Le 31 août dernier, le président de La Coop fédérée, Denis Richard, déposait le mémoire du réseau coopératif à la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire du Québec. Le document « très substantiel », selon le président de la Commission, met la table pour une agriculture pluraliste sous le sceau d’un nouveau contrat social des plus original. Le Coopérateur a rencontré l’architecte de ce mémoire construit de toutes pièces à partir de la réflexion et des idées des membres. Entretien avec Mario Hébert, économiste principal et responsable du développement durable à La Coop.



Le Coopérateur agricole Comment comparer les travaux de l’actuelle Commission avec les deux autres du genre, réalisées il y a plus de cinquante ans, et qui ont marqué l’histoire agricole du Québec?

Mario Hébert Une crise des revenus sans précédent depuis deux trois ans combinée à une crise d’acceptabilité sociale apparue avec le développement de la production porcine et reliée en grande partie à la problématique environnementale. L’aspect original de cette Commission, c’est qu’on ne peut plus parler d’agriculture sans parler d’agroalimentaire, d’alimentation, de sécurité alimentaire, de traçabilité, de santé, de protection de l’environnement. On va davantage parler d’une politique alimentaire qu’agricole. Ça change complètement la donne!

C. A.
Comment?
M. H.
La Commission fait ressortir l’importance du secteur agricole, puisque comme citoyens on doit s’alimenter, mais aussi la marginalisation des producteurs dans le processus bien qu’ils soient un élément incontournable. À notre grand étonnement, on fait face à plusieurs solitudes. Le monde agricole est isolé. Chez les citoyens existe cette boîte de Pandore où logent des groupes sans unité de toutes sortes de tendances et de préoccupations. Et ces gens-là s’écoutent parler et n’écoutent pas ce que l’autre dit. Le président de la Commission, M. Pronovost, a beau inciter au débat, il n’a pas lieu. C’est plutôt un exercice privilégié de réflexion. On a relevé ce fait dans notre mémoire.
 
C. A.
On y reviendra. Le Québec est-il le seul à repenser son agriculture?
M. H.
Non. Tout le monde occidental semble se poser la même question : où est-ce qu’on veut aller, qu’est-ce que l’on veut faire avec ce secteur-là? Parce qu’il est stratégique! Les citoyens veulent une agriculture sur leur territoire, mais quel genre et à quel prix? C’est le modèle industriel, implanté après la Deuxième Guerre mondiale, qui fait l’objet de questionnement.
 
C. A.
Dans le mémoire, vous accordez une très grande importance à la souveraineté alimentaire, « choisir de d’abord nourrir notre monde ». Comment définir cette souveraineté pour le Québec qui est un très petit jardin dans le contexte international?
M. H.
Je pense que plus le jardin est petit, plus la question est pertinente. Veut-on conserver notre droit de décider ce que l’on veut faire avec notre agriculture et nos produits agroalimentaires ou le conférer à l’OMC? Tous les pays revendiquent une forme minimum de sécurité alimentaire. C’est un tour de force d’avoir réussi à développer notre agriculture dans ce petit jardin nordique et on devrait y faire attention comme à la prunelle de nos yeux!
 
C. A.
L’autosuffisance, dans le cas du Québec, n’est-elle pas une utopie?
M. H.
Oui. Personne ne la réalise complètement. Mais notre notion est de tout mettre en oeuvre pour consommer le plus possible des produits fabriqués au Québec, qu’on soit relativement autonome sur une base alimentaire. Maintenant des bananes et des ananas, du sucre, du café, je ne crois pas qu’on en produise de sitôt, mais on en consomme. Donc ce n’est pas être extrémiste et de revenir à une autarcie. Nous on dit que la bouffe, c’est pas des autos ou des T-shirts! Et que l’agriculture devrait être protégée au même titre que la culture.
 
C. A.
Inciter les Québécois à acheter des produits d’ici, encore faut-il qu’ils soient capables d’identifier ces produits?
M. H.
Primo, on recommande toute une stratégie d’identification de nos produits pour s’assurer que les consommateurs achètent made in Québec. Deuzio, on demande à l’État de légiférer afin que toutes les institutions parapubliques – écoles, hôpitaux, centres la petite enfance, prisons, cafétérias de différents ministères – partout où le gouvernement est imputable, on lui dit de favoriser l’achat de
produits québécois et de faire la promotion d’aliments santé. Tercio, on dit aussi aux gouvernements d’exercer la souveraineté alimentaire aux frontières pour s’assurer que les produits importés rencontrent des normes équivalentes à celles que l’on exige à nos agriculteurs et nos entreprises agroalimentaires parce que c’est le souhait des consommateurs québécois. Actuellement, on a des doutes sur la capacité des deux paliers de gouvernement à instaurer une identification adéquate des produits ainsi que de filtrer la frontière.
 
C. A.
D’après vous, la gestion de l’offre et la souveraineté alimentaire sont indissociables?
M. H.
Les producteurs sous gestion de l’offre ont développé une très grande coalition sur la souveraineté alimentaire et ses représentants ont remis aux commissaires un document signé par une quarantaine d’organisations lors de la dernière journée des travaux de la Commision. C’est un punch extrêmement fort! Les commissaires devront être extrêmement prudents s’ils vont à l’encontre de cette démarche collective qui inclut des milliers de citoyens, car souveraineté alimentaire rime maintenant avec gestion de l’offre.
 
C. A.
Sur le plan de la balance commerciale, considérant que le Québec est un petit jardin qui doit payer sa facture d’épicerie, doit-il adopter une stratégie semblable à celle préconisée par la coopérative de L'Isle-aux-Grues, soit éviter les marchés de masse et se spécialiser dans des produits de niche à l’exportation?
En d’autres mots, le Québec doit-il devenir L'Isle-aux-Grues de l’Amérique du Nord, voire du monde?
M. H.
C’est un peu ce que l’on propose pour les productions de volume, il faut les différencier! Il faut qu’on investisse le segment des produits milieu de gamme, qui sont fabriqués de façon industrielle, mais en leur donnant une saveur, une caractéristique, une histoire, des garanties de qualité, des marques de commerce qui vont interpeller les consommateurs dans leur choix. Évidemment, c’est un segment convoité par tous les pays exportateurs. Mais on pense que le Québec a les institutions et la réputation d’être un lieu hautement gastronomique en Amérique du Nord. Et on pense que le mouvement coopératif a un avantage stratégique à jouer la carte des certifications coop, des appellations coop, et de donner des garanties aux consommateurs d’ici et d’ailleurs.
 
C. A.
Simultanément vous proposez dans le mémoire que l’agriculture bio, d’ici 2017, devrait représenter
dix pour cent du territoire cultivé. C’est un changement de cap ambitieux?
M. H.
Oui. On doit reconnaître le travail de ces pionniers qui développe ce marché contre vents et marées avec les moyens du bord. On doit aussi investir massivement dans les produits de niches que l’on a négligés par le passé. Et on propose de soutenir financièrement les productions à caractère biologique ou rattachées au terroir. D’autres ont des objectifs trop ambitieux. Avec dix pour cent, on atteindrait les niveaux européens les plus élevés. Et ce n’est pas une mince tâche! Ça va nécessiter beaucoup d’effort d’accompagnement auprès des producteurs qui se convertissent du traditionnel vers le terroir ou le bio. Cela comporte des programmes et des frais.
 
C. A.
Vous soulevez également la question cruciale de la R & D, car c’est le nerf de la guerre dans la conquête des marchés. Investit-on assez dans ce secteur et comment se compare-t-on avec les autres pays?
M. H.
On devrait investir chaque année un pourcentage des recettes agroalimentaires québécoises dans la recherche de nouveaux produits et de nouvelles technologies. Ça représenterait une somme de 45 à 50 millions $ par année qui proviendrait à 40 % de l’État et à 60 % des entreprises. Les Américains et les Japonais investissent massivement en comparaison au Canada qui fait figure de boyscout. Le Québec, lui, est à des années lumières du compte! Si on ne relève pas ce défi comme province et comme entreprise, on va se faire damer le pion parce que notre marché principal est dans le milieu de gamme, donc un produit de masse différentié à valeur ajoutée qui se démarque grâce à la R & D.
 
C. A.
Vous parlez de veille technologique et concurrentielle, il est surprenant d’apprendre que le Québec n’est pas doté d’une antenne pareille?
M. H.
Tous les pays qui ont fait un exercice semblable à celui de la Commission sur l’avenir de l’agriculture du Québec recommandent cette veille. C’est une responsabilité de l’État. On ne sait même pas qui sont nos compétiteurs? Ce qu’ils font? Où ils s’en vont? Dans quoi sont-ils meilleurs? Dans quoi sommes-nous meilleurs? On n’en a aucune idée. Il n’y a aucune organisation collective qui rassemble cette information névralgique. C’est pourquoi une de nos recommandations majeures est la réalisation d’une étude sur l’état de la compétitivité du Québec agroalimentaire dans le monde.
 
C. A.
Dans votre mémoire, vous dites : « Choisir l’avenir, c’est réussir l’avenir de la filière porcine. » Avec toutes les difficultés structurelles, de mise en marché, couplées à celle de l’acceptabilité sociale, cette filière a-t-elle vraiment un avenir?
M. H.
On a identifié des pistes d’action. On a regardé ce que font nos compétiteurs. On arrive toujours au même constat. Il va falloir que les structures de fermes évoluent. Les naisseurs-finisseurs vont devoir prendre de l’expansion. On ne doit pas exclure des supermaternités de plusieurs milliers de truies – ça existe dans l’Ouest canadien et aux États-Unis – ni la construction d’un superabattoir. Est-ce possible au Québec? On pose la question. On recommande en même temps que toutes nos structures soient impeccables sur le plan environnemental, donc certifiées ISO14001. Notre compétiteur Smithfield l’a fait aux États-Unis.
 
C. A.
Vous parliez de bio et de produits de niche, est-ce que le principe s’appliquerait à la production porcine?
M. H.
Bien sûr. On propose tout un développement de porcs de niche parce qu’il y a une pénurie de porcs bios, naturels. On trouve inacceptable au Québec que l’on n’ait pas pris en considération cet immense marché et on pense qu’il y a plusieurs centaines de fermes qui pourraient vivre de cette production-là si on accompagne la conversion.
 
C. A.
Il y a un sérieux grain de sable dans la mise en marché du porc au Québec. Comment le régler?
M. H.
C’est toute la question cruciale de la chaîne inversée. Les éleveurs ne peuvent plus produire et écouler leur produit comme bon leur semble. Le marché, le mangeur, dicte les règles. Pas question de remettre en question l’outil collectif qu’est le plan conjoint, mais il doit s’adapter, faire preuve de flexibilité. M. Richard a d’ailleurs cité l’exemple du poulet aux commissaires, administré par un plan conjoint provincial et national, où l’on arrive à répondre à un client aussi exigeant que la chaîne de rôtisseries St-Hubert.
 
C. A. Qu’en est-il de l’acceptabilité sociale?
M. H.
La filière porcine c’est l’énigme. L’avenir de la Commission va se définir par ce que l’on va réussir à régler dans le secteur porcin. La problématique est causée par une double structure de production – traditionnelle et de niche – ainsi que d’acceptabilité sociale et d’implantation de normes environnementales extrêmement sévères. C’est le secteur pilote! Si on ne réussit pas ce test-là, ça va être difficile de consacrer un avenir pour l’agriculture du Québec. Ça fait partie de notre dernière recommandation. Nous, on ne fera pas d’agriculture si les citoyens ne veulent pas qu’on en fasse. C’est pour ça qu’on interpelle un nouveau contrat social à la toute fin du mémoire.

C. A.
Votre proposition de contrat social est très originale, audacieuse, soit d’aller chercher une sorte de jury composé de personnes choisies au hasard dans la population pour définir les grandes lignes de la politique agroalimentaire québécoi-se. C’est risqué non?
M. H.
Oui. Mais nos producteurs sont rendus là. On n’investira pas pour courir le risque de se faire dire non si on n’a pas un contrat social. On ira avec celui qu’on nous donnera. Les gens sont contre la fermeture d’abattoirs, mais pour avoir des abattoirs, ça prend des cochons et des fermes. Le président, M. Richard, l’a dit clairement aux commissaires.
 
De gauche à droite : Mario Hébert, économiste
principal et premier responsable du développement durable; Denis Richard, président et Claude Lafleur, chef de la direction de La Coop fédérée lors de la présentation du mémoire de l'entreprise à la Commission sur l'avenir de l'agriculture et de l'agroalimentaire du Québec.
 

Sortons le débat des organismes, des lobbies, incluant La Coop fédérée. Partons sur une feuille blanche et demandons à des citoyens neutres, des producteurs agricoles neutres, de s’asseoir en réclusion et on est convaincu qu’ils vont nous sortir des orientations qui vont nous surprendre. Cet exercice de démocratie participative a été fait ailleurs dans le monde et cela a donné des consensus. Après les lobbies interviendront. Et le ministre de l’Agriculture tranchera. Actuellement on marche à l’envers, on va se retrouver dans les mêmes crises d’acceptabilité sociale.
 
C. A.
Un mot sur les biocarburants : « Choisir l’avenir c’est choisir l’énergie verte », dites-vous aussi dans votre mémoire. Il y a déjà une usine d’éthanol maïs controversée au Québec. Comment entrevoyez-vous le développement de cette filière pour procurer un revenu supplémentaire à la ferme ou encore de diminuer les coûts d’énergie à la ferme?
M. H.
Quand on parle d’énergie verte ça comprend toutes les énergies vertes; l’éthanol maïs en est une, l’arrivée de l’éthanol cellulosique est une question de temps. Je pense que l’on a exclu les grandes usines pour l’éthanol, ça ne correspond pas à la logique ni au réseau de La Coop fédérée. Mais on n’exclut pas des usines de plus petites dimensions dans des endroits où il y a des surplus de maïs et où on pourrait utiliser l’éthanol et même la drêche en circuit fermé. On est toujours en réflexion. Quant à l’éthanol cellulosique, doit-on attendre au risque de ne plus être dans la course? On pourrait s’y mettre si certains types de végétaux répondent aux exigences du développement durable.
   
C. A. Et pour le biodiesel et le méthane?
M. H.
On peut mettre ça facilement en oeuvre et assez rapidement. On peut fabriquer dubiodiesel à partir de nos déchets d’usines, de nos animaux morts, d’huiles de restauration. Et on peut fabriquer des systèmes énergétiques individuels avec du biogaz produit à partir de lisiers et de fumiers. On fait des recherches et des travaux sur le terrain. Si on peut valoriser les matières résiduelles, tant mieux!
   
C. A. Si on devait résumer l’avenir du rôle de La Coop fédérée et de son réseau, serait-ce d’aider à réduire les coûts de production à la ferme, aider à rentabiliser l’entreprise familiale, tout en prenant un sérieux virage vert?
M. H. Tout à fait. Ce défi-là relève de nous. Et on ne peut pas se défiler devant personne. On l’a dit : l’agriculture n’aura d’avenir que si on s’améliore au chapitre des coûts, du respect de l’environnement et de l’acceptabilité sociale. Ce ne sera pas simple, mais c’est extrêmement motivant! On développe en ce moment une boîte à outils verts pour être capable de mesurer nos améliorations. Un travail gigantesque, mais porteur pour que La Coop fédérée et son réseau redeviennent la grande locomotive agroalimentaire des citoyennes et citoyens du Québec.

Principales recommandations des commissions sur l’avenir de l’agriculture du Québec
Commission Héon, 1951
Principales recommandations :
élimination de 100 000 fermes, mise en marché collective, instauration des plants conjoints et de quotas. Adoption par le gouvernement en 1956 de la Loi sur la mise en marché des produits agricoles, alimentaires et de la pêche. Instauration de la Régie des marchés agricoles.

Commission April, 1963
Principales recommandations :
assurance-récolte (1967), assurance-stabilisation des revenus (1975), gestion de l’offre (1972), Loi sur les producteurs agricoles (1972), Loi sur la protection du territoire agricole (1978).

Commission Pronovost, 2006

Principales recommandations :
remise du rapport prévue en janvier 2008.
(Source : MAPAQ)

Note : les lecteurs peuvent visionner la présentation du mémoire de La Coop fédérée à la Commission
à l'adresse :http://events.pqm.net/caaaq/20070213/quebec-20070831-am-1.php

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