Voici
le deuxième d’une
série de trois reportages
portant sur le brûlant
conflit entre les deux plus
puissants lobbies albertains,
celui du bœuf et celui
de l’industrie du pétrole
et du gaz. L’enjeu :
l’eau! Certains producteurs
et résidents ruraux
n’hésitent pas
à qualifier leur province
de « pétro tyrannie
».
Ma vache pissait le sang par
les yeux, la bouche, le nez,
les oreilles et le derrière.
Elle labourait son ventre
avec ses sabots pour essayer
d’y éteindre
le feu. Mon vétérinaire
n’a jamais vu ça
en vingt ans de métier!
» raconte Dale Zimmerman.
Le timide éleveur de
vache-veaux décrit
l’agonie d’une
de ses bêtes lors de
l’assemblée de
l’Alberta Surface Right
Federation en novembre dernier.
Deux cents personnes sont
suspendues aux lèvres
du producteur dans un hôtel
de Camrose, une ville au centre
de l’Alberta et épicentre
de la sécheresse de
2002.
Dale Zimmerman a perdu treize
vaches et un cheval depuis
septembre 2005. L’analyse
post mortem d’un laboratoire
du ministère albertain
de l’Agriculture faite
sur un des animaux conclut
à un empoisonnement
alimentaire dû à
une moisissure du foin contenant
du mélilot. L’éleveur
n’y croit pas. D’abord
parce que le vétérinaire
du labo a disséqué
une vache à tête
rouge et blanche alors que
sa bête avait une tête
noire et blanche, d’où
le doute de ne pas avoir fouillé
dans les tripes du bon animal.
Ensuite, parce que ses balles
rondes ne contiennent qu’une
infime trace de mélilot
blanc, car la plante fourragère
ne pousse pratiquement pas
dans ses champs.
Dale Zimmerman pense plutôt
que ses bêtes sont mortes
après avoir bu de l’eau
potentiellement contaminée
par le forage d’un puits
de gaz naturel de charbon
(GNC) creusé sur un
ranch voisin à 1,5
kilomètre de sa ferme.
Les analyses de laboratoire
indiquent entre autres que
le taux de méthane
contenu dans l’eau de
ses puits est passé
de 0 à 75 800 parties
par million, transformant
son eau potable en un cocktail
explosif.
Privée de l’indispensable
liquide, une partie du troupeau
a brouté de la neige
tout l’hiver pour étancher
sa soif. Du coup, l’éleveur
albertain s’est aussi
retrouvé sur un pied
d’égalité
avec une productrice du tiers
monde. Quatre fois par semaine,
il se rend au village voisin
de Wetaskiwin, situé
à 35 kilomètres
de sa ferme, chercher de l’eau
potable pour subvenir aux
besoins domestiques de sa
famille.
La compagnie responsable du
forage du puits, Quicksilver
Resources Canada, nie toute
responsabilité. Dans
la salle bondée de
l’hôtel Horsemen,
un fonctionnaire de l’Alberta
Energy Utilities Board (AEUB),
un organisme quasi judiciaire
chargé de réglementer
l’industrie pétrolière,
suggère à l’éleveur
de faire réhabiliter
les puits de sa ferme et de
sa maison. L’éleveur
pourrait en effet bénéficier
d’une aide pour réhabiliter
ses puits contaminés
ou en faire creuser de nouveaux.
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Comme
au tiers monde! Dale
Zimmerman n’a
plus d’eau potable
sur sa ferme.
Une partie du troupeau
s’abreuve de
neige. L’éleveur
veut poursuivre la
compagnie qui a foré
un puits de gaz naturel
de charbon (GNC) chez
un voisin. L’enquête
du ministère
de l’Environnement
de l’Alberta,
la première
impliquant du GNC,
n’est toujours
pas complétée.
|
L’opération coûte
entre 5000 $ et 15 000 $ par
puits remboursable en partie
sur présentation de
factures. Depuis 2002, 99
résidents ruraux ont
perçu près de
570 000 $ de dédommagements
en faisant valoir leur cause
auprès du Farmers Advocate
of Alberta, un organisme qui
dédommage les propriétaires
terriens pour la perte de
leurs puits prétendument
imputée à l’industrie
du pétrole et gaz.
« Malgré notre
nom, nous ne représentons
pas légalement les
producteurs, mais nous agissons
à titre de médiateur
», spécifie d’emblée
Jim Kiss, son président,
en ajoutant que « les
producteurs sont libres de
poursuivre la compagnie en
cour pour obtenir plus de
compensations. Mais il est
difficile d’établir
la preuve, car la science
n’est pas exacte ».
M. Zimmerman a engagé
5000 $ en frais d’avocat
pour poursuivre la compagnie.
Dans l’éventualité
où il gagnerait le
procès, « cela
ne me rendra pas mon eau »,
dit-il. Quant à la
réhabilitation de ses
puits, aucune des trois compagnies
contactées spécialisées
dans le domaine n’a
le temps de s’occuper
de son cas en raison du boom
économique. De plus,
le boulot est dangereux. En
mai 2006, un producteur et
deux employés d’une
compagnie ont été
sérieusement blessés
par l’explosion d’un
puits contaminé au
méthane, converti en
véritable bombe.
Dans la salle du Horsemen,
un autre agriculteur lance
d’une voix forte, sans
l’aide du micro : «
On peut remplacer un puits,
mais comment allez-vous remplacer
un aquifère? »
Les deux représentants
du gouvernement albertain
présents à cette
réunion sont restés
muets.
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Quatre
fois par semaine Dale
Zimmerman se rend
au village pour acheter
chaque fois 757 litres
(200 gallons) d’eau
potable afin de subvenir
aux besoins domestiques
de sa famille.
À moins
40 °C,
il faut dégeler
la valve du tuyau
pour pouvoir acheminer
le liquide vital à
la maison.
Ce n’est pas
une sinécure!
|
Une situation explosive
Les formidables réserves
de pétrole contenues
dans les sables bitumineux
confèrent peut-être
à la province le titre
« Alberta saoudite ».
Mais le boom économique
albertain repose en fait sur
l’exploitation de gaz
naturel. La hausse de son
prix, de 2 $ par gigajoule
en 1996 à plus de 12
$ en 2005, un record, a permis
aux compagnies et trusts d’engranger
des profits historiques (1
gigajoule de gaz permet de
faire cuire 2 500 hambourgeois).
Les gouvernements provincial
et fédéral ne
restent pas sur leur soif.
En 2006, par exemple, les
redevances perçues
par le gouvernement albertain
pour l’exploitation
gazière (8,34 milliards
$) sont plus de cinq fois
supérieures à
celles du secteur pétrolier
(1,46 milliard $). Toutefois,
selon l’Office national
de l’énergie
du Canada, les inventaires
de gaz naturel facilement
accessibles sont presque à
sec. Et l’industrie
albertaine se tourne vers
un nouveau Klondike, le gaz
naturel de charbon (GNC) qui
est au gaz ce que sont les
sables bitumineux au pétrole.
Le GNC est le résultat
de la décomposition
de tourbes et autres matières
végétales. Craint
des mineurs du monde entier
ce GNC, mieux connu sous le
nom de grisou, consiste en
du méthane presque
pur. Et en Alberta, la situation
entre les agriculteurs et
l’industrie est devenue
aussi explosive que le méthane
lui-même. Car les deux
grands gisements de GNC se
trouvent non seulement tout
près de la surface
des meilleures terres agricoles,
mais aussi dans les régions
les plus densément
peuplées.
Brûlée
dans sa douche!
Depuis septembre 2005, Fiona
Lauridsen se retrouve plongée
dans la même situation
que Dale Zimmerman. Ses vaches
refusent de boire. L’eau
du boyau d’arrosage
et celle qui coule des robinets
de la maison pétille
comme un 7-Up. Et si on craque
une allumette tout près
du liquide vital, il prend
en feu!
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|
«
Tous les membres
de ma famille ont
eu une grave réaction
cutanée en
prenant une douche
juste avant la messe
de minuit. Dans une
autre province, il
y aurait une enquête
de santé publique!
» soutient Fiona
Lauridsen, une agricultrice
de Rosebud, qui n’a
plus d’eau potable.
Le ministère
albertain de l’Environnement
mène toujours
l’enquête
pour savoir d’où
provient la contamination.
Et depuis février
2006, la compagnie
Encana lui livre de
l’eau à
titre de « politique
de bon voisinage ».
|
Les analyses de l’eau
de la ferme des Lauridsen
réalisées par
le ministère de l’Environnement
de l’Alberta révèlent
qu’elle contient une
quantité phénoménale
de méthane. Le méthane
peut se retrouver de façon
naturelle dans les puits artésiens
à cause de la géologie
du sous-sol albertain. Mais
l’ex-technicienne en
chimie indique que son eau
contient aussi des produits
chimiques utilisés
par l’industrie pour
forer des puits et extirper
du pétrole et du gaz
des entrailles de la Terre.
« Tous les membres de
ma famille ont eu une grave
réaction cutanée
en prenant une douche juste
avant la messe de minuit.
Si cela s’était
produit ailleurs, il y aurait
une enquête de la santé
publique! » raconte
la productrice de bœufs
qui cultive 1400 hectares
à Rosebud, un hameau
tranquille d’une centaine
d’habitants situé
dans le corridor achalandé
entre Calgary et Edmonton.
La plupart des 50 000 producteurs
agricoles albertains cohabitent
avec un ou plusieurs puits
de pétrole ou de gaz
sur leur ferme. Le sol de
la province est perforé
de 350 000 puits conventionnels
comme une pelote d’aiguille.
Et les redevances versées
par les compagnies aux producteurs
constituent un revenu d’appoint
intéressant dans un
secteur gravement touché
par les crises successives
de la vache folle ou des prix
en yo-yo du blé ou
du canola.
Toutefois, Fiona Lauridsen
se demande aujourd’hui
si la rente provenant des
puits GNC installés
par la multinationale canadienne
Encana sur ses terres compense
vraiment pour la perte de
l’indispensable liquide
: 1000 $ par puits lors de
l’installation, suivis
d’une rente de 350 $
par année. «
Que voulez-vous que l’on
fasse sur une ferme sans eau?
» dit-elle.
Jessica Ernst, sa voisine,
sympathise. Son eau bouillonne
et s’enflamme aussi
en craquant une allumette
à la surface. Mme Ernst,
une consultante en environnement
dans l’industrie du
pétrole et du gaz,
qui cumule 20 ans d’expérience,
soutient qu’un des quelque
200 puits GNC forés
par Encana autour de Rosebud
a contaminé l’aquifère
régional. Il aurait
du coup ruiné son propre
puits artésien, celui
de Fiona Lauridsen et d’une
autre voisine, Debbie Signer,
une mère monoparentale
qui a investi toutes ses économies
dans un gîte touristique
situé en marge du village
dont les habitants comptent
sur le tourisme pour faire
tourner l’économie
locale.
Encana pointée du doigt
« Ces cas sont toujours
sous enquête par le
ministère de l’Environnement
de l’Alberta. Mais à
ce jour aucune analyse d’eau
de puits n’indique une
contamination par notre industrie
ou Encana », explique
Leanne Deighton, porte-parole
d’Encana, le plus gros
producteur de gaz naturel
indépendant en Amérique
du Nord dont la valeur aux
livres est d’environ
30 milliards $. En 2004, l’État
du Colorado aux États-Unis
a condamné la multinationale
canadienne à une amende
de 371 200 $ US pour avoir
contaminé un petit
cours d’eau, soit la
plus sévère
amende infligée par
cet État à une
compagnie de pétrole
et gaz. « La compagnie
a été condamnée
pour avoir mal exploité
un puits conventionnel, pas
un puits de GNC », spécifie
toutefois Brian Macke, directeur
de la Colorado Oil and Gas
Environment Commission.
Encana, dont le siège
social est à Calgary,
possède 700 000 hectares
de concession en plein cœur
de l’Alberta et est
à la tête de
la révolution GNC au
pays du bœuf. De 2004
à 2007, le Goliath
énergétique
y a décuplé
sa production. « Lors
de la signature de mon contrat
en décembre 2005, Encana
ne m’a jamais informé
qu’elle creusait un
puits GNC sur mes terres.
J’ai commencé
à être sérieusement
préoccupé pour
mon eau quand j’ai su
ce qui se passait aux États-Unis
lors d’une réunion
au village », explique
Kevin Niemi, un producteur
de grandes cultures de Terrington
qui tente de renégocier
son contrat.
«
Il y a eu des cas
de contamination d’eau
aux États-Unis
due à l’exploitation
de GNC. Mais les gisements
de charbon n’ont
pas tous été
créés
égaux. La situation
en Alberta est fort
différente.
C’est comme
comparer un camion
Ford avec une Lamborguini
», affirme Mike
Dawson, président
de la Société
canadienne des producteurs
de gaz non conventionnel
(SCPGNC). Créée
en 2002, la société
regroupe tous les
gros joueurs du secteur
de l’énergie
: Shell, Nexen, Apache,
Quicksilver Resources
Canada, etc. Selon
M. Dawson, géologue
de formation, les
puits de GNC sont
forés dans
les filons de charbon
de façon à
protéger les
puits artésiens
et le procédé
de fracturation pour
stimuler la production
de gaz naturel fait
appel à de
l’azote liquide,
un gaz que tout le
monde respire. De
plus, lorsque les
compagnies puisent
parmi les milliers
de produits chimiques
– émulsifiants,
lubrifiants, anticorrosion,
agents moussants –
pour forer et stimuler
la production des
puits conventionnels
à grande profondeur,
elles le font selon
les règles
de l’art afin
de protéger
les aquifères.
Cet avis est loin
d’être
partagé par
tous.
Comme un blaireau
fanatique
« Le développement
de GNC a été
fulgurant ces dernières
années sans
savoir quels sont
les impacts sur l’eau
souterraine et sans
aucune réglementation
adéquate pour
protéger les
propriétaires
terriens »,
maintient le critique
libéral en
matière d’environ-nement,
David Swann. |
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L’eau
de Jessica
Ernst
s’enflamme!
La consultante
en environnement
croit qu’Encana
a ruiné
l’eau
de son puits
artésien
ainsi que
l’aquifère
régional. |
|
Plus de 500 000 Albertains
puisent leur eau dans des
puits artésiens comme
autant de pailles dans un
verre d’eau.
Depuis 2003, plus de 7000
puits de GNC ont été
forés et on envisage
d’en creuser 50 000
d’ici dix ans. En mai
2006, quatre ans après
les premiers forages de GNC,
le ministère de l’Environnement
de l’Alberta a instauré
un nouveau règlement
qui oblige les compagnies
à effectuer des tests
de l’eau des puits artésiens
des résidents voisins
des forages, même si
certaines entreprises le faisaient
de façon volontaire.
« Cela va nous permettre
de comparer la composition
et la qualité de l’eau
avant et après les
forages. S’il y a un
changement, le propriétaire
pourra porter plainte »,
indique Sherri-Dawn Annett,
du ministère albertain
de l’Environnement.
Ce même ministère
a enquêté jusqu’ici
55 plaintes de citoyens qui
soupçonnent les forages
de GNC d’avoir contaminé
leurs puits. Dix cas ont été
résolus sans qu’aucune
évidence ne lie ces
forages à la contamination
des puits. Les résultats
des enquêtes de M. Zimmerman
et des propriétaires
Jessica Ernst, Fiona Lauridsen
et Debbie Signer, qui devaient
être prêts à
la fin février 2007,
n’étaient toujours
pas disponibles.
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Debbie
Signer, propriétaire
d’un gîte
touristique a dû
écrire à
l’ex-premier
ministre Ralph Klein
pour que le gouvernement
continue à
lui livrer de l’eau
potable après
la possible contamination
de son puits par les
forages de la compagnie
Encana dans la région.
Le ministère
albertain de l’Environnement
enquête toujours
sur la cause de cette
contamination. |
C’est que le gouvernement
du tout nouveau premier ministre
conservateur de l’Alberta,
Ed Stelmach, lui-même
un producteur agricole, est
bien embêté.
À la demande du ministère
de l’Environnement,
l’expert en gaz naturel
de l’Université
de l’Alberta, le Dr
Karlis Muellenbachs a analysé
200 échantillons d’eau,
dont ceux des trois résidentes
de Rosebud ainsi que l’eau
de puits de Dale Zimmerman.
Ces tests « d’isotopes
» développés
par le géochimiste
permettent de comparer les
gaz provenant de différentes
formations géologiques
avec ceux contenus dans les
échantillons d’eau.
Pour cet expert, il ne fait
pas de doute que soixante-dix
ans d’exploitation pétrolière
couplés à la
recherche sismique, qui fait
appel entre autres au dynamitage
pour repérer les formidables
gisements de carbone, ont
secoué le sous-sol
albertain.
« Je suis certain que
l’industrie pétrolière
a contaminé l’eau
dans le passé par le
forage de puits conventionnels
», dit-il. Quant au
nouveau filon gazeux : «
J’ai analysé
la composition des gaz contenus
dans l’eau de M. Zimmerman
après la contamination,
mais je n’avais pas
d’échantillon
avant. Selon mon expérience,
il est possible qu’elle
ait été contaminée
par le puits GNC voisin, mais
je ne peux pas le prouver
», explique le scientifique
en entrevue téléphonique,
conscient que ses paroles
constituent un brûlot
politique.
D’après Jessica
Ernst, la nouvelle mesure
gouvernementale de tests d’eau
obligatoires comporte une
lacune grossière puisqu’elle
n’oblige pas les compagnies
à analyser l’eau
de leurs propres puits pour
des fins de comparaison, ni
à rendre cette information
publique. « Le gouvernement
albertain n’exige pas
des compagnies qu’elles
fournissent la liste des produits
chimiques qu’elles utilisent
pour forer leurs puits et
stimuler la production de
gaz naturel. Ce test permettrait
d’identifier de façon
certaine la source de la contamination
de nos puits artésiens
et des aquifères.
C’est
comme si un policier
de la GRC prenait
une empreinte digitale
à la banque
où a eu lieu
le vol, mais refuse
de prendre l’empreinte
du suspect. Comment
pouvez-vous établir
la preuve? »
De son côté,
le critique libéral,
David Swann, demande
au gouvernement conservateur
provincial, au pouvoir
sans interruption
depuis 35 ans, la
création d’une
commission d’enquête
scientifique indépendante
pour étudier
la possible contamination
de l’eau souterraine
provoquée par
les forages de l’industrie
pétrolière
tant des puits conventionnels
que des puits GNC.
« Le gouvernement
refuse, car il a peur
d’être
poursuivi en recours
collectif, comme les
compagnies de tabac
», dit-il. |
|
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Inquiet
pour son eau
potable, Kevin
Niemi tente
de renégocier
son contrat
avec Encana.
Pour le producteur,
le puits de
GNC sur sa
ferme est
comme la pointe
d’un
iceberg, le
danger est
sous la surface. |
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Envisager l’exil
Les frères Glenn et
Gary Norman ont un puits conventionnel
de pétrole sur leur
terre depuis des lustres et
qui ne leur a jamais causé
un seul mal de tête.
Mais pas question de laisser
une compagnie y forer un puits
GNC. « On peut démentir
l’expression que l’eau
coule sur le dos d’un
canard! Celui qui a plongé
dans notre étang n’est
jamais remonté à
la surface », racontent
les deux ex-joueurs de football
qui ont repris la ferme paternelle.
En avril 2006, les deux colosses
ont noté un changement
graduel de couleur dans un
de leurs étangs pour
devenir d’un vert phosphorescent
après le forage d’un
puits GNC chez un producteur
voisin. Bêtes sauvages
et vaches ont cessé
de s’y abreuver. Et
ce qui ressemblait à
de la morve flottant à
la surface était en
fait des escargots fuyant
leurs carapaces. « On
n’a pas de preuves,
mais ce puits GNC est la seule
chose qui a changé
dans notre environnement.
C’est comme un iceberg,
le danger est sous la surface.
»
À titre de président
du Wheatland Surface Rights
Group, Glenn Norman recommande
aux quelque 300 familles de
l’association qui regroupent
400 000 hectares de terre
cultivables de payer eux-mêmes
les laboratoires accrédités
de leurs choix pour réaliser
les analyses d’eau de
leurs puits. Les deux colosses
prévoient dépenser
6000 dollars par année,
à leurs frais, pour
faire analyser l’eau
de leurs puits et de leurs
étangs, car en cas
de poursuite légale,
ils ne font pas confiance
« ni aux données
recueillies et payées
par l’industrie, ni
à celles du gouvernement
».
Pour le moment, les créanciers
agricoles ne font pas de distinction
de risque entre les puits
de GNC et les puits de pétrole
et gaz conventionnels. «
Les puits situés sur
une ferme, quel que soit leur
type, font partie des risques
d’affaires au même
titre que l’ESB l’est
à l’élevage
de bœuf », explique
Don Anderson, gérant
de Financement agricole Canada
à Lethbridge. Le banquier
ajoute que, lors d’un
désastre environnemental,
les compagnies propriétaires
de puits défectueux
sur une ferme sont tenues
par la loi de décontaminer
les lieux et de leur rendre
leur aspect original.
Mis au courant de la situation
des frères Norman,
M. Anderson, pour qui leur
étang est passé
en un clin d’œil
d’un actif à
un passif, indique que, dans
ce cas précis, en l’absence
de preuves envers la compagnie
soupçonnée,
les frais de décontamination
incombent au producteur.
« Nous pourrions prêter
l’argent en refinançant
le prêt de l’entreprise
de façon à ce
que le producteur continue
d’avoir un fonds de
roulement », explique
le banquier. M. Anderson dit
gérer 1500 comptes
de producteurs d’une
valeur d’un demi-milliard
de dollars et que la situation
des Norman est, pour l’instant,
rarissime.
Les
frères Norman
enragent, car même
les parcelles de terre
non cultivées
et entièrement
dévouées
à la conservation
sur leur ferme ne
sont pas à
l’abri d’une
contamination potentielle
par les forages voisins.
D’après
eux, le risque de
pollution augmentera
puisque l’industrie
prévoit doubler
la densité
actuelle permise de
quatre puits GNC par
section (1600 m2)
à huit puits
par section, une densité
liée au prix
du gaz naturel. «
À un moment
donné, cette
situation de désespoir
va engendrer des actes
de violence! »
affirme Glenn. Passés
la cinquantaine, les
deux frères
envisagent même
de vendre la ferme
familiale et n’excluent
pas la possibilité
de s’expatrier
en Nouvelle-Zélande
ou au Québec
pour recommencer leur
vie d’agriculteur,
« à condition
que vous n’ayez
pas de GNC! ». |
|
|
|
Les
frères
Glenn et Gary
Norman croient
qu’un
de
leurs étangs
a été
contaminé
par le forage
d’un
puits GNC
voisin. Ils
envisagent
de vendre
la ferme familiale
pour s’établir
au Québec
ou en Nouvelle-Zélande. |
|
Selon Oscar Steiner, un apiculteur
qui fait une maîtrise
sur l’impact de l’industrie
du pétrole et du gaz
en Alberta, l’augmentation
exponentielle des activités
de forage dévalue les
propriétés foncières
d’une valeur de 5 %
et 10 %. Quant à savoir
combien vaut une ferme au
sol imbibé d’eau
contaminée, le pari
n’est pas difficile.
 |

«On voudrait
régler les
problèmes actuels
avant d’accepter
que la compagnie fore
sept autres puits
sur nos terres. Mais
on ne peut pas refuser
l’accès
d’Encana sur
nos terres. C’est
comme un viol! »
explique Dona Wise.
La productrice de
43 ans n’a pas
de problème
d’eau comme
ses voisines de Rosebud.
Mais l’érosion
provoquée par
l’installation
et l’entretien
des 13 puits d’Encana
par les employés
de la compagnie transforme
31 des 567 hectares
en minidésert
d’Arizona.
De plus, le va-et-vient
constant du personnel
de la compagnie favorise
l’introduction
de mauvaises herbes
comme la kochia qui
cause des problèmes
de reproduction chez
les vaches ou le millet
des oiseaux qui diminue
les rendements céréaliers.
La récolte
d’une centaine
de piquets oubliés
dans les champs ont
ralenti les semis
en 2006 et augmenté
les coûts de
production. La productrice
a même récolté
un bout de pantalon
taché d’excrément
abandonné par
un employé
près d’un
puits GNC. |
|
|
La liste de doléances
ne s’arrête pas
là. Plus de deux cents
camions sillonnent à
vive allure quotidiennement
la route rurale autrefois
pratiquement déserte.
Pas question pour son petit-fils
d’aller jouer en face
de la maison où elle-même
a grandi. Ken Wise, son père,
un agriculteur reconnu dans
son milieu qui a converti
pendant cinquante ans une
terre à chardons en
une des meilleures terres
à blé au pays,
ne peut plus dormir la fenêtre
ouverte.
À l’entrée
de leur ferme, six compresseurs
font un bruit équivalant
à plusieurs avions
à réaction sur
le point de décoller.
Et dans la nuit autrefois
étoilée brillent
la flamme d’une torchère
et les lumières d’une
miniraffinerie.
Leanne Deighton, porte-parole
d’Encana, indique en
entrevue téléphonique
que « nous avons un
programme de courtoisie destiné
à nos employés
et à nos contractants
pour respecter l’environnement
». Même son de
cloche à la Société
canadienne des producteurs
de gaz non conventionnels
qui fait la promotion de meilleures
pratiques de gestion. «
Ce n’est pas un pays
de cowboys! Il y a des compensations
pour les troubles occasionnés
sur une terre et un système
bien établi de résolution
de conflits », explique
son président, Mike
Dawson.
Toutefois, le sentiment d’impuissance
de la famille Wise face à
l’industrialisation
effrénée de
la campagne est partagé
par de nombreux Albertains.
De 2000 à 2006, le
nombre de permis demandé
à l’Alberta Energy
Utilities Board (AEUB), pour
creuser des puits de pétrole
et gaz, est passé de
22 550 à environ 60
000. L’organisme, chargé
entre autres d’abriter
les conflits entre l’industrie
et les résidants ruraux,
accepte 97 % des projets soumis
au « nom de l’intérêt
commun », parfois à
l’encontre de municipalités
composées de centaines
de résidents.
L’Alberta produit 70
% du pétrole brut et
80 % du gaz naturel au pays.
En 2005, les exportations
canadiennes de gaz naturel
ont fracassé les 35,6
milliards $, un record historique.
Ces exportations vont à
un seul pays, les États-Unis.
Advenant une crise : «
Le Canada ne peut pas fermer
un pipeline. Sous l’ALENA,
les États-Unis ont
une garantie d’accès
à notre gaz naturel
à perpétuité,
en dépit d’un
manque domestique ou de mesures
de rationnement », explique
Steven Shrybman, un avocat
spécialisé en
droit international au cabinet
Sack Goldbaltt Mitchell, situé
à Ottawa.
« Nourrir les futures
générations
de Canadiens ou mettre plein
les gaz pour assouvir le glouton
énergétique
américain? »
s’interrogent plusieurs
agriculteurs albertains qui
appréhendent l’état
de leur terre, dans cinquante
ans, une fois que l’industrie
en aura extirpé la
dernière molécule
de gaz naturel. Selon Roger
Epp, doyen de l’Université
de l’Alberta : «
Les agriculteurs sont désemparés.
Leurs enfants travaillent
souvent pour l’industrie
pétrolière où
ils gagnent des salaires faramineux.
Eux-mêmes y travaillent
aussi pour gagner un revenu
d’appoint en raison
des crises successives qui
affectent ce secteur. »
Le spécialiste des
questions rurales ajoute que
« certains producteurs
quittent la province pour
aller s’établir
en Saskatchewan où
leur compétence en
agriculture semi-désertique
est requise ».
Toutefois, aucun ministère
albertain ou fédéral
ne compile de données
sur ce qui pourrait être
le premier exode de réfugiés
environnementaux à
l’intérieur des
frontières canadiennes.