballage, elle seconde Louise à la comptabilité. Son rôle principal cependant est la gestion des ressources humaines.

La gestion du capital humain est sans contredit essentielle au bon fonctionnement d’une entreprise. La tâche s’est complexifiée et lorsque la masse salariale représente un bon pourcentage des frais d’exploitation de l’entreprise, les enjeux sont grands. À l’heure où la main-d’œuvre se fait rare et de plus en plus coûteuse au Québec et en Montérégie, savoir bâtir une équipe gagnante demande du doigté. Il faut savoir planifier les tâches, motiver les employés, les former, voir à la rémunération et établir une bonne communication avec le personnel.

« Le plus gros défi c'est de faire sa place dans un milieu d'hommes, explique Cybel Dubuc. Qu’on le veuille ou non, les vendeurs qui arrivent ici demandent à parler à mon père ou à mon frère. C’est la même chose avec certains travailleurs.

Les hommes de 40 ans et plus ont de la difficulté à suivre mes directives. C’est arrivé à plusieurs reprises que mon père ait dû passer derrière moi et redire la même chose à des travailleurs mexicains avant qu’ils ne daignent s’exécuter. Quand j’appelle l’UPA pour avoir de la main-d’œuvre, je spécifie que je préfère des jeunes, car ils ont moins de préjugés. »

« Ma mère m’a appris à tenir mon bout, à faire ma place mais je dois dire que l’attitude de mon père y est pour beaucoup, ajoute-t-elle. Pour mon père, une femme peut être aussi bien qualifiée qu'un homme pour travailler en agriculture. J'ai toujours vu ma mère travailler, autant dans les champs qu’à faire de la comptabilité et là, moi, je fais pareil. On ne m’a jamais dit que je ne pouvais pas faire telle ou telle chose. J’ai toujours senti que j’avais ma place dans l’entreprise. »


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