Autrefois, une blessure grave mettait souvent fin à la carrière d’un agriculteur. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, grâce à la volonté de fer des accidentés et à l’accès à de nouvelles technologies. Le Coopérateur agricole a recueilli trois témoignages où résilience et passion se conjuguent pour faire fi du sort et, du même coup, faire honneur à l’un des plus difficiles et plus nobles métiers du monde.


Bruno Papin a l’habitude de donner des entrevues. Il vous raconte son histoire avec tellement de détachement, qu’on se sent un peu débouté. On ressent chez lui une telle joie de vivre, qu’on voit bien que pour lui, la vie est loin de s’être arrêtée le jour de son accident. Il a continué de travailler sur la ferme familiale, une exploitation laitière de 120 têtes à l’Assomption, dans Lanaudière. C’est lui qui fait les semences et s’occupe de la traite des vaches avec son père et, presque toutes les fins de semaine l’été, il parcourt la province pour participer à des tires de tracteurs antiques.

Bruno a perdu 90 % d’une jambe en 1998 alors qu’il nettoyait la benne d’une batteuse, il perd pied et tombe à genou dans la vis à grain. Seul au moment où l’accident est survenu, il doit attendre le retour de sa sœur qui était à l’école, pour qu’elle aille chercher de l’aide. « J'ai eu peur de mourir, dit Bruno. Je n'avais plus de voix tellement j’ai crié. Les pompiers ont essayé toutes sortes de manœuvres pour me sortir de là, mais j'étais entortillé dans la vis et je n'étais pas sortable; mon père a dû couper la vis avec un chalumeau. C'était le seul moyen. Après ça, un coup sorti, je me dis que je ne pourrai plus jamais marcher, que je ne serai plus jamais capable d'aller travailler sur la ferme. Car une ferme, c'est à peu près la pire job quand il te manque une jambe. Tu marches une affaire pas possible, toujours dans la bouette, tout croche, go on saute...»

L’enfer, dit-il, a été de passer un mois à l’hôpital, en plein centre-ville de Montréal. Il a dû subir trois amputations en trois semaines pour enfin venir à bout de l’infection. Du noir, il en a broyé. Il n’avait qu’une idée en tête, celle de retourner sur la ferme le plus rapidement possible. C’est là, qu’une fois assis de nouveau sur un tracteur, capable de refaire certaines activités qu’il faisait auparavant, que les choses se sont mises à aller mieux.

Apprendre à marcher à nouveau

Le processus, explique Bruno, n’est pas aussi simple qu’il n’en a l’air. Fonctionner avec une seule jambe, ce n’est pas du tout la même chose que de se tenir en équilibre sur une jambe quand on en a deux.
 
L'avenir de la ferme Bayonne est assuré grâce
à ce robot de traite.

Il faut se trouver un nouveau centre d’équilibre. « Je suis sorti de l'Institut de réadaptation en plein hiver. Mon baptême de commencer à marcher sur une jambe, je l’ai fait en plein hiver et je me suis pété la gueule d'aplomb. »

Il faut du temps pour s’habituer à une prothèse, pour être capable de monter et descendre des marches. Bruno a changé la sienne pour un modèle électronique sophistiqué, qui s’adapte aux diverses conditions de terrain que l’on retrouve sur sa ferme. Il lui est plus facile de se déplacer. Son coût élevé a cependant soulevé plusieurs interrogations à la CSST, qui fonctionne selon des critères plutôt serrés. « J’ai eu les meilleurs soins, mais j’ai dû me battre pour ma prothèse. Puisque je n'ai pas de genou, ça me prenait une prothèse à deux pentures, une au niveau de la cheville et une au niveau du genou. Une bonne prothèse, ça fait toute une différence à la fin d’une journée de travail. Il faut dire que pour moi, marcher ça demande autant d’énergie que pour quelqu’un d’autre de courir... »

Bruno dit qu’il serait facile pour lui de se décourager et de se trouver un emploi de conducteur de 10-roues. « C'est sûr qu’il y a peu de chance que je me rende à 75 ans à faire le travail que je fais. Probablement qu'à un certain moment la fatigue va me rattraper plus vite que quelqu'un qui est normal. Mais ça, je ne veux pas y penser. Pour le moment je vis ma passion : travailler en agriculture. Mon accident, ç’a été comme une deuxième naissance. Je suis peut-être né en 1978, mais ma deuxième vie, je l’ai commencé en 1998. »

Le hasard n’existe pas
En salle de réveil, la première chose que Mathieu Forget a dite à sa famille est : « Ne vous en faites pas. Dès qu'ils me mettront quelque chose qui va toucher à terre, je vais recommencer à faire ma vie comme je faisais avant. » S’il a toujours gardé bon moral, même après sa quatrième amputation depuis son accident en février 2005, c’est en grande partie grâce à Bruno Papin.

Un mois plus tôt, Mathieu avait fait la connaissance de Bruno Papin aux Forums jeunesse de La Coop fédérée et les deux s’étaient immédiatement liés d’amitié. « J'ai vu aller ce gars-là et il n'y a rien à son épreuve. Quand mon accident est survenu, je me suis dit : si lui est capable, moi aussi je le suis. »

L’accident de Mathieu est survenu lorsqu’il était en train de charger un camion de maïs dans un entrepôt avec son frère. Pressé de terminer sa journée de travail, il oublie de refermer une trappe de plancher avant d’ouvrir la suivante. Comme celle-ci est recouverte de maïs, Mathieu prend une pelle pour pousser le grain. Il fait un pas en arrière et son pied glisse dans la trappe ouverte, dans la vis sans fin. Sous la force de la vis, il fait volteface. Son frère qui était à ses côtés se précipite pour couper le moteur. « J'ai été chanceux dans ma malchance, je ne suis pas resté pris comme Bruno dans la vis et je n’ai presque pas perdu de sang. Quand ça a arrêté de tirer, j’ai été capable de me sortir la jambe sans être obligé de la couper ou de couper la vis. »

L’attitude et la force de caractère de Mathieu ont surpris les médecins. Il a dû insister pour qu’ils l’amputent en haut de la première fracture, dans du tissu qui est sain afin d’éviter que la gangrène s’y remette à nouveau, afin de raccourcir le temps de guérison. Une bonne décision qui a fait en sorte qu’il a pu conserver son genou. « J’avais peur de tomber fémoral comme Bruno et c’est ce qui m’attendait si l’infection continuait. Comme c’est là, j’ai une amputation tibiale et je m’en sors assez bien. Je n'ai pas eu vraiment besoin d'adapter grand-chose sur ma ferme. J'ai même pu garder ma voiture qui est manuelle... »
 
Mathieu Forget et Bruno Papin

L’avis de l’assureur

Quatorze ans après son accident, François Bérard est une preuve tangible que l’on peut surmonter l’adversité, mais son parcours n’a certainement pas été facile. S’il avait écouté le représentant en assurance venu lui rendre visite après son accident pour lui faire passer des tests d’aptitudes, il serait présentement en train de réparer des appareils photo dans un magasin d’un centre commercial. « Ils voulaient me trouver une job à l’intérieur d’une bâtisse, dit François. Dans une affaire de même, je serais mort. Je n'aurais jamais été capable de rester là. »

L’accident de François est survenu lorsqu’il pelletait du maïs trop humide dans une boîte à grain qui sous la manœuvre a basculé. François se retrouve K.-O., au plancher. Il est vivant, mais sérieusement blessé; la porte de la boîte a atterri sur le bas de son dos. Il souffre d’une hémorragie interne, le foie et la rate ont été atteints et la colonne vertébrale fracturée. Les médecins réussissent à se servir de morceaux d’os du bassin pour lui réparer la colonne, mais François n’a plus aucune sensibilité cinq centimètres sous le nombril et doit désormais se déplacer en fauteuil roulant.

En janvier 1994, il entre à l'Institut de réadaptation de Montréal, où les ergothérapeutes et les physiothérapeutes lui apprennent à s’habiller, à mettre ses souliers, à faire sa toilette personnelle, à fonctionner sans jambes. Son but est d’avoir son congé avant Pâques, à temps… pour assister au Salon des machineries agricoles à Montréal.

Pendant ce temps, François entreprend des recherches pour déterminer s’il sera capable de continuer de travailler sur la ferme. « J'ai parlé de ça avec le monde et il est arrivé un gars qui était en fauteuil roulant lui aussi, dit François. Il avait été dans l'Ouest et avait vu un lift qui se pose dans la boîte d’un camion, qui te prend dans ton siège de pick-up et qui t'amène jusqu'à la porte du tracteur en te servant d’une télécommande. Moi, dès qu’il m’a parlé de ça, j’ai tout de suite accroché. »

La commande pour l’élévateur hydraulique a été passée avant même que François ne quitte l’Institut. À la fin d’avril, il avait recommencé à conduire un tracteur. « J’ai appelé le boss de l'IRM pour lui demander comment obtenir une subvention pour faire payer mon bras pour conduire, dit François. Il m'a dit, ça fait combien de temps que tu as eu ton accident? Je lui ai dit que c'était arrivé au mois d'octobre de l'année passée. Et tu es rendu que tu conduis ton tracteur et là tu veux conduire ton pick-up? Il y en a à qui ça prend trois ans avant que… Et là j'ai dit que six mois c'était trop long. J'étais quelqu'un qui avait toujours été dehors dans le champ et j’étais pressé d’y retourner. »
 
François Bérard peut rejoindre tous les outils dont il a besoin pour effectuer des réparations d'équipement.

« Aujourd’hui, aussitôt qu'il y a un tracteur qui part, c’est moi qui suis dessus. À moins que ce soit bien spécial. Je m’occupe de labourer, de préparer le terrain, de semer à l'occasion quand il y a quelqu'un pour m'emplir mes affaires. L'été, quand c’est le temps de faire les foins, c'est moi qui fauche et presse les balles. L’hiver, je fais beaucoup de réparation dans le garage. J'ai une table adaptée à ma hauteur avec tous mes outils. C'est comme ça que je suis venu à bout de passer au
travers de toute la patente… en travaillant. »

Répercussions financières

François vivait presque entièrement des revenus générés par son entreprise spécialisée dans la vente d’équipement de ferme. Copropriétaire de la ferme familiale, une ferme laitière possédant 50 kilos de quota et 186 hectares (460 acres) en grande culture, où la majeure partie des revenus était réinvestie dans l’entreprise, François n’en tirait que l’équivalent du salaire minimum.

En tant que propriétaire exploitant d’une ferme, François n’était pas couvert par la CSST. Il avait cependant opté plusieurs années plus tôt, pour une assurance-invalidité comme propriétaire d’entreprise. Pour la perte de l’usage de ses jambes, on lui remet un chèque de 100 000 $. L’affaire se règle rapidement. Quant à l’assurance-prêt, prise avec son prêteur hypothécaire, tel n’est pas le cas.

Une fois de retour à la maison, il reçoit un appel téléphonique lui annonçant que trois représentants de la Caisse populaire s’en viennent lui parler. L’offre ne représente que 40 % du montant auquel François et son gérant de Caisse estiment qu’il aurait dû avoir droit.

« Aussitôt que tu es de retour chez toi, en fauteuil roulant, les assurances disent que tu es apte à travailler, dit François. Tes hypothèques assurées, ils arrêtent de les payer et ils te disent “débrouille-toi”. Mais moi je n’étais pas encore prêt. Mon commerce est tombé à zéro parce que ça faisait six mois que je ne vendais plus rien et que mes clients sont allés s'approvisionner ailleurs. J'étais seul dans cette business-là et c'était moi qui l’opérais. En réalité, je n'avais plus rien devant moi. J'avais ma femme qui travaillait à 8 $ l'heure. Tu fais quoi pour payer l’hypothèque, plus un camion, une auto que tu n'as pas fini de payer? »

De plus, comme il n’est pas possible d’adapter la résidence familiale, une vieille maison à deux étages, François doit la vendre et se faire construire une nouvelle maison, mieux adaptée à ses besoins. La décision lui permet d’accéder à la subvention pour la construction d’une maison neuve pour personnes handicapées, évitant ainsi une attente d’environ deux ans pour ceux qui désirent transformer un bâtiment existant.

« Si je n'avais pas eu mon commerce avant et l’assurance de 100 000 $ pour la perte des jambes, ça aurait été pas mal plus difficile. Il aurait fallu que je vende là-bas avant de bâtir ma maison. Avec mon assurance et la vente de mon autre propriété, j'ai au moins clairé ma maison. »

L'Association des personnes handicapées de Joliette a été d’une aide précieuse pour obtenir les subventions nécessaires à l’adaptation de son camion, à celle de la batteuse puis de son tracteur. L’élévateur hydraulique de 20 000 $, qui lui permet de se déplacer de façon autonome, a également été couvert à 70 % par la subvention permettant l’adaptation de véhicules.

Afin de monter à bord de son tracteur, François Bérard doit positionner la chaise roulante, qui repose sur un monte-charge hydraulique installé dans la boîte de son camion, à côté de son siège. Il se glisse de façon latérale pour monter sur celui-ci et se sert d'une télécommande pour atteindre la porte du tracteur où il utilisera la force de ses bras pour transférer de siège une fois de plus.

Un robot de traite
« Nous avons sérieusement pensé à vendre le troupeau quand un de mes frères s’est retiré de l’entreprise, dit François. Nous n’étions plus que deux et mon frère était seul à se taper la traite, car pour moi, c’était impossible en fauteuil roulant. Nous avons eu des employés pendant un bout quand j'étais accidenté, mais la fin de semaine nous n'avions jamais le même trayeur et ça causait toujours des problèmes. Puis on a entendu parler du robot en 2000, lors de conférences dans la région. Le représentant est venu au printemps 2001 et au mois de décembre de la même année nous l'avons acheté. »

Mais le robot n’aura été en opération que cinq mois avant que l’étable et toutes les vaches ne passent au feu en juillet 2002. Seuls les veaux et les taures d’élevages, logés dans le bâtiment voisin, ont survécu. Plusieurs leur suggèrent de vendre leur quota et de prendre leur retraite, mais à 45 et 36 ans respectivement, il n’en est pas question. François et son frère Clément décident de rebâtir. Ils optent pour un bâtiment à aire ouverte et remplacent le robot de traite qui avait été détruit dans l’incendie.

L’appui de la CSST
Après l’accident de Mathieu Forget, un ergothérapeute se rend à la ferme pour évaluer son milieu de travail et les tâches qui lui incombaient, reliées à la gestion du troupeau laitier.

Il estime que la traite des vaches occupe environ 40 % de son temps et qu’il faut trouver une façon de surélever les vaches, car en utilisant un petit banc son dos serait fini à 35 ans. « Je lui ai dit, ça existe, reprend Mathieu. Ça s’appelle un salon de traite. As-tu 250 000 $ à mettre là-dessus? Il a dit, fais-nous faire des soumissions. »

Normalement la politique de la CSST est d’adapter le bâtiment afin de permettre à l’accidenté de reprendre ses activités. L’option d’un salon de traite demandait qu’une rallonge soit faite au bâtiment original qui datait des années 20 et qui avait été rallongé à la fin des années 60, un vrai casse-tête au sujet des pentes de plancher.

« L’architecte a dû leur dire qu’ils étaient mieux d’investir dans un robot plutôt que de rénover l’étable parce qu’à la fin, c’est ce qu’ils ont fait », explique Mathieu. Le projet s’est avéré très ambitieux. Les travaux entrepris en novembre se sont terminés en janvier 2007 sans que les vaches ne quittent l’étable, bien que la traite du soir a souvent été retardée parfois jusqu’à 23 h 30. « Le robot, c'était la meilleure alternative pour pouvoir garder les vaches, dit Mathieu. Je ne suis pas certain qu’on aurait pu les garder autrement. Mon grand-père venait encore tirer les vaches à 70 ans et nous voulions qu'il ralentisse. Avec la grandeur de nos terres, mes parents et mon oncle n'avaient plus de congés. Le cancer de mon frère avait recommencé et moi j'étais encore sur le carreau. Ils se retrouvaient trois pour exploiter une entreprise faite pour cinq ou six.»

Les enjeux
Bruno souhaite prendre la relève de la ferme familiale avec son frère, toutefois il a besoin d’outils pour physiquement être capable d’y arriver. Un robot de traite lui permettrait de s’occuper du troupeau laitier, mais le projet est impossible sans aide financière. Si son accident avait eu lieu l’an passé, lui aussi aurait probablement obtenu gain de cause et bénéficié d’un système de traite automatisé. Son accident est cependant survenu quelques années avant que cette technologie ait fait ses preuves.

Bruno fera une nouvelle demande auprès de la CSST cet automne pour faire réévaluer son dossier. Si d’une part la Commission doit veiller au grain pour qu’il n’y ait pas d’abus des fonds publics, de l’autre son mandat est d’adapter l’environnement des travailleurs victimes d’un accident de travail. À une époque où le nombre d’agriculteurs périclite, où la relève rarissime compromet l’avenir de l’agriculture, le Québec peut-il réellement ne pas aider un jeune producteur aux prises avec un tel problème?
 



Connu comme Barabas dans la Passion dans la région de Joliette, François Bérard s’est toujours débrouillé pour obtenir tout ce dont il avait besoin et il dit en riant que même sans rampe d’accès, il est toujours arrivé à entrer partout. « S’il y a un escalier à monter, il y a toujours quatre paires de bras qui se portent volontaires et soulèvent mon fauteuil roulant… » Il sait fort bien que tel n’est pas le cas pour d’autres ailleurs au Québec.

Voilà pourquoi il s’est joint à Claude Daigneault du Conseil canadien des agriculteurs handicapés et il travaille à la mise en place d’un réseau d’entraide pour les agriculteurs handicapés ici, comme il en existe dans d’autres provinces. En plus de fournir de l’information, leur but est d’offrir des idées et des plans à ceux qui veulent adapter de la machinerie ou des véhicules qui sauront mieux répondre à leurs besoins. Ils participent également à la mise en place d’un registre national des agriculteurs handicapés qui ensemble pourront faire avancer des dossiers chauds et faire pression auprès des gouvernements et des organismes de prêts, comme La Financière agricole.

À titre de porte-parole, François est souvent invité à partager son expérience lors de soirées agricoles. Faisant suite à un de ses témoignages, on raconte son accident dans diverses revues agricoles et il reçoit un appel de l'Ontario, d’un distributeur de boîtes à grains qui voulait être en mesure de dire à ses clients comment attacher les boîtes pour éviter de tels accidents. Il est surpris de la portée de son message, mais il a maintenant la preuve que c’est en intervenant que les choses peuvent changer.

Il félicite l’initiative de l’UPA pour son approche sur la prévention des accidents de ferme. Leur deuxième vidéo de prévention, concernant le danger des pièces en mouvement, est bien réussi. « Il y a de l’émotion dans l’air quand on présente la vidéo, et quand on a terminé on pourrait entendre une mouche voler dans la salle, dit Annie Gagnon, conseillère en prévention. Puis, tout le monde se met à parler en même temps, certaines des pratiques dangereuses qu’ils ont vues sur la vidéo, eux aussi les ont déjà fait à un moment ou à un autre… »

« Les gens sont beaucoup plus conscients des dangers sur la ferme qu’autrefois, mais il ne faut pas cesser de répéter pour autant », dit Claude Lemieux, directeur de la Division machinerie agricole pour le réseau Unicoop. Des protecteurs de vis à grain enlevés, des enveloppes de PTO brisées qui ne sont pas remplacées, il en voit régulièrement. « Si la machinerie usagée n’est pas sécuritaire, nous la vendons uniquement pour les pièces, dit-il. Mais si elle est fonctionnelle, on se doute bien que les agriculteurs vont travailler avec, même s’ils ont beau te dire le contraire. Ils s’exposent à des risques énormes et de plus, ils travaillent tôt le matin jusqu’à tard le soir, souvent dans des conditions où ils sont extrêmement vulnérables. On a les bras attachés derrière le dos, on est comme l’arbitre et le juge. »

Les trois familles rencontrées dans le cadre de ce reportage disent qu’elles ont songé à vendre, du moins le troupeau laitier dont la gestion est très exigeante physiquement. Ils ont cependant décidé d’attendre pour voir « comment les choses allaient se placer ».

Sage décision, selon la psychologue Pierrette Desrosiers, qui est également la conjointe d’un producteur agricole. « Sur le plan physique, perdre un membre ou l’usage de l’un de ses membres réduit l’autonomie d’une personne et ça prend du temps avant de déterminer ce qu’on est encore capable de faire. Sur le plan économique, il faut faire face aux coûts qu’un accident grave peut engendrer, comme des achats d’équipement ou des adaptations de véhicules. Et, sur le plan psychologique, la personne doit se construire une nouvelle image corporelle. »
 

Le processus prend du temps. Il demande que la personne fasse le deuil d’un idéal que l’on ne pourra jamais atteindre et qu’elle en trouve un autre. Il faut cependant réaliser que chaque personne vit ces étapes différemment, à sa vitesse.

« Avec du recul, on pourrait regretter d’avoir vendu ses terres ou son exploitation. Il faut éviter
de prendre de telles décisions sur le coup de l’émotion et d’agir trop rapidement. »


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