Une soixantaine de Canadiens sont frappés par la foudre chaque année et parmi eux,
six ou sept y laissent leur vie. Devons-nous nous protéger davantage?


Nos grands-mères semblaient avoir des recommandations d’usage pour à peu près tout ce qui concerne la vie courante. Celle de Chantal Landry disait aux enfants de ne pas faire de courants d’air quand il y avait des orages, car ça pouvait faire « entrer » la foudre dans la maison. Chantal n’y prêtait aucune attention, pas plus que lorsque celle-ci disait qu’une femme qui avait ses règles pouvait paralyser des jambes si elle mettait ses pieds dans l’eau froide… Depuis l’été 2000, par ailleurs, elle se demande s’il ne serait pas temps de revoir certaines de nos croyances populaires.

Vincent Duval, le conjoint de Chantal Landry, a été foudroyé le 22 juin 2000 alors qu’il hersait sa terre.

Son conjoint, Vincent Duval, a été foudroyé le 22 juin 2000 alors qu’il hersait sa terre à Saint-Alexis de Montcalm, une zone où les frappes de foudre sont relativement moindres par rapport à d’autres régions. Il compte parmi les soixante Canadiens qui sont frappés par la foudre chaque année et parmi les six ou sept qui y laissent leur vie.

Émondeur de métier, Vincent Duval voulait profiter d’une de ses journées de congé imprévues en raison du risque d’orage jugé trop grand pour faire travailler les émondeurs près des fils électriques. De plus, le locataire d’une des terres qu’il louait venait de résilier son bail et chaque journée comptait s’il voulait finir de semer cette terre à temps. « Vincent disait que sa récolte serait perdue s’il ne terminait pas avant la Saint-Jean-Baptiste », dit Chantal Landry.

Il affectionnait particulièrement son tracteur sans cabine, un modèle des années 60. Ce n’était pas une petite pluie chaude d’été, sans vent, qui allait l’empêcher de travailler. Après s’être préparé deux thermos de café et avoir pris soin d’enlever le coussin du siège afin qu’il ne soit pas abîmé par la pluie, il part aux champs. Dans sa famille, on disait qu’un cultivateur ne courait aucun risque à être au champ lorsqu’il pleut, car les pneus du tracteur protègent de la foudre.

Il y eut deux ou trois coups de tonnerre, pas plus. L’amplitude de la décharge qui s’est abattue sur Vincent Duval était telle qu’elle a également fait éclater les pneus arrière du tracteur. La mort fut instantanée.

Le fait d’être assis directement sur du métal, que les pneus du tracteur étaient ceinturés d’acier et que le tracteur tirait une herse auraient-ils été des facteurs aggravants, se demande encore Chantal Landry?

D’après Carl Potvin, chercheur à l’Institut de recherche d’Hydro-Québec, Vincent Duval se trouvait malheureusement à être le point le plus haut dans la zone ciblée par un coup de foudre progressant vers le sol. Il n’était pas protégé, car il est faux de croire que les pneus sont un bon isolant électrique, ceinturés d’acier ou non. Une frappe de foudre typique progresse premièrement (et discrètement) vers le sol à 1000 km/s à partir du nuage chargé à quelques centaines de millions de volts. Une fois le point d'impact déterminé, l'éclair parcourt ensuite le trajet entre le sol et le nuage à une vitesse de 100 000 km/s, pavant la voie au passage d'un courant de 30 000 ampères en moyenne. La température du canal peut atteindre 30 000 °C et la puissance dissipée est de l’ordre de plusieurs dizaines de millions de watts.

Un tracteur avec cabine aurait certainement offert plus de protection. « Lorsqu’on est dans un véhicule, on est relativement bien protégé, mais ça n’a rien à voir avec les pneus : c’est le fait qu’on soit dans une cage métallique, explique M. Potvin. Si la foudre tombe sur le véhicule, le courant n’entre pas à l’intérieur parce qu’il peut être facilement conduit au sol par la structure du véhicule tout en contournant les pneus. »

« En plein champ, on est vulnérable. Il vaut mieux descendre du tracteur, s’en éloigner de plusieurs centaines de mètres et se mettre en boule pour occuper le moins de surface au sol. Si on se trouve trop près lorsque la foudre tombe sur le tracteur, on peut être affecté par ce qu’on appelle le potentiel de pas ou encore par le potentiel de touche si on est en contact avec la machine. Ce même potentiel de pas est responsable de la mort de nombreux animaux au pâturage. »

Zones à risque
Il n’y a pas plus de frappes aujourd’hui que dans les années 40, 50 ou 60 quoique les chercheurs sont unanimes à dire que les changements climatiques risquent d’augmenter le nombre d’orages violents.

Bien que la foudre se manifeste de façon aléatoire, certaines régions, en raison de leur géographie, sont frappées plus régulièrement. La zone à relativement haut risque au Québec, d’après Carl Potvin, se situe tout le long de la vallée du fleuve Saint-Laurent. Bien qu'il existe d'autres secteurs de forte activité, la vallée du Saint-Laurent jusqu'à Québec accueille favorablement les orages provenant des Grands Lacs. « Le couloir ouest-est à la hauteur de Trois-Rivières, par exemple, reçoit en moyenne 1,7 frappe par km2 par année. La zone qui couvre la Montérégie jusqu’à Sherbrooke varie entre 1 et 1,5 frappe par km2 avec quelques points chauds, dont la région de Saint-Hyacinthe. L’activité orageuse varie cependant beaucoup d'une année à l'autre. Elle peut parfois atteindre 5 ou 6 frappes par km2 par année, mais nous sommes encore bien loin de l’activité orageuse de la Floride. »

Après le décès de son mari, Chantal Landry entend parler de nombreux incidents impliquant des gens de la région de Joliette. Elle découvre notamment, grâce aux romans historiques de Micheline Dalpé, que la foudre avait souvent frappé dans cette région au siècle dernier.

« Avant qu’il n’y ait l’électricité dans les campagnes, la foudre tombait sur les granges et les maisons et souvent ça prenait en feu, explique Micheline Dalpé. Ma mère m’a assez fait peur avec les orages. Dans mes romans, je me sers des histoires qu’elle me racontait. »

Ainsi, il était commun de voir des paratonnerres sur les maisons et bâtiments de ferme autrefois. « Il l’est moins aujourd'hui, car au Québec, contrairement à l’Ontario et à bien d’autres endroits dans le monde, les gens ne sont pas tenus à avoir des paratonnerres sur leurs bâtiments, explique Guy Hudon, président de la firme L.P. Grenier. C’est une autre particularité de notre société distincte », lance-t-il en riant.

Serge Lemay, préventionniste pour le Groupe Promutuel, dit que les compagnies d’assurances n’exigent pratiquement plus l’installation de paratonnerres sur les bâtiments agricoles depuis quelques années sauf dans certaines régions plus à risque comme celle de Coaticook. « Nous ne le faisons plus, car les systèmes électriques sont plus fonctionnels et les paratonnerres peuvent parfois entraîner des tensions parasitaires. »

« Cette attitude reflète bien le folklore associé à la foudre, dit M. Hudon. Un paratonnerre bien installé ne cause pas de parasites, il peut même en éliminer. » Les systèmes électriques sont conçus pour transmettre l'énergie continue et modulée du réseau hydro-électrique et n’offrent aucune protection contre la foudre ou les surtensions.

Les producteurs et les transformateurs font de plus en plus appel à de nouveaux procédés industriels qui se servent de composantes électroniques performantes. Bien que le progrès de la technologie soit désirable, il n’en reste pas moins qu’une entreprise est souvent plus sensible aux perturbations électriques qu’autrefois.

Les paratonnerres
« L'utilisation de paratonnerres ne sert à rien si ceux-ci ne sont pas reliés convenablement à une bonne mise à la terre. Sans cela, vous risquez de créer un effet contraire, met en garde Carl Potvin. Vous attirez alors la foudre sans être prêt à la onduire de façon sécuritaire vers le sol, ce qui augmente le risque d'incendie au bâtiment plutôt que de le protéger. »

L.P. Grenier recommande à ses clients de procéder à une inspection générale tous les ans. « Il faut regarder si les connexions sont encore bonnes, si le câble est bien attaché, si les éléments mécaniques sur le toit sont bien raccordés au réseau », explique M. Hudon. La qualité des mises à la terre devrait être vérifiée à tous les trois à cinq ans, car si les sols acides augmentent la conductivité, à moyen terme ils peuvent détériorer les tiges et affaiblir les connexions.

« C’est une assurance comme l’assurance auto, poursuit-il. Si vous avez un dossier de conducteur impeccable, vous dites, je paie pour rien. Mais quand la foudre frappe et qu’on est protégé, on dit : "Ouf! On l'a échappé belle." »
 


Retour



Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés